Bilan

L’inéluctable fin des petits commerces

Arcades vides, petites boutiques de quartier désertées: internet, l’évolution des métiers, les grandes marques et le tourisme d’achat ont eu raison des enseignes locales.
  • Rue du Mont-Blanc à Genève: une demi-douzaine d’arcades sont vides.

    Crédits: David Huc
  • Rue de Bourg à Lausanne: en dix ans, de nombreuses boutiques ont mis la clé sous la porte.cette dernière décennie

    Crédits: Chantal Dervey
  • Bahnhofstrasse à Zurich: Ikea a ouvert mi-septembre 2017 une petite surface temporaire.

    Crédits: IKEA

Du jamais vu. A la fameuse rue du Mont-Blanc à Genève, une demi-douzaine d’arcades restent vides ce printemps, après la fermeture de boutiques de vêtements et d’horlogerie. «Nous sommes face à une mort silencieuse, témoigne Isabelle Fatton, secrétaire patronale à la Fédération des commerces genevois. Au début de chaque nouvel exercice, je reçois des courriers en retour. Les magasins de ces membres ont simplement disparu depuis l’année précédente.

Depuis la fin du taux plancher en 2015, c’est une véritable hécatombe.» Les premières victimes? Les points de vente traditionnels à l’enseigne un peu défraîchie qui vendent des tissus, de la décoration ou encore des souliers et sparadraps. Un patron ou une patronne y emploie un ou deux collaborateurs, sans avoir investi dans une présence internet. Quand tout va bien, le chiffre d’affaires couvre à peine les frais. Alors, investir dans la boutique et les réseaux sociaux… Une fois que le propriétaire déclare forfait, l’emplacement reste vide.

Les causes du mal, on les connaît. Le boom du commerce en ligne, le tourisme d’achat et la concurrence de grandes enseignes internationales ont eu raison des commerçants locaux. Une diminution des loyers pourrait apporter une bouffée d’oxygène aux commerçants pris à la gorge par les charges tandis que leurs ventes baissent. De nouveaux locataires pourraient aussi imaginer reprendre des locaux vacants bien situés si le prix du mètre carré baissait. Mais les propriétaires des surfaces s’y refusent.

Il s’agit souvent d’assurances et de caisses de pension, des acteurs qui ont investi massivement dans l’immobilier ces dernières années. Une remise sur les loyers signifierait pour eux une chute de la rentabilité de l’immeuble et plomberait au bilan la valeur de l’objet. Conséquence, les vitrines restent vides et l’image du quartier se détériore. Cercle vicieux, le public déserte ces artères et de nouveaux commerces doivent à leur tour fermer pour être remplacés par des solderies et autres bazars. A ce stade, il est devenu impossible de renverser la vapeur. 

Hors de l’hypercentre, pas de salut 

Dans les hypercentres en revanche, la demande ne faiblit pas. Or, les emplacements les plus convoités sont colonisés par les marques globales. En Suisse comme dans le monde entier, les mêmes noms se succèdent: Zara, H&M, Gucci, Chanel. Ce qui débouche sur des prix de location stratosphériques. Ces charges ne permettent pas à ces marques de fonctionner sur ces lieux de manière rentable, en dépit de leur énorme chiffre d’affaires.

«La stratégie du groupe Inditex, propriétaire de Zara, est d’épargner tout investissement publicitaire mais d’ouvrir en revanche des emplacements de vente aux meilleurs emplacements dans le monde», explique Yves Menoud, secrétaire patronal de la fédération NODE (nouvelle organisation des entrepreneurs). L’évolution de la base des adhérents de NODE sanctionne la disparition des petits commerces. Yves Menoud reprend: «Sur un millier d’affiliés, un tiers de nos commerçants ont été remplacés par d’autres professions en dix ans.»

