Bilan

L'inéluctable fin des fournitures Swatch

Le rejet de l'accord avec Swatch Group par la Comco surprend dans le monde de l'horlogerie. Il s'explique par un marché pas encore prêt à se passer des pièces détachées du groupe biennois. Mais qui devra s'y résoudre à terme.
En fin de semaine dernière, le rejet de l'accord conclu voici quelques semaines entre le secrétariat de la COMCO et le Swatch Group a créé la surprise dans l'univers horloger suisse. «Je suis stupéfait: l'accord semblait arranger toutes les parties et plus personne parmi les confrères n'imaginait qu'il puisse être remis en cause», lâche, sous couvert d'anonymat, un cadre d'une manufacture horlogère genevoise.

Une fois la surprise passée, les enjeux se dessinent plus clairement. L'accord intervenu en mai portait sur deux volets essentiellement: la fourniture des mouvements et celle des assortiments. Héritage d'une situation historique, le groupe de Bienne est incontournable sur ces deux créneaux.

L'héritage de l'histoire

«Au moment de la crise des années 1930, la branche horlogère suisses s'est dotée d'une structure très cartellisée, afin de faire face à la concurrence étrangère. Les principaux fabricants de mouvements et de pièces détachées se sont regroupés au sein d'une holding, tandis qu’une autre holding a réuni une série de manufactures et marques», rappelle Jean-Pascal Baechler, conseiller économique à l'Observatoire BCV de l’économie vaudoise et auteur de l'étude «De l’or dans la montagne! L’Arc jurassien et l’industrie horlogère».

Au cours de la crise des années 1970-1980, les accords cartellaires ont été abolis, tandis que ces deux holdings ont été réunies dans un ensemble qui deviendra le Swatch Group. Lequel regroupe toujours une série de marques horlogères, mais aussi un vaste réseau de fournisseurs de pièces détachées, parmi lesquelles les mouvements et les assortiments.

«Actuellement, il n'existe aucune alternative à Nivarox pour les assortiments. A fortiori avec un litige actuellement concernant des brevets sur ces pièces», analyse Vincent Martenet, président de la COMCO.

Le statu quo prolongé

Or, l'accord intervenu au printemps prévoyait une baisse progressive des volumes qui doivent être fournis par les entités du Swatch Group aux manufactures qui assemblent les montres sans faire partie du groupe.

Mais pourquoi avoir attendu plusieurs semaines avant de le rejeter? En fait, quand le secrétariat de la COMCO négocie un tel accord, le texte doit ensuite être envoyé aux différentes parties et à des tiers pour examen. C'est seulement lorsque les retours parviennent à la COMCO que la décision définitive d'avaliser ou non l'accord est prise. Et si, la plupart du temps, la COMCO confirme les choix de son secrétariat, il arrive qu'elle infirme l'accord intervenu.

Dès lors, la question se pose de l'avenir à court, moyen et long termes des relations entre le Swatch Group et ses clients. Dans un premier temps, c'est le statu quo ante qui va prévaloir: les fournisseurs de l'arc jurassien vont continuer à alimenter le marché comme ils le faisaient jusqu'à présent. D'ailleurs, l'accord prévoyait une transition en douceur avec une réduction progressive des volumes. Pas de révolution donc.

Un marché «pas assez mature»

A moyen terme, afin d'éviter un blocage de la situation, une reprise des négociations est envisageable. «Mais seulement pour le volet mouvements. Pour les assortiments, il faudra attendre que nous disposions d'indications plus précises sur l'issue du litige...», prévient Vincent Martenet.

Pas question toutefois de figer ad vitam aeternam la situation actuelle: «Nous ne fermons pas la porte à un accord à l'amiable avec le Swatch Group même sur les assortiments. Nous suivons ce dossier au jour le jour. Ce marché bouge, mais, même en laissant de côté l'aspect judiciaire, on ne peut pas parler actuellement d'alternatives aux entités du Swatch Group», détaille le président de la COMCO.

Des concurrents pas pressés d'investir

Car, sur le long terme, c'est bien un désengagement de Swatch qui se dessine. Pas pour tous les clients. Mais le groupe biennois ne souhaite plus être obligé de livrer les volumes actuels à tous (95% de la quantité de référence basée sur les volumes 2010).

«Les discussions sur cette thématique ont débuté il y a plus d'une décennie. Or, presque personne dans l'industrie horlogère n'a bougé depuis», a souligné vendredi Nick Hayek, patron du Swatch Group, dans un communiqué, regrettant le rejet de l'accord.

Nick Hayek regrette également que ses concurrents ne se montrent pas très pressés de devenir indépendants de son groupe. Or, avec la situation de quasi-monopôle que le groupe détient actuellement, mettre sur pied une concurrence viable et rentable exigerait des investissements extrêmement importants.

Face au modèle Swatch

«Dans la fabrication de mouvements et d’assortiments, la structure industrielle qui prévalait dans l’ère cartellaire a en partie survécu et cela n’a pas favorisé les investissements, observe Jean-Pascal Baechler. De plus, le Swatch Group est parvenu au fil du temps à rendre son organisation très efficace et compétitive. Si l’ensemble de l’industrie n’est pas forcément dépendant de ce dernier, le potentiel de rattrapage n’en est pas moins important».

Or, le fait que le Swatch Group entende ne pas rester à long terme un «fournisseur quasi-officiel», c’est-à-dire qu’il souhaite à terme ne plus être obligé de par sa position de livrer tous les acteurs, va demander à une partie de la branche de passer en quelques années à une nouvelle configuration, alors que la configuration actuelle est le fruit de près d’un siècle d’histoire, poursuit Jean-Pascal Baechler. Cette situation crée naturellement des tensions.

Avec son nouveau mouvement entièrement automatisé Simstem51, «Swatch a démontré qu'il est possible de créer et d'industrialiser en l'espace de deux ans un nouveau produit mécanique, qui ne se contente pas d'être à 60%, mais est à 100% Swiss Made», explique le groupe biennois. Mais investir dans la recherche et développement pour en faire profiter la concurrence, c'est une situation qui risque de ne pas durer éternellement.
Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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