Bilan

L’élection française devient un référendum sur le Frexit

Après les affaires, les querelles de chiffres. Depuis le débat des 11 candidats, les programmes économiques sont revenus au premier plan de la campagne. Bilan a assisté au grand oral des auteurs des programmes économiques.
  • Responsable du programme économique de Marine Le Pen, Bernard Monot a fait du retour au franc la clef de voute de son projet. 

    Crédits: DR
  • L'europhile economiste Jean Pisani-Ferry qui conseille Emmanuel Macron propose d'ajouter un volet relance de la demande à la politique d'offre actuelle. 

    Crédits: DR
  • Conseiller de François Fillon, Eric Woerth estime que l'augmentation de 2% de la TVA fera payer une partie de la relance de la compétivité française par les produits importés. 

    Crédits: DR
  • Conseiller de Jean-Luc Mélenchon, l'économiste Liêm Hoang-Ngoc considère que son plan de 273 milliards de dépenses nouvelles passe par une menace de sortir de l'euro pour être accepté par l'Allemagne.

    Crédits: DR

Plus imprévisible que jamais, le résultat des élections présidentielles françaises - sans oublier celui des législatives qui suivront - aura une forte influence sur l’économie de ses voisins européens.

Jusqu’au débat télévisé des 11 candidats le 5 avril, la campagne était dominée par les «affaires». Mais, depuis lors, même les questions sur l’identité nationale ou l’immigration apparaissent plus en retrait que celles portant sur l’économie et ses symboles en chiffres. Il reste à savoir quelle influence aura l’arrestation de terroristes préparant un attentat apparemment contre un candidat. Mais outre qu’un attentat déjoué par les forces de l’ordre n’a pas le même effet qu’un attentat qui fait des morts, sa récupération politique est une arme à double tranchant. Surtout vis-à-vis d’un électorat qui doute déjà.

Lire aussi: "Marine Le Pen fera de très bons scores"

Il faut aussi dire qu’avec des chiffrages qui montrent une différence record de près de 400 milliards d’euros (20% du PIB !) entre le programme de Jean-Luc Mélenchon et celui de François Fillon, les chiffres ont, en cette fin de campagne, une valeur plus symbolique que les mots. 500'000 fonctionnaires de moins ici, 122 milliards d’impôts en plus là. Et partout, l’omniprésence d’une dette publique de 2200 milliards d’euros qui hante un peuple individuellement épargnant.  

Du coup, c’est bien la dette ou plus exactement son traitement qui était au centre des argumentaires que sont venus développer les conseillers économiques des principaux candidats devant les membres de l’Association des journalistes économiques et financiers (AJEF).  Avec en toile de fond, le rôle et le financement des dépenses publiques conditionnées par les critères de Maastricht. Et donc le maintien ou non de la France dans l’euro et l’évolution de sa relation avec l’Europe, et singulièrement l’Allemagne.  

Suivez au quotidien: Présidentielle 2017: un jour en France

Bref, un premier tour qui, autour des programmes économiques des quatre candidats en tête dans les sondages, prend des allures de référendum sur le Frexit.

 

«L’Allemagne paiera», de Marine Le Pen

Député FN au Parlement européen, Bernard Monot est depuis 2007 le principal artisan du programme économique de Marine Le Pen. Il le résume autour de deux axes: protectionnisme intelligent et état stratège. La question de la sortie de l’euro relie les deux.

C’est la condition d’une promesse de diminution du ratio dette/PIB de 97% à 89% en 5 ans comme de la réindustrialisation de la France. Aucune nouvelle dépense publique n’est chiffrée dans le programme du FN même si l’Institut Montaigne les a estimées à 102 milliards sur cinq ans sur la base des propositions. Tout ou presque repose sur le retour du franc et de la souveraineté monétaire.

«La monnaie, la dette et le système bancaire forment un tout», poursuit Bernard Monot. Son analyse est que la perte de la compétitivité de la France est principalement intra-européenne. «Deux-tiers du déficit commercial se fait avec trois pays: la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne», explique-t-il.  D’où la question du retour à un franc dont la dévaluation serait selon lui limitée à «entre 5% et 10%».