Malgré son lustre certes un peu passé, la rue de Bourg à Lausanne a été décimée. Cartier, Foetisch, Vögele, Caprez Cigares, Joaillerie de Weck: autant de boutiques qui ont mis la clé sous la porte cette dernière décennie. A la rue de l’Ale, à Lausanne, Freddy Meylan tient bon, installé depuis cinquante-deux  ans au comptoir de la bijouterie-horlogerie du même nom inaugurée en 1932. «Je suis propriétaire
de mes murs, alors on s’en sort tout juste», relate l’horloger. Aucun de ses enfants ne veut reprendre l’affaire. Au mieux, sa vitrine sera reprise par une chaîne d’opticiens, un opérateur télécoms ou une marque d’informatique. «Les associations des commerçants de quartier sont dissoutes les unes après les autres», rapporte l’ancien président du groupement des magasins de l’Ale, qui a cessé ses activités en 2016.

Le grand concurrent internet

«Ces trois dernières années, les disparitions d’enseignes se sont accélérées à mesure que les habitudes de consommation continuaient à évoluer, observe Frank Casanova, entrepreneur à Genève. En 2010, il était encore compliqué d’acheter des articles sur internet à l’étranger. Aujourd’hui, vous pouvez commander en deux clics toutes les marques à des prix inférieurs à ceux pratiqués en Suisse et vous faire livrer à domicile sans problème. La clientèle a pris l’habitude d’aller tester le produit en magasin et de le commander ensuite sur internet.» Ces nouvelles possibilités ont sonné le glas pour de nombreux points de vente dévolus à une ou quelques marques.

Après avoir exploité une franchise Ladurée en Suisse, Frank Casanova s’apprête à ouvrir la déclinaison genevoise du bar communautaire Ta Cave, lancé en 2014 à Lausanne. Le concept: l’apéro à vie pour le contributeur et un accompagnant contre le versement d’une prime unique de 250  francs (lire aussi page 50).

«Pour perdurer, les commerces doivent impérativement s’inscrire dans la proximité et offrir une prestation que ne peut fournir internet. C’est possible dans les produits de bouche, de même que si l’on offre conseil et service. Ces conditions expliquent que les magasins de vélos et cycles se multiplient car internet ne peut pas réparer vos freins.» Pour pouvoir tourner, le commerçant doit aussi s’assurer que ses frais de loyer sont supportables. Si le ratio communément admis pour un ménage est de 30% du revenu qui peut être consacré au logement, cette proportion est bien inférieure dans le commerce. «Dans la restauration, la location de la surface ne doit pas dépasser 12% du chiffre d’affaires. Dans les autres secteurs, on peut monter jusqu’à 20% car les marges sont un peu plus élevées», indique Franck Casanova.

Les commerces qui survivent se situent dans des niches et se distinguent par le dynamisme de leurs exploitants. A Zurich, Corinne Zumstein a repris avec son mari il y a onze ans la boutique Struuss, temple du jean. Situé dans la vieille ville, le magasin, qui n’a même pas de vitrine, tourne bien, en dépit du départ d’une partie de la clientèle vers la vente en ligne. «Nos clients sont recensés dans une banque de données et nous les contactons pour des offres deux fois par an. Nous avons un service de vente en ligne et nous menons une stratégie de fidélisation, avec des rabais et des événements, comme lorsque nous avons fêté les 10  ans du magasin.» Une attitude proactive délibérée? «Bien sûr! Si on ne faisait pas tout ça, on aurait déjà fermé.» 

Que va-t-il advenir des innombrables arcades désertées?

Responsable du service commercial et résidentiel à la régie Comptoir Immobilier, Alexandre Sizonenko avance: «Nous sommes à un moment charnière. Les nœuds de transport comme les nouvelles gares agissent comme des aimants pour le commerce. En revanche, hors des grands flux, les boutiques disparaissent. Dans ces zones, les surfaces disponibles en arcade vont peu à peu être réoccupées par d’autres types d’activités comme les soins médicaux, les assurances ou les fiduciaires, que l’on trouve aujourd’hui dans les étages.»

