Bilan

L’homme qui veut redorer le blason de l’ONU

Le nouveau directeur général des Nations Unies, Michael Moller, investit dans la revalorisation de la Genève internationale. Il reconnaît aussi le besoin de réformes de l’institution.
  • Le système onusien «n’a pas su s’adapter assez vite aux défis actuels», affirme Michael Moller.

    Crédits: Lionel Flusin
  • Avec Adolf Ogi et Kofi Annan. Michael Moller affiche 35 ansde carrière aux Nations Unies.

    Crédits: J-M Ferré/un
  • Le Palais des Nations Unies sera rénové sur une dizaine d’années. Le coût des travaux dépassera 800 millions de francs, et Michael Moller projette de lever des fonds, y compris dans le secteur privé.  

    Crédits: Vogelsang/EOL

Après 35 ans de carrière trépidante aux Nations Unies, Michael Moller avait pris sa retraite anticipée en 2008. Mais en 2013, les Nations Unies rappellent le diplomate de haut rang à un poste qui l’avait tenté depuis longtemps: celui de directeur général de l’Onu à Genève. «Après réflexion, j’ai pris le poste. On ne se débarrasse pas facilement du «virus Onu». C’est aussi la quatrième fois que je réside à Genève, dont j’apprécie la qualité de vie». 

Il entre en fonctions dès novembre 2013. Ad interim, car le processus de recrutement est politique et suit une procédure stricte. Mais après cinq mois, il vient d’être prolongé à son poste, jusqu’en novembre 2014. Ce haut fonctionnaire de 62 ans nous a reçus dans son bureau  du Palais des Nations, au superbe revêtement mural en bois massif, qui date de l’époque de la Société des Nations et qu’il cède au secrétaire général Ban Ki-Moon quand ce dernier fait un saut à Genève.

Michael Moller a de grands projets pour l’Onu. Il s’attelle à la revalorisation, à un véritable «rebranding», de la Genève internationale. «Nous voulons faire prendre conscience au monde de l’utilité du travail fait ici. En ce qui concerne la substance créée dans les organisations à Genève, cette ville n’a pas d’égale au monde, observe-t-il. La masse d’activité qui se déploie ici est extrêmement riche, tant dans les domaines du droit, de la santé, de l’humanitaire, de la technologie, du développement, du travail, que du commerce». 

Pour Michael Moller, «dans toute période donnée de 24 heures, il n’y a pas une personne sur cette planète qui n’est pas affectée, d’une manière ou d’une autre, par des activités générées dans les organisations de la Genève internationale». Il s’agira donc d’expliquer au monde l’impact de l’Onu et de ses partenaires et l’utilité de ces organisations dans la vie quotidienne de chaque individu, chaque jour de sa vie.

Si les panneaux de signalisation routière sont standardisés partout dans le monde, c’est grâce à des accords signés à l’Onu. Si la taille des blocs de freins dans les camions est la même partout, cela fut également négocié dans ce Palais. Si les éléments chimiques dans un dentifrice répondent à des dosages spécifiques, c’est aussi l’Onu qu’il faut remercier. Sans oublier les millions d’enfants vaccinés grâce à l’Organisation. Et la liste est interminable.

«Le capital humain et la somme de connaissances qui résident dans cette organisation sont phénoménales et trop mal connues», résume ce Danois de mère française. Si la perception de l’Onu est celle d’une bureaucratie pléthorique et coûteuse, c’est en raison d’une très mauvaise communication, souligne-t-il. «Nous sommes incapables de nous vendre. Le marketing est une science, et nous ne la maîtrisons pas».

Il a fait appel à une agence d’analyse des médias basée à Zurich, qui assure le mandat à titre gracieux. «Nous recevons aussi beaucoup d’appuis du gouvernement suisse, tant au niveau fédéral, cantonal, que de la Ville».  

Genève est «un concept»

L’Onu, décrit-il, «a besoin d’un sérieux lifting». A cet égard, Michael Moller chapeaute un vaste projet de rajeunissement et rénovation du Palais: le bâtiment plus récent devra probablement être entièrement reconstruit, et l’ancien palais devra être rénové en profondeur dans les dix prochaines années. «Le coût de ces travaux dépassera les 800 millions de francs, et nous allons procéder à une levée de fonds , y compris dans le secteur privé», annonce Michael Moller.

«J’estime que nous ne pouvons simplement pas nous contenter de travaux minimalistes, car il y va du prestige et du rayonnement de l’Onu. Le Palais des Nations fait aussi partie intégrante du patrimoine national de la Suisse». A la base de sa réflexion, l’idée que Genève est un concept.

«Le mot à lui seul évoque la paix, les relations internationales, le droit humanitaire, le multilatéralisme, et cette aura perdure non seulement parce que la Croix Rouge est basée à Genève et que de nombreux accords de paix y ont été signés, mais aussi en raison de la richesse des activités entreprises ici et de leur impact tout à fait réel sur le monde». 

