Bilan

L’heure est aux grandes manœuvres dans l’horlogerie

La croissance du secteur reste exceptionnelle. Mais dans les coulisses, les marques se livrent une lutte sans merci.

L’horlogerie suisse ne semble pas touchée par la conjoncture économique mondiale déprimante. Alors que pratiquement tous les secteurs économiques suisses sont en difficulté, l’horlogerie affiche toujours une santé insolente. Pour les trois premiers mois de l’année, les fabricants helvétiques ont exporté pour 4,6 milliards de francs, un montant en hausse de 17% par rapport aux trois premiers mois de l’année 2011. Dans ce contexte, et comme le démontrait le dossier que Bilan consacrait en début d’année aux investissements horlogers (lire Bilan No 1 du 18 janvier 2012), l’heure est aux grandes manœuvres pour tenter de répondre à la demande. Ainsi le mouvement de rachats et de concentration entamé il y a plusieurs années a encore gagné en intensité ces derniers mois et les acquisitions se paient à prix d’or. Le japonais Citizen a fait parler de lui juste avant Baselworld en se portant acquéreur pour 65 millions de francs de la holding Prothor (160 collaborateurs), qui regroupe la manufacture de mouvements mécaniques La Joux-Perret, le fabricant de composants Prototec et la marque Arnold & Son. En mettant la main sur ces entités, Citizen s’offre non seulement une source d’approvisionnement en mouvements mécaniques suisses haut de gamme, mais permet à La Joux-Perret de gagner en autonomie grâce à la maîtrise des Japonais dans la fabrication de l’échappement. Accessoirement, cette acquisition permet à Citizen de se rapprocher de Sellita, l’un des clients de Prototec, qui se profile comme l’alternative à Swatch Group en termes de mouvements mécaniques.

Assèchement du réseau de sous-traitants

Le Japon a été au centre d’une autre actualité de l’horlogerie suisse avec l’annonce de TAG Heuer de s’approvisionner dés-ormais chez le japonais Seiko pour ses échappements. Une nécessité pour la marque du groupe LVMH afin de poursuivre sa croissance dans la production de mouvements mécaniques et compenser le non-renouvellement d’un contrat de livraison de fournitures par Nivarox-FAR (Swatch Group), une source d’approvisionnement dont TAG Heuer – à l’instar de nombreuses marques suisses – dépendait pour cet organe stratégique de la montre. Premier fournisseur des marques horlogères suisses et disposant de plus imposantes capacités industrielles de la branche, Swatch Group continue de racheter des sous-traitants en même temps qu’il resserre ses ventes de composants et de mouvements aux marques tierces. Dernier exemple en date, le rachat du fabricant de boîtiers haut de gamme Simon Et Membrez, acquis à prix d’or selon les rumeurs du marché et qui donne à cet investissement une portée à la fois tactique et industrielle. Autre sous-traitant passé récemment sous le joug d’un groupe, le fabricant chaux-de-fonnier de cadrans haut de gamme Natéber, dont La Montre Hermès vient de confirmer l’acquisition de la totalité du capital. Si quelques-uns des sous-traitants absorbés par de plus grandes entités continuent de livrer leur production à plusieurs marques horlogères, la réalité du marché démontre que le portefeuille de clients d’un fournisseur indépendant passé aux mains d’un groupe tend naturellement à se réduire. D’une part car le nouveau propriétaire entend souvent se réserver l’essentiel de la production, d’autre part car le client n’a pas nécessairement envie de faire connaître ses intentions à un fournisseur devenu à la fois concurrent. C’est donc bien un assèchement du réseau de sous-traitants qui est en cours actuellement et qui fait vivre à la branche horlogère une mutation en profondeur. Car toute l’histoire et le développement du secteur ont été marqués par un réseau de sous-traitants et de compétences qui faisait la force et la diversité de ce tissu industriel. Intimement liée aux problématiques de production, la formation est aujourd’hui également une préoccupation majeure des fabricants désireux de se développer et d’assurer tant la fabrication que le service après-vente des millions de montres haut de gamme lancées tous les ans sur le marché. Dans cette optique, et comme Bilan le révélait en primeur dans son édition du 18 janvier, le groupe Richemont a levé le voile sur son projet de campus genevois de haute horlogerie qui verra le jour à Meyrin et qui mêlera surfaces de production et ateliers de formation. Comme l’a souligné Richard Lepeu, Deputy CEO de Richemont, le groupe s’apprête à investir 100 millions de francs dans ce projet de 30 000 m² qui regroupera dans plusieurs bâtiments le siège (existant) de Roger Dubuis, le nouvel atelier de création horlogère de Van Cleef & Arpels, des ateliers de production de Vacheron Constantin ainsi que la «Manufacture Stern, Genève 1898» (née de la fusion des sociétés Stern Créations et MGHH).

Richemont Son campus de haute horlogerie mêlera à Meyrin surfaces de production et ateliers de formation. Un TOEFL de l’horlogerie

Au cœur de ce site de production, Richemont va implanter un centre de formation et d’apprentissage des métiers de l’horlogerie. Un concept original qui offrira 45 places de formation à l’ouverture et qui entend dispenser, d’une part, des formations certifiantes, d’autre part, assurer la transmission des disciplines de la haute horlogerie et des métiers d’art. Une classe d’une douzaine d’opérateurs en horlogerie, selon une nouvelle filière genevoise relevant d’une «attestation de formation professionnelle», ouvrira ses portes dès cet été, avant même l’édification des bâtiments à Meyrin. Une fois réalisé, le campus hébergera également un centre de recherche horlogère qui aura pour mission d’anticiper et de maîtriser les nouvelles technologies. Pour répondre à ces objectifs de formation, Richemont a annoncé son intention d’investir 60 millions de francs sur dix ans pour la formation et la recherche. Si la nécessité d’accroître les filières de formation sur le versant de la production n’est plus à démontrer – et que les principaux acteurs de la branche ont compris la nécessité d’investir en ce domaine –, elles sont également indispensables sur le front de la vente. C’est dans cette perspective que la Fondation de la haute horlogerie s’apprête à lancer son projet de certification «Haute Horlogerie Miles 1609», lequel a pour objectif de devenir la référence future de l’évaluation des connaissances horlogères dans le secteur du luxe. Un test de connaissances conçu sur le modèle du TOEFL (Test of English as a Foreign Language) et qui entend acquérir une reconnaissance internationale.

Crédits photos: Dr, R. Leuenberger/ L’impartial

Michel Jeannot
Michel Jeannot

FONDATEUR DE WTHEJOURNAL.COM

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Journaliste spécialisé, fondateur du site WtheJournal.com et des applications iPhone, iPad et Android associées, Michel Jeannot est à la tête du Bureau d’Information et de Presse Horlogère (BIPH), un team de journalistes collaborant avec une quinzaine de médias dans le monde, dont Bilan et le Figaro. Sa plume sûre et parfois acérée est aussi à l’aise sur les questions techniques que sur les enjeux liés à la branche et à son économie. Michel Jeannot est également éditeur et rédacteur en chef du magazine Montres Le Guide / Uhren von A bis Z / 顶级钟表鉴 (225 000 exemplaires).

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