On constate aussi que certains secteurs qui privilégiaient les périphéries urbaines comme le jardinage, le sport ou l’alimentaire cherchent à reprendre pied dans les centres. «Ces grands magasins recherchent des surfaces plus étroites dans les centres pour établir une relation de proximité avec la clientèle. Les chaînes misent sur une offre de saison, entièrement renouvelée plusieurs fois par année», note Alexandre Sizonenko.

A Zurich, on a ainsi vu Ikea ouvrir à mi-septembre 2017 une petite surface à vocation temporaire sur la Bahnhofstrasse afin de toucher une clientèle qui n’a pas de voiture, une catégorie en expansion en Suisse. Et il y a des retournements heureux. A Genève, l’ouverture du site HSBC sur le quai des Bergues a amené 2000 salariés dans ce quartier en perte de vitesse. L’afflux de ces consommateurs sur ce lieu a efficacement redynamisé le quartier. 

«On ne passera pas la prochaine génération»

Lorsqu’on appelle l’Association des commerçants et artisans des Grottes, à Genève, on tombe sur Jean-Claude Gauthey, 74  ans. Œuvrant comme trésorier à ses heures perdues, il confie que l’association est en «stand-by». Lui-même tapissier-décorateur depuis 1970, il est arrivé à 6  ans dans ce quartier genevois situé derrière la gare. Son père y a commencé comme tapissier en 1952. Jean-Claude Gauthey est témoin de l’évolution du quartier. 

«Les métiers ont très fortement évolué, les jeunes devront s’y adapter, constate-t-il. Aujourd’hui, avec un café ou restaurant, ou une épicerie qui sert une communauté spécifique, on peut s’en sortir. Manger et boire, cela permet encore de vivre.» Mais une mercerie? «Vous ne finissez pas votre mois. Combien de boutons et de fils faudrait-il vendre? ironise-t-il. Plus personne ne va dans ce type de commerce.» Les coiffeurs, «cela va mal aussi», dit-il.

Il constate que des épiceries ont maintenant des coiffeurs qui œuvrent dans l’arrière-boutique pour moitié prix, en étant très peu réglementés. «Comment les salons de coiffure qui paient des charges sociales et de vrais salaires peuvent-ils régater? Dans ces épiceries, parfois ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre, vous avez des gérants qui se rémunèrent au pourcentage de ce qu’ils vendent. Cette sorte de marché gris fausse tout.» Vendre des vêtements? «Exclu, aucune chance, internet ou les grandes surfaces des centres ont pris tout le marché, répond-il. On n’a plus le temps d’aller flâner d’un magasin à l’autre, la douceur de vivre a disparu. Les commerces de quartier qui existent encore sont là depuis des années mais ne vont pas passer une génération.» 

Reste les services comme les magasins de vélos qui nécessitent un contact: «Mon fils a repris un magasin de musique où il répare des instruments, là ça marche, car il y a un besoin. Mais pour le reste, laiteries, menuiseries, ébénisteries, c’est fini. Dans les quartiers, il n’y a que des bistrots, restaurants, et ce boom – temporaire? – des magasins de vélos.» Les apprentissages de métiers manuels, c’est bien, conclut Jean-Claude Gauthey, «mais où iront les apprentis ensuite? Sûrement pas dans les petits commerces.»

Les magasins de quartier, prévoit-il, «cela va devenir une activité annexe, lorsqu’il y a un autre salaire pour vivre, mais ils ne peuvent pas permettre de gagner sa vie». Un commerçant doit non seulement couvrir ses coûts, recevoir un salaire, mais aussi épargner pour sa retraite: en effet, très peu de commerçants ont un 2e pilier, ce dernier n’étant pas obligatoire pour les indépendants. «Si l’on veut se lancer dans un commerce dans un quartier, les enthousiastes peuvent essayer, mais il ne faut pas attendre de miracles», conclut ce septuagénaire, témoin d’un demi-siècle d’évolution.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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