Bilan

L'entreprise de demain, selon les jeunes générations

Dans le cadre de l'initiative Alliance 4YOUth, les universités et hautes écoles suisses et plusieurs grandes entreprises ont invité les étudiants à définir leur «employeur de rêve». Entre temps choisi, gamification, échanges de collaborateurs type Erasmus: les idées ne manquent pas pour révolutionner l'univers des ressources humaines.
  • L'équipe lauréate du premier challenge de l'Alliance 4YOUth sur la scène chez Nestlé mercredi 23 novembre.

    Crédits: Image: Nestlé
  • Plus de 200 étudiants avaient déposé leur candidature et 50 ont été retenus.

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  • Un jury d'une douzaine de professionnels des RH et de dirigeants d'entreprises ont analysé les projets et prestations des étudiants.

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  • En marge de l'événement, les étudiants ont pu développer leur réseau.

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  • Business model et politique RH innovante étaient les deux critères essentiels pris en compte par le jury.

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Il est 15h15 au siège d'une multinationale basée à Genève. Après une longue séance de brainstorming, un cadre et son assistant éteignent leur ordinateur et prennent l'escalier pour accéder au toit du bâtiment. Là, pendant deux heures de leur temps de travail, ils vont bêcher des jardinières, récolter du miel dans des ruches ou cueillir des fraises. Au rez-de-chaussée, le coursier à vélo qui vient de déposer un colis en battant son objectif de délai de livraison reçoit sur sa smartwatch la notification de son bonus: il gagne une journée au ski offerte par son employeur. Le colis était destiné à un ingénieur du service R&D: sa période s'achève dans quelques semaines et il retournera dans son entreprise au terme de six mois d'échanges qui lui ont permis de travailler au sein de la multinationale, à la manière du programme Erasmus pour les étudiants.

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Et si ces situations imaginaires devenaient la norme d'ici quelques années? Ces trois cas de figure ont surgi mercredi 23 novembre à Vevey, chez Nestlé, imaginés par des étudiants dans le cadre de l'initiative Alliance 4YOUth. Imaginé et porté par les universités, écoles polytechniques fédérales et hautes écoles de toute la Suisse et une dizaine de grandes entreprises du pays, ce programme vise à imaginer des solutions innovantes pour les ressources humaines, nées dans les esprits des étudiants. Mercredi, après plusieurs mois d'échanges via une plateforme en ligne, la cinquantaine d'étudiants sélectionnés et regroupés en neuf équipes ont présenté publiquement leurs projets sous forme de pitch.

Personnalités affirmées et performances d'équipes

«Ils étaient plus de 200 au départ et nous en avons sélectionné 50. Pendant plusieurs mois, sur la plateforme en ligne, nous avons eu des séances avec des coachs, mais toujours avec des thématiques et des questions ouvertes, afin de ne pas brider la créativité et l'imagination des jeunes. Et aujourd'hui je suis positivement sidérée par les attentes des étudiants en termes de flexibilité, de responsabilité et de connectivité notamment», constate Sarah Salzmann, HR project manager chez Nestlé Suisse. Même écho chez François Grey, professeur de stratégie digitale à l'Université de Genève et coordinateur du projet: «Nous avons demandé aux étudiants de sortir de l'ordinaire tout au long du processus et d'imaginer des solutions innovantes et des fonctionnements nouveaux. Puis nous avons composé des équipes et ils ont eu quelques temps pour monter un projet d'entreprise dans un domaine précis, avec une activité ou un business model à définir, mais surtout une facette ressources humaines à élaborer».

Mercredi, chaque équipe de cinq à six étudiants a disposé de cinq minutes pour présenter le projet, puis autant pour répondre aux questions de l'assistance et notamment d'un jury de douze personnes composé de dirigeants et spécialistes du marketing, des ressources humaines et de la stratégie dans les entreprises partenaires (AMAG, DS Smith, EY, Firmenich, La Poste, Lagerhäuser Aarau, Model, White & Case, Nestlé, UNIGE). Chacun des jurés disposait de 20 points à attribuer selon des critères très précis. «Tous ont vu des personnalités affirmées et intéressantes d'une part, et des performances d'équipe très abouties. Ce qui est remarquable car ils ne se sont pratiquement pas rencontrés avant et ont eu peu de temps pour préparer leur projet et sa présentation», salue François Grey.