Lire aussi: L'EPFL ausculte les candidats en ligne

Bernard Monot se veut rassurant. Son plan consiste à utiliser l’article 140 du traité de l’Union Européenne qui avait permis au Danemark de conserver sa monnaie. «Dès son arrivée au pouvoir, Marine Le Pen provoquera un sommet européen et rencontrera les créanciers internationaux afin de trouver une sortie honorable pour tout le monde via une renégociation.» L’idée est de retrouver  un système de changes flottants comparable à celui de l’ECU dans les années 80 avec cependant «des bandes de fluctuations plus larges». La BCE serait maintenue avec pour rôle de piloter cette zone de change intra-européenne.

A la question de savoir si cette situation ne va pas entrainer une explosion des taux d’intérêts sur la dette française, Bernard Monot répond que son plan prévoit le retour de la souveraineté bancaire avec la sortie de l’union bancaire. «Dès 2011, nous avons modélisé un plan de désendettement qui prévoit la monétisation de 300 milliards de dettes sur cinq ans par une Banque de France redevenue souveraine.» Un QE (Quantitative Easing) à la française qui réfute l’idée de ne pas honorer la dette des prédécesseurs et ne prévoit pas «a priori» de contrôle des capitaux.

«La France de Marine Le Pen, c’est le Royaume-Uni avant le Brexit», résume Bernard Monot. Vraiment? Pour faire passer, ce plan il y a une menace: «Si nos partenaires ne suivent pas, ce sera le Frexit (sous réserve de référendum) qui sera probablement suivi par l’Espagne et l’Italie.» Au-delà de ce que chacun peut penser du maintien ou non de la France dans l’euro, c’est le nœud gordien. Pour forcer la main de «partenaires» à qui on promet a minima une dévaluation compétitive et des tarifs sur leurs exportations, le conseiller de Marine Le Pen met dans la balance ce Frexit. Sans se demander si ces partenaires ne ressentiront pas ce plan comme une version de «l’Allemagne paiera» post-Traité de Versailles…

En substance: 

-         Référendum sur la sortie de l’euro; 

-         Création d'une taxe de 3 % sur les importations; 

-         58 milliards d’euros d’économies.

 

Le changement, ce n’est pas maintenant, d’Emmanuel Macron

Ancien de l’équipe de Dominique Strauss-Kahn puis de l’institut européen Breughel,  Jean Pisani-Ferry résume la logique du plan économique d’Emmanuel Macron qu’il a élaboré par la volonté de s’attaquer à la fois à l’offre et à la demande. Son diagnostic est que «si, après la crise financière, l’urgence a été de restaurer les marges des entreprises avec le pacte de compétitivité puis le Crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE), la faible croissance de la productivité et un chômage important demandent maintenant de relancer la demande.»

En ce qui concerne le volet «politique de l’offre», Jean Pisani-Ferry indique que le plan d’investissement de 50 milliards sur 5 ans se concentre sur trois niveaux: les compétences, l’environnement et l’efficacité de la dépense publique. «Nous avons 10% de chômage mais ce taux tombe à 3% pour la population qui a un diplôme. D’où une réforme de la formation professionnelle destinée à accompagner la montée en gamme de l’économie française.»

A côté de cela, le CICE et les baisses de charge sur les employeurs associées qui sont selon lui «une forme de dévaluation fiscale que se croit obligé de refaire chaque gouvernement» seront simplement pérennisées. Après avoir été redéployées sur les bas salaires compris entre le salaire minimum (SMIC) et 1,6 fois celui-ci.

Lire aussi: Le profil du "présidentiable"

En ce qui concerne la demande, Jean Pisani-Ferry évoque une relance de 50 milliards sur cinq ans. L’essentiel passe par la fiscalité. «Nous avons choisi de ne pas toucher à l’impôt sur le revenu et la contribution sociale généralisée qui ne sont pas des priorités, et de nous concentrer sur la suppression de la taxe d’habitation pour 80% de la population. C’est un mauvais mécanisme redistributif qui frappe en particulier la classe moyenne. Il a aussi impact territorial car il est plus élevé la France périphérique que dans les métropoles.»

