Bilan

L’effondrement des prix du pétrole fait mal à Moscou comme à Washington

Redoutant de perdre sa maîtrise du réglage des prix du pétrole, l’Arabie saoudite entraîne les cours du brut à la baisse en espérant des retombées économiques et géopolitiques.

L'Arabie Saoudite voit son leadership dans la production pétrolière mis à mal par la montée en puissance des Etats-Unis et de la Russie.

Crédits: Image: AFP

Dans une période où les incertitudes liées à la croissance mondiale sont revenues hanter les marchés financiers, l’effondrement des prix pétroliers de quasiment 20% en quelques semaines devrait jouer un rôle d’amortisseur pour les investisseurs. Les analystes de Citigroup évoquent ainsi l’équivalent d’un plan de relance annuel de 1100 milliards de dollars. La banque estime à 1,8 milliard de dollars par jour l’économie pour les consommateurs globalement. Logiquement, cet argent devrait se retrouver dans l’achat d’autres produits. Et les actions anticiper une hausse plutôt qu’une baisse.

Sauf que rien ne se passe comme cela.

Non seulement les marchés actions étaient très hauts depuis le creux de 2008-2009, mais cette hausse était aussi, en partie, portée par les titres liés au secteur pétrolier. Ainsi, aux Etats-Unis, une entreprise comme Chesapeake – leader des gaz de schiste – vient de procéder à son plus gros désinvestissement (5,4 milliards de dollars) dans des champs après un effondrement de près de 50% de son action en une semaine.

Partout, on commence à annoncer l’abandon de projets dans l’exploitation des pétroles non conventionnels. Avant même la déroute de cette semaine, l’Institut français du pétrole estimait à 8% la baisse des investissements pétroliers cette année. Et Total a fait savoir que ses investissements seraient 11% en dessous du pic de 2013 d’ici à 2017.

Une leçon pour les «shale boys»

Il faut dire que les compagnies pétrolières avaient triplé leurs investissements en capitaux depuis 2000 pour obtenir un maigre 11% de production pétrolière en plus dans le même temps. La raison est simple: les pétroles de schistes, ceux des sables bitumeux du Canada ou de l’offshore profond, sont dix fois plus chers à exploiter que les pétroles conventionnels d’Irak, de Lybie ou d’Arabie saoudite. Or, sous les 80 dollars le baril – le cours atteint aujourd’hui - la rentabilité de ces projets devient extrêmement sujette à caution.

A ce chaos, s’ajoute celui, géopolitique, semé par l’Arabie saoudite.

Il y a quelques jours, le Royaume a fait savoir qu’il pouvait vivre sans problème avec un pétrole à 90 voire 80 dollars le baril. Son budget est à l’équilibre à 83 dollars mais il a d’immenses réserves. Il peut même se permettre le luxe de quelques années de déficit.

A l’inverse, son grand nouveau concurrent, la Russie, a besoin d’un pétrole à 100 dollars pour équilibrer son budget. Le vice-président de Rosneft, Mikhail Leontyev, ne s’y est pas trompé en déclarant: «Les prix peuvent être manipulés. L’Arabie saoudite a commencé à faire de gros rabais sur le pétrole. C’est une manipulation politique.»

Certes, la Russie a commencé de chercher une alternative au pétrodollar en se tournant directement vers la Chine. Le yuan chinois se traite à Moscou pour l’achat de pétrole. Mais cela ne concerne encore que 8% des échanges sur les hydrocarbures russes. 

Le royaume saoudien, qui est engagé dans une guerre non pas lointaine mais sur le territoire même de deux de ses voisins – Syrie et Irak –, chercherait-il à affaiblir son concurrent russe? Et faisant d’une pierre deux coups, ébranler les ambitions occidentales dans les gaz et pétrole de schiste? Sur ce dernier point, c’est ce qu’analyse le célèbre pétrolier texan T.Boone Pickens. Pour lui, «l’Arabie saoudite est en train de donner une leçon aux «shale boys».

Alors qu’à Washington, la destitution de Bachar el-Assad en Syrie (soutenu par Moscou) n’est plus à l’ordre du jour et qu’un rapprochement a débuté avec l’Iran, Ryad n’a de fait probablement pas pour priorité de protéger les intérêts des exploitants de gaz de schiste américain. Ryad ne redoute rien tant que de perdre son rôle de régulateur du marché pétrolier grâce à sa capacité à adapter rapidement ses exportations. Le rappeler aux Russes comme aux Américains sert directement ses intérêts. Reste à savoir si ses partenaires de l’OPEP vont pouvoir suivre le royaume sur ce terrain miné.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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