Bilan

L’initiative sur l’or est mal formulée

Un oui le 30  novembre vaudrait l’approbation d’une politique qui a fait perdre près de 50 milliards à la Suisse. Mais les adversaires de l’initiative soulèvent un point faible.

Si l’initiative passe, elle imposerait à la BNS d’acheter de l’or en cas d’augmentation de son bilan sans lui laisser, à l’inverse, la possibilité de vendre du métal jaune en cas de réduction de ses actifs.

Crédits: Olivier Evard

L’initiative sur l’or suscite beaucoup d’interrogations à l’étranger, notamment aux Etats-Unis où elle est soutenue par Ron Paul. Une éventuelle acceptation, bien que très improbable, ferait monter le cours de l’or. «La nouvelle d’un oui arriverait à un moment où les investisseurs sont positionnés dans la perspective d’un bear market de l’or prolongé, et il pourrait y avoir un impact immédiat», avertit Dominique Casaï, fondateur d’Uram à Genève.

Egon von Greyerz, expert international sur l’or et administrateur-délégué de Matterhorn Asset Management, à Zurich, pense lui aussi qu’une acceptation de l’initiative donnerait un signal qui pourrait avoir un effet démultiplicateur sur un marché où les transactions représentent cent fois les échanges d’or physique.

En septembre 1999, dans un contexte pourtant nettement moins favorable à l’or, il avait suffi d’une réunion des banques centrales annonçant une limitation des ventes d’or pour assister à un début de renversement de tendance. Le mouvement, presque insensible au début, allait amener le kilo d’or de 14 000 à 54 000  francs en 2012. Sans attendre la reprise du cours, la BNS avait vendu 1300  tonnes d’or à un prix moyen à peine supérieur à 16 000  francs, pour un total de 21  milliards.

L’or aurait pu rapporter 49  milliards de plus si la BNS avait vendu au plus haut, ou près de 30 milliards de plus par rapport au cours actuel.Heureusement pour ses adversaires, l’initiative est formulée de façon maladroite: elle interdit les ventes d’or de la BNS, exige le rapatriement des réserves d’or stockées à l’étranger, et impose aussi à l’institut d’émission l’obligation de détenir au moins 20% de ses actifs sous forme d’or. Cette formulation redondante, car il aurait suffi d’exiger un minimum de 20% d’or, s’explique par la genèse de l’initiative.

L’impulsion est venue de Luzi Stamm, le conseiller national UDC argovien, qui dans un premier temps préconisait simplement l’interdiction de nouvelles ventes d’or et le rapatriement en Suisse de l’or déposé à l’étranger. Dans un second temps, l’ancien conseiller national UDC Ulrich Schlüer a proposé la limite des 20% qui a été intégrée telle quelle dans le texte. Yves Nidegger, son camarade de parti, tente tardivement de rattraper la maladresse en faisant valoir que l’interdiction de vendre peut aussi être lue à la lumière des 20%.

Il reste que cette interdiction est le point faible de l’initiative et les opposants vont l’exploiter à fond: une telle disposition, appliquée indépendamment de la limite des 20%, imposerait à la BNS d’acheter de l’or en cas d’augmentation de son bilan sans lui laisser, à l’inverse, la possibilité de vendre du métal jaune en cas de réduction de ses actifs. La préoccupation est cependant assez théorique, tant l’évolution va dans l’autre sens: le total du bilan de la BNS s’est inscrit à plus de 500 milliards en août, dont 471 milliards d’euros, dix fois plus qu’en 2008.

Vers un refus populaire

Le probable non du peuple suisse le 30  novembre, car l’initiative n’est même pas soutenue par l’UDC en tant que parti, passera pour une approbation de la politique menée par la BNS depuis une quinzaine d’années. Celle-ci ne pouvait certes pas anticiper la hausse spectaculaire du cours de l’or qui se dessinait de façon encore discrète dès 2001 avant de prendre son envolée à partir de 2006.

Mais la décision de brader l’or n’en reflète pas moins un état d’esprit et des anticipations désavouées par l’évolution du métal jaune. Souvenez-vous: après une poussée de fièvre impressionnante au début des années 1980, avec un lingot qui avait atteint 44 000 francs (de l’époque), l’or était tombé pendant une vingtaine d’années dans une torpeur dont rien ne semblait pouvoir le tirer. Avec la crise financière, l’illusion allait vite se dissiper…

L’arrogance de la BNS

Ce démenti infligé par les faits ne semble pas avoir été relevé à Berne où l’on affiche au contraire une certitude inoxydable, pour ne pas parler d’arrogance: «L’or ne revêt de nos jours plus aucune importance en matière de politique monétaire», peut-on lire dans le message du Conseil fédéral du 20 novembre 2013 concernant l’initiative populaire «Sauvez l’or de la Suisse» (initiative sur l’or).

A première vue, la Suisse a encore trop d’or puisqu’elle se classe au 7rang mondial avec ses 1040  tonnes, derrière les Etats-Unis (8133  tonnes) et l’Allemagne (3387  tonnes) et juste après la Chine (1054). Mais attention, les chiffres peuvent être trompeurs, notamment celui de la Chine qui procède depuis plus d’une année à d’importants achats d’or.

A y regarder de plus près, le franc suisse est dans une position très faible: l’or ne vaut plus que 7,8% des actifs de la BNS, alors que le métal jaune représente 57% des réserves de la BCE et des banques centrales des pays de la zone euro, pour atteindre par exemple 80% au Portugal, comme le relève Dominique Casaï en se fondant sur les statistiques du World Gold Council.

En moyenne des pays développés, la proportion d’or dans les réserves des banques centrales tourne autour de 35%. La réalité est que la Suisse a vendu son or alors que la plupart des autres pays ne l’ont pas fait. «La Suisse et le Royaume-Uni ont vendu leur or au plus bas», ironise Egon von Greyerz, qui relève qu’à 12%, les réserves britanniques sont encore supérieures à celles de la Suisse.

Si son message se concentre sur la politique monétaire, le Conseil fédéral évite soigneusement de revenir sur le contexte dans lequel est née l’idée de vendre «l’or excédentaire» de la Banque nationale. Il faut la remettre dans son contexte: depuis 1945, la Suisse n’avait pas touché à ses 2590  tonnes d’or et s’en était bien trouvée puisque le franc n’avait cessé de monter. «A l’époque, la BNS maintenait 40% de ses réserves en or», se souvient Luzi Stamm qui fait valoir que l’acceptation de l’initiative signifierait simplement un retour à la situation qui prévalait jusqu’en 1999.

Il rappelle aussi que l’idée de vendre l’or de la BNS a été lancée par Arnold Koller dans un discours devant le Conseil national le 5 mars 1997 pour doter une Fondation Suisse solidaire d’un capital de 7  milliards de francs. Une idée généreuse à remettre dans un contexte difficile mais, une fois la poussière retombée, la Fondation Suisse solidaire n’existe pas, refusée par le peuple le 22 septembre 2002, et les réserves d’or «excédentaires» n’existent plus…

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