Sur les retraites, Jean Pisani-Ferry est d’avis qu’une réforme du financement n’est pas nécessaire mais qu’il faut aligner les 37 régimes différents pour aboutir à un seul. Une réforme du marché du travail est aussi prévue qui étend l’assurance chômage à ceux qui en sont exclus tels qu’indépendants et entrepreneurs. «L’idée est qu’en échange de cet accès universel, les obligations d’accepter une offre de travail seront renforcées.»

Si les investissements sont financés par de l’emprunt, la relance de la demande passe par des économies que l’économiste estime à 60 milliards, dont 25 milliards dans la fonction publique territoriale, là où se concentre la diminution de 120'000 fonctionnaires annoncée par Emmanuel Macron.  

Enfin sur la question européenne, Jean Pisani-Ferry estime que «L’Europe ne manquant pas d’ennemis, la priorité est de la renforcer. L’Europe reste la chance d’exister dans l’économie mondiale, de peser sur ses normes et de contrôler notre monnaie.» Cela passe selon lui par un projet européen en matière de défense et par un budget de la zone euro qui soit une capacité de réponse en cas de crise. «Quant à un gouvernement économique de la zone euro, nous en parlons depuis 25 ans à nos partenaires qui n’ont jamais compris ce que c’était et nous réalisons que nous ne le savons pas non plus.»

Jean Pisani-Ferry qui cite les mots d’équilibre et de cohérence à tout bout de champs décrit un projet bien sage. Reste à savoir si l’absence de mesure symbolique identifiable ne risque pas de noyer le message, et avec le candidat?

En substance :

-         60 milliards d'euros d'économie sur 5 ans;

-         50 milliards d’euros d’investissements sur 5 ans;

-         Diminution de 120'000 emplois publics.

 

Le sang et les larmes, de François Fillon

Abrogation des 35 heures, plafonnement des allocations chômage, retraite à 65 ans… Même s’il le présente comme une forme d’alignement de la France sur ce qui se fait ailleurs, le conseiller de François Fillon et ancien ministre du budget Eric Woerth s’emploie à tempérer le côté «je ne vous promets que du sang et des larmes» du candidat des Républicains.

Par exemple, il estime que la diminution de 500'000 emplois publics en cinq ans va essentiellement consister à «bouger» 1,3 millions de fonctionnaires avec 500'000 départs mais aussi 600'000 embauches. Une sorte de «reengineering» comme en ont connu les grandes entreprises dans les années 90 et qui passe par de l’outsourcing mais aussi la sanctuarisation des personnels hospitaliers et militaires.

La qualité des services publics n’aurait pas à en souffrir, puisque dès l’été le relèvement progressif du temps de travail de 35 à 39 heures dans la fonction publique compenserait une diminution d’effectifs elle aussi progressive. «L’objectif est de ramener la dépense publique à 50% du PIB», résume Eric Woerth.

Lire aussi: Pourquoi je préfère Fillon à Macron 

La compétitivité étant au cœur du projet de François Fillon, son plan prévoit de diminuer de 25 milliards les charges et les taxes des entreprises, dès 2018, en plus du CICE créé par le gouvernement de Jean-Marc Ayrault, au début du quinquennat de François Hollande. Pour financer cette mesure, la hausse de la TVA, initialement fixée à 3,5%, sera finalement de 2%. «Une mesure assez neutre», selon Eric Woerth. Elle ne devrait pas déprimer la consommation parce qu’en même temps seront supprimées les cotisations salariales sur le chômage et la maladie. C'est aussi un moyen de faire contribuer les importations à l’amélioration de la compétitivité.

Les économies prévues par le programme de François Fillon n’ayant d’effet qu’après un certain temps le creusement des déficits publics est néanmoins inévitable. Eric Woerth avance le chiffre de 3,17% en 2017. Pas question cependant de bras de fer avec l’Allemagne. Sur l’Europe, Eric Woerth évoque simplement un changement du régime des travailleurs détachés et «une meilleure gouvernance européenne en particulier pour se mettre à l’abri des excès du droit américain.»

