Bilan

L’employé, otage idéologique de ses patrons?

Sexistes et suprémacistes font l’objet de licenciements et de sanctions par les géants de la tech. L’employé, et même l’utilisateur, peuvent-ils défendre des valeurs différentes de ces groupes?
  • En se séparant d’un employé qui appelait au débat, Google a voulu affirmer sa posture pour la diversité.

    Crédits: Leon Neal/Getty Images
  • Google a licencié James Damore pour avoir «entretenu des stéréotypes sexistes».

     

    Crédits: Dr

«Le jour de l’attaque raciste de Charlottesville est le jour où la tech a arrêté de faire croire qu’elle était neutre.»

Ce titre d’un article de businessinsider.fr résume la problématique. Les géants de la tech ne sont pas neutres. Les grandes entreprises ne sont pas neutres. Les événements récents ont montré comment l’idéologie s’immisce au cœur des entreprises. Facebook, Apple, Airbnb, Google, WordPress, PayPal et d’autres ont pris publiquement position contre le racisme après les incidents de Charlottesville en fermant les comptes ou refusant d’héberger sur leurs sites des personnes liées à des mouvements suprémacistes et néonazis.

Sur les réseaux sociaux, des participants à des manifestations racistes ont été identifiés, dénoncés à leurs employeurs, et pour certains licenciés. Google et Uber ont aussi affirmé dernièrement avec force leur posture contre le sexisme. Chez Google, James Damore, un développeur de logiciels, a été licencié en août après avoir affiché son désaccord, dans un mémo interne, sur la nécessité d’avoir une parité entre hommes et femmes dans les postes technologiques et de management. Il y jugeait la discrimination en faveur de la diversité «injuste, propre à diviser et à nuire au business» et assurait que nombre de ses collègues partagaient son sentiment sans oser l’exprimer. 

A l’heure où les idéologies se sont tant polarisées en Occident, un employé a-t-il encore le droit de penser différemment de son employeur? Que se passe-t-il si les idées politiques d’un employé ou même d’un utilisateur (de Facebook, Google, Amazon…) ne correspondent pas aux valeurs promues par ce groupe qui le salarie ou lui fournit des services? L’employé peut-il se risquer à s’exprimer publiquement, voire en privé dans des cercles où il risquerait encore d’être dénoncé par des pairs?

Le problème n’est qu’à moitié nouveau. «Les grands groupes ont depuis longtemps des codes de déontologie de plusieurs pages que les collaborateurs doivent signer pour confirmer qu’ils vont respecter certaines valeurs et comportements éthiques, rappelle Sabine Amiguet, qui a occupé plusieurs positions dirigeantes dans les ressources humaines (RH) de grands groupes en Suisse romande. Partager des valeurs communes avec son employeur est d’ailleurs indispensable pour se sentir en adéquation avec soi-même et s’épanouir dans son activité professionnelle.»

Elle estime qu’il y a des valeurs indiscutables, sur lesquelles il faut être d’accord pour partager la même éthique de travail, comme l’intégrité et le respect de tout individu, quels que soient la nationalité, le sexe ou la religion. Et des valeurs moins centrales, où il peut y avoir une diversité d’approche. «C’est cela aussi qui, au sein d’une équipe, assure une qualité de performances due à une confrontation d’idées.» 

Dès lors, Google devait-il aller jusqu’à licencier un employé, qui se décrivait lui-même comme libéral-conservateur, mais qui appelait clairement au débat? «Une éthique peut être imposée par les lois ou le secteur d’activité, ou s’imposer par des codes culturels plus informels, explique Sabine Amiguet. La limite entre les comportements tolérables ou non est parfois difficile à définir. Il y a des abus dans les deux sens. Certains employés ne sont pas assez conscients qu’en tout temps, même dans les PME locales, ils engagent l’image de leur employeur par leurs comportements.» A l’inverse, ajoute-t-elle, «des entreprises peuvent aussi exagérer et vouloir trop s’ingérer dans le libre arbitre de chacun». 

La pression des réseaux

Et si Google n’avait pas le choix ? «Les réseaux sociaux ont imposé à Google sa décision de licencier cet employé», affirme pour sa part Charles Upchurch, partner au cabinet de recrutement Visconti. «Dans les années 1980, poursuit-il, les entreprises n’avaient pas autant de pression pour agir, et il était plus difficile de détruire la réputation d’un groupe; mais la dynamique a changé avec les réseaux sociaux, menant les groupes à une politique zéro tolérance pour les opinions socialement inacceptables.»

En effet, Google a licencié son employé après que le mémo interne avait fuité à l’extérieur et provoqué un tollé sur les réseaux. «Dès lors, poursuit Charles Upchurch, l’employé a deux possibilités: garder ses opinions dissidentes pour lui, ce qui inclut de les garder hors d’internet, ou affronter les conséquences.»  

«Les entreprises ne sont pas assez précises, à ce jour, sur ce qu’elles attendent dans leur code de conduite par rapport à l’expression de certaines opinions, analyse Jean-Marc Riss, CEO de Pro Mind Consulting à Lausanne, entreprise spécialisée dans le développement de projets d’entreprise et de management. Le droit est très souvent en retard sur les pratiques. Mais quand un employé entre sur un terrain politique, et qu’il le fait par écrit, il doit savoir que le risque de fuite et de propagation existe toujours. Le plus souvent, l’autocensure se met en place d’elle-même.» 

Pour éviter de s’aliéner une partie de ses employés lorsqu’on est un groupe d’envergure planétaire, qui plus est engagé politiquement, favoriser les débats internes ne serait pas une mauvaise idée, selon le spécialiste. «Et veiller surtout, à réglementer ce qui doit rester strictement interne à l’entreprise car les frontières sont devenues beaucoup trop poreuses entre les entreprises et les réseaux sociaux.»

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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