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Pendant une heure et demi, les pitchs se sont enchaînés. Avec des trésors d'imagination dans les business pensés par les étudiants, mais aussi des pépites en termes de management et de politique RH. C'est ainsi que certains suggèrent une gamification de la logistique, avec notamment des défis entre livreurs, d'autres imaginent des jardins et potagers sur les toits pour que les salariés volontaires puissent s'aérer l'esprit en cultivant fruits et légumes sur leur temps de travail, d'autres encore évoquent des partenariats public-privé pour implanter des crèches et écoles à proximité immédiate des bassins d'emplois. Tous prônent le travail à domicile en utilisant les outils technologiques actuels, la diversité du recrutement pour varier les perspectives, les visions, les solutions, ou encore une hiérarchie au moins réduite voire une holacratie.

Pour certains étudiants, la réflexion est aiguisée par leur parcours. Juana Mastrangelo étudie le droit à l'Université de Genève, mais a déjà travaillé dans le domaine RH: «Est-ce qu'on s'imaginait voici 50 ou 60 ans que les femmes seraient à ce point intégrées au marché du travail? Qui aurait pu imaginer voici 30 ans le travail à domicile avec les outils technologiques dont nous disposons aujourd'hui? On voit les coûts du stress, de la santé ou des loyers professionnels: on peut lutter contre ces problèmes en facilitant le temps choisi, les espaces de coworking ou les solutions de mobilité». Sur le plan personnel, prendre part à cette expérience lui aura «permis de mieux comprendre les enjeux des entreprise de demain, avoir la perspective sur ce qui va émerger prochainement et prendre le pouls d'une génération».

Les lauréats imaginent un «Erasmus des salariés»

Au final, c'est l’équipe «In paradise», représentant le secteur food and beverage, de Avisha Caussy (HES-SO Haute école spécialisée de Suisse occidentale), Christian Melo (Université de Lausanne), Chantal Naguib (Université de Genève), Eleni Theodorou (Graduate Institute of International and Development Studies, Genève) et Matthew Wildhaber (Université de Fribourg) qui a remporté ce challenge. Et parmi leurs idées figure une petite révolution en puissance: un programme de type Erasmus pour les employés. «Pourquoi les personnes actives ayant un contrat de travail ne pourraient-elles pas vivre une expérience temporaire dans une autre entreprise, y découvrir d'autres modes de fonctionnement, partager leur savoir-faire et leurs connaissances et en acquérir de nouvelles, et revenir ensuite dans leur firme d'origine riches de ce qu'ils ont appris et ayant de plus cassé tout risque de monotonie?», ont questionné les étudiants.

«Le programme Erasmus, c'est quelque chose qu'ils connaissent en tant qu'étudiants et ils ont vu l'intérêt de ces échanges: ils ont envie de continuer à vivre ces expériences et sont convaincus que cela peut être profitable à toutes les parties, aux entreprises d'accueil qui bénéficient de compétences externes et d'un oeil neuf, mais aussi aux firmes d'origine qui verront leur collaborateur "enrichi" par ce séjour avec de nouvelles compétences et une motivation renouvelée», analyse François Grey. Reste que la culture d'entreprise et l'importance du secret des affaires sont deux notions encore très enracinées dans le monde du travail, en Europe en particulier: «C'est peut-être trop original pour des entreprises en 2016, mais peut-être que ce sera la norme d'ici quelques années?» interroge le professeur de l'Université de Genève.

En avance sur leur temps? C'est peut-être justement la force de ces étudiants. «Mark Zuckerberg était un étudiant quand il a imaginé et fondé Facebook. Qui aurait cru à l'époque à des réseaux sociaux en ligne et à leur puissance planétaire? Si on ne les prend pas au sérieux, ils vont bousculer le système. Par contre, écouter les jeunes, c'est déjà montrer que l'ADN de l'entreprise est favorable à l'adaptation, à la transformation et au succès durable», avertit François Grey. En écho, Peter Vogt, directeur des ressources humaines et deputy executive vice president de Nestlé, ne cache pas son enthousiasme: «Le monde est un lieu excitant. Il y a aujourd'hui de fantastiques opportunités grâce à la numérisation. Et avec le départ de la génération des baby-boomers comme moi, il va y avoir des jobs à pourvoir et des modèles à repenser» 

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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