Reste à savoir si ces projets seront de nature à faire oublier aux électeurs non seulement le penelopegate mais aussi des mesures fortement chargées symboliquement comme la suppression de l'ISF, la hausse du quotient familial ou la réduction progressive de l'impôt sur les sociétés. Si, contrairement à ses principaux concurrents, François Fillon est celui qui a le plus de chances de constituer une majorité parlementaire lors des élections législatives, il est aussi celui qui a le plus de chance de déclencher l’un de ces troisièmes tours sociaux qui paralysent régulièrement la France.

En substance:

-         Réduction des dépenses publiques de 100 milliards d'euros en 5 ans;

-         suppression de 500.000 emplois publics en 5 ans;

-         Baisse des charges sur les entreprises de 40 milliards d'euros.

 

Les Danaïdes keynésiennes, de Jean-Luc Mélenchon

Fondateur d’Attac, député européen et transfuge du parti socialiste, Liêm Hoang-Ngoc, le responsable du programme économique de la France Insoumise aligne pas de moins de 273 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires.

«Nous partons du constat que l’Europe est au bord de la déflation et que les mesures conventionnelles ne suffisent plus. D’où l’idée d’une politique budgétaire expansionniste après la politique de l’offre qui a restauré les marges mais qui voit 80% des profits nets des grandes entreprises être versés sous forme de dividendes. Alors que l’investissement reste faible et que les PME sous-traitantes tournent au ralenti», explique-t-il.

Son plan passe par une relance de 100 milliards sous forme d’investissements et de 173 milliards sous forme de redistribution. «Les investissements seront financés par l’emprunt».  Il ne nie naturellement pas qu’un tel programme va conduire à plus de déficit en début de mandat. «4,8%  en 2018». Mais, pour Liêm Hoang-Ngoc, les 2% de croissance supplémentaires obtenus par la relance ont aussi un effet multiplicateur. Il juge l’avoir estimé prudemment avec même du désendettement grâce à plus de rentrées fiscales à terme.

Comme cette politique s’accompagne aussi par une augmentation massive des impôts de 122 milliards d’euros, Liêm Hoang-Ngoc s’est employé à la justifier. «Notre logique est d’affronter la rente avec une politique redistributive pour les foyers sous 4000 euros par mois, neutre pour ceux entre 4000 et 6000 et frappant le 1% au-dessus de 7000 par mois.» Il estime possible d’éviter l’écueil du Conseil constitutionnel qui barre les impôts confiscatoires avec un taux moyen de 60% pour la tranche de revenu supérieur et un taux marginal de 90% au-dessus de 400'000 euros par an.

S’il reste un Euro cependant. Si Liêm Hoang-Ngoc présente ce programme comme tout simplement keynésien et pouvant s’appliquer dans le cadre de la monnaie unique, il estime aussi possible d’en sortir si les autres pays de la zone en commençant par l’Allemagne n’acceptent pas une pareille sortie des critères de Maastricht. «L’expérience britannique montre qu’il y a une vie en dehors de l’euro», affirme Liêm Hoang-Ngoc. «Notre pari est que l’Allemagne n’a pas intérêt à l’éclatement de la zone euro car elle bénéficie de sa dévaluation vis-à-vis du dollar.»

Certes mais la contrepartie de ce «bluff» est qu’il peut être pris au mot rendant la sortie de l’euro inévitable.

Avec deux programmes économiques sur quatre dans les favoris qui posent la question du Frexit c’est bien elle qui risque de décider du scrutin du 23 avril. 

En substance:

-         100 milliards d’euros pour l’investissement;

-         173 milliards d’euros pour le pouvoir d’achat;

-         Un bras de fer avec l’Allemagne impliquant une potentielle sortie de l’euro.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Du même auteur:

«Le prochain président relèvera les impôts»
Dubaï défie la crise financière. Jusqu'à quand'

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."