Bilan

L’intelligence économique prolifère en Suisse

L’affaire Areva a placé ce secteur discret et sensible sur le devant de la scène. La profession est peu réglementée.

En décembre, Greenpeace a porté plainte contre X, se disant victime d’une infiltration comme l’a été en 2008 Attac-Vaud par Securitas pour le compte de Nestlé. Le groupe français Areva aurait mandaté une société genevoise d’intelligence économique, Alp Services, pour une «veille stratégique» et une «infiltration/lobbying». L’affaire demeure floue, mais elle met en lumière un secteur discret par nature, l’intelligence économique. «Ce secteur multiforme comprend l’enquête, le conseil stratégique et le renseignement», énonce Hélène Madinier, directrice du master en intelligence économique de la HEG de Genève. En l’absence d’une association faîtière, personne n’est capable de dire combien vaut le marché suisse, composé, à la louche, de plusieurs dizaines de sociétés. On y trouve un peu de tout, aussi bien des multinationales que des entreprises chevronnées et des petites firmes spécialisées. Les noms les plus connus sont Kroll, One Intelligence, Diligence, Digital Luxury Group, etc. «Nous en découvrons chaque année des nouvelles lors de notre journée portes ouvertes», poursuit Hélène Madinier. Sa première volée de 14 étudiants achève le cursus ce printemps. Le Service de renseignement de la Confédération confirme, dans son rapport annuel, la prolifération de ces agences, qu’il lie à la place financière et aux institutions onusiennes. Naviguant dans les eaux troubles du renseignement, l’intelligence économique poursuit toujours le même but: l’information. C’est sur les moyens que se fait la différence. En théorie, une firme ne vise que l’information blanche ou grise, plus ou moins difficile d’accès mais obtenue légalement. C’est-à-dire en respectant les personnalités et la loi sur la protection des données. Dans la pratique, le recours à l’information noire, illégale, peut s’avérer utile. Surtout lorsque les enjeux, ou les sommes en jeu, sont importants. «Cela arrive souvent et les cas connus ne forment que la pointe émergée de l’iceberg. Nous en verrons de plus en plus», anticipe Stéphane Koch, d’Intelligentzia, une agence de conseil et de formation en intelligence économique.

Un rapport facturé 600 000 euros

Le groupe étatique Electricité de France (EDF) a ainsi été condamné en novembre pour avoir piraté le système informatique de Greenpeace. L’enquête, qui a révélé le recours à des «officines» composées d’anciens des services de renseignement, a dévoilé deux autres cas de piratage, dont l’un concerne le cycliste Floyd Landis. Concernant Areva, le directeur d’Alp Services, Mario Brero, ne souhaite pas s’exprimer tant qu’il n’aura pas été entendu par la justice française. Son avocat, Me David Bitton, précise toutefois que jamais son client ne s’est servi de moyens illégaux dans son travail, comme les factures téléphoniques ou le piratage informatique. Au-delà de l’infiltration, Alp Services a réalisé un mandat plus classique pour Areva. Le groupe français l’a sollicitée pour rédiger un rapport sur l’acquisition controversée d’UraMin, une société d’exploitation de mines d’uranium en Afrique. Ici, Alp Services a effectué un pur travail de due diligence, facturé plus de 600 000 euros selon la presse française: vérifier que le prix correspond aux avoirs d’UraMin, l’existence effective de ces avoirs, etc. Une telle mission a déjà été faite un an plus tôt par une autre société, APIC, basée en Haute-Savoie et dirigée par Marc Eichinger, un spécialiste de l’Afrique et du Moyen-Orient. «Il s’agit d’une prestation standardisée proposée par la plupart de ces sociétés», relève Nicolas Giannakopoulos, cofondateur de Global Risk Profile, également basée à Genève. Sa clientèle se compose de multinationales actives dans le commerce, la pharma ou le tabac, de banques et même d’ONG.

Des risques légaux et de réputation

Dans la finance, le problème se pose de façon particulièrement aiguë. Ainsi Konrad Hummler, patron de la banque privée Wegelin, relève que les dépenses de compliance dépassent déjà les 10% des frais fixes. Et pour cause: les banquiers suisses l’apprennent à leurs dépens, le cadre légal s’accroît sans cesse et s’y conformer a un prix. A l’ouverture d’un compte, des problèmes très concrets se posent pour repérer une personne politiquement exposée (PEP), qui doit faire l’objet d’une enquête poussée sur l’origine des fonds. La chute du clan Ben Ali a ainsi révélé que des proches du pouvoir, les Trabelsi, avaient entreposé des fonds en Suisse sous des noms orthographiés très différemment. Il existe bien des bases de données, comme Factiva ou Worldcheck, pour obtenir des renseignements sur les personnes, «mais celles-ci sont onéreuses et pas toujours actualisées», avance Nicolas Giannakopoulos. Une situation similaire prévaut dans le domaine du négoce des matières premières, dont Genève s’est fait une spécialité. Ce commerce s’effectue principalement dans des pays politiquement sensibles ou instables. S’assurer que tel intermédiaire est bien la bonne personne avec qui traiter est donc essentiel. «Une société qui entend s’implanter à l’étranger doit aussi évaluer les risques, qu’ils soient sécuritaires ou commerciaux», ajoute Marc Barbezat, auteur du blog b3b, consacré à la veille stratégique. De la même manière, «avec le resserrement du crédit depuis la crise financière, les PME se tournent vers d’autres types d’investisseurs. Et parfois, ils tombent sur des mafieux», prévient Nicolas Giannakopoulos. Plus généralement, les experts s’accordent à dire que les entreprises ont pris conscience de l’importance des risques légaux, réputationnels et commerciaux liés à leurs activités. Même si les déboires rencontrés par onze banques suisses avec le fisc américain fournissent un parfait exemple de sous-estimation de ces risques.

Le carnet d’adresses et la réputation font la différence

Ensuite, l’entreprise doit encore choisir correctement l’agence à laquelle confier ses missions sensibles. Car rien n’est plus aisé que de s’improviser agence d’intelligence économique. Une inscription au Registre du commerce suffit. La profession n’est pas régulée en Suisse et n’est dotée d’aucun code de déontologie, comme le sont les médias. «La Suisse est en retard sur ses voisins», déplore Stéphane Koch. «Genève fait exception en Suisse, étant le seul canton à soumettre les détectives privés et les agents de renseignements commerciaux à une autorisation du Conseil d’Etat», précise Laurent Paoliello, porte-parole du Département genevois de la sécurité, de la police et de l’environnement. Remplir les critères reste toutefois aisé: une attestation de non-poursuite, un casier vierge ainsi qu’un certificat de bonne vie et mœurs suffisent. En contrepartie, les 238 détectives privés et les 61 agents de renseignements commerciaux du canton peuvent obtenir des documents administratifs sur des personnes, auxquels le simple quidam n’a pas accès sauf s’il est directement concerné. En revanche, les comptes bancaires et les déclarations d’impôt restent soumis au secret. En clair, c’est le carnet d’adresses et la réputation qui font la différence. Deux atouts qui ne tiennent qu’à un fil. Les cas d’Areva et d’EDF illustrent l’effet catastrophique que peut produire l’usage de méthodes moralement – ou légalement – répréhensibles. Et Nicolas Giannakopoulos de conclure: «Aujourd’hui, l’intelligence économique s’apparente davantage à de l’artisanat qu’à de l’industrie.» Aussi sensible soit-elle.

Crédit photo: Monalyn Gracia/Corbis

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