L’objectif de Michael Moller sera donc de modifier la perception selon lui erronée qu’a le public du système onusien. Par exemple, dit-il, «on croit toujours que l’Onu coûte extrêmement cher, alors que le budget annuel du Secrétariat de l’Onu est d’environ 2,5 milliards de dollars, soit moins que le département des pompiers de New York». Et la quantité de papier produite chaque année par les bureaucraties onusiennes, que l’on imagine gigantesque?

«Elle est inférieure à l’édition dominicale d’une seul numéro du New York Times!» s’empresse de corriger le directeur général. Qui ajoute que l’Onu compte moins d’employés dans son secrétariat partout dans le monde que McDonald’s n’a de collaborateurs. 

Bref, il y a du pain sur la planche, et les Etats ne sont pas toujours d’une grande aide. «Les gouvernements, qui sont nos donateurs, ont des problèmes financiers. Mais notre travail ne peut être jugé uniquement en termes de dollars; nos mandats ont un tel impact sur tous les habitants de la planète, que ce «rendement» peut difficilement être mesuré».

Tout comme la valeur intangible générée par la masse critique des organisations qui interagissent entre elles à Genève, se renforcent, s’enrichissent, et dont la somme «représente plus que la valeur des éléments individuels». Ainsi, si chacun d’entre l’OMS, ONUSIDA, le GAVI et le Fonds mondial est à Genève, c’est parce que les autres s’y trouvent.

Ce renforcement mutuel s’observe non pas seulement à l’intérieur de secteurs comme la santé, mais à travers les différents secteurs: «La présence des différents organismes permet de trouver des solutions à des problèmes complexes, réunissant par exemple des aspects liés à la fois au climat et à la santé». 

Modifier la perception, cela consisterait à faire dire un jour aux ministères des finances membres: «Nous en avons pour notre argent». Et à pouvoir un jour demander à n’importe quel passant dans la rue «à quoi sert l’Onu?» et obtenir une réponse positive.

Des réformes à petits pas

Pour autant, Michael Moller n’idéalise pas l’Onu. Il est d’avis que le système onusien doit se réformer. «Ce système est vieux, il a 70 ans, et n’a pas su s’adapter assez vite aux défis actuels». Il souligne que le Conseil de sécurité n’est plus représentatif des forces en présence.

«Sa composition remonte à la deuxième guerre mondiale, et le monde a changé. En outre, il n’intègre pas des considérations essentielles liées à la paix, à l’économie et aux questions sociales». De nombreux acteurs importants – notamment ceux du monde des affaires - ne sont pas inclus dans la prise de décision. 

De même, il estime qu’il faudra désormais intégrer les maires des villes, car d’ici 2050, plus de 70 de la population vivra dans des métropoles. «Le monde connaît un changement de gouvernance, observe Michael Moller, et reposera de moins en moins exclusivement sur les Etats-nations à l’avenir. D’autres unités, structures, configurations politiques concurrencent désormais les Etats-nations dans la gestion des affaires du citoyen». 

Le problème, c’est que l’Onu a été créée par les Etats, pour les Etats : «C’est avant tout un outil au service des pays membres. Ce sont eux qui décident, et ils n’ont pas tous la vision, la volonté ou les moyens d’opérer un renouvellement du système en profondeur». 

Pour le numéro un de l’Onu à Genève, «l’impulsion pour le changement doit venir d’ailleurs». Mais, si la voix populaire de la société civile prend de l’ampleur, elle n’est pas assez structurée pour amener un changement. Et les structures en place ne sont pas favorables aux évolutions, même quand les Etats-membres cherchent à instaurer des logiques de coopération.

«Nous sommes face à un système international où la justice n’est pas universelle. Le droit international n’est pas appliqué de manière uniforme. Le système est donc inéquitable, inefficace». Face à cela, il préconise le pragmatisme et une politique de petits pas. «Etre négatif ne changera pas les choses. Il faut trouver le moyen de contourner ces problèmes, en utilisant les moyens du bord».

Il souligne que, si l’Onu ne parvient pas toujours à empêcher les guerres, y compris celles qui enfreignent le droit international, elle peut se prévaloir, par exemple, de son travail humanitaire en Syrie, «où on compterait beaucoup plus que 150’000 morts  sans l’implication de l’Onu». Il cite également les opérations de vaccination contre la polio et les risques pris sur le terrain par les employés de l’OMS et l’Unicef, partis travailler en pleines zones de guerre.

Le PAM (programme alimentaire mondial) a par ailleurs nourri des centaines de milliers de civils victimes de la guerre, «et ce malgré l’absence totale de respect pour les travailleurs humanitaires». Tout cela démontre combien le parcours de l’Onu est semé d’embûches, lorsqu’il s’agit d’améliorer la quotidienne vie des gens.  

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

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