Bilan

L’art, un enjeu lié au prestige et à l’identité

Les collections d’œuvres d’art détenues par des entreprises et des collectivités publiques constituent un enjeu important pour leur visibilité et une aide majeure pour les artistes.
  • Dans les couloirs du CHUV, les patients peuvent admirer des tableaux de Sophie Bouvier et des Daniel Frank.

    Crédits: Gilles Weber
  • Les locaux de Syz à Genève: une banque qui a des airs de musée d’art contemporain.

    Crédits: Annick Wetter
  • Andy Warhol, exposé dans le lobby de l’Hôtel Dolder Grand à Zurich.

    Crédits: Dr

Un établissement bancaire ou un musée d’art contemporain? A Genève, la Banque Syz est les deux à la fois. Dès que le client pénètre dans le bâtiment du quai des Bergues, son regard est immédiatement attiré par des sculptures et des tableaux exposés au cœur d’un vaste atrium baigné par un puits de lumière. Au total, les locaux mettent en valeur environ 300 œuvres de la collection privée d’Eric Syz, fondateur de la banque, et de son épouse. 

Un hôtel ou une galerie? A quelques minutes à pied de la gare de Cornavin, le N’vY mêle les deux activités. Dans cet établissement, l’art s’invite dans les différents espaces. Trois grandes toiles de l’artiste Triny Prada sont accrochées dans le hall d’entrée. Et, dans chacune des 153 chambres, des citations de Jack Kerouac sont taguées par le graffeur Meres One, lequel a aussi réalisé cinq fresques murales. Ces œuvres appartiennent à Epsom Manotel, société propriétaire des murs, chargée de l’exploitation de l’hôtel. 

De nombreuses entreprises actives dans la banque, les assurances, le commerce de détail, etc. ainsi que des collectivités publiques jouent un rôle déterminant dans le paysage culturel helvétique. Avec plus de 30  000 œuvres, UBS possède probablement la plus importante collection d’art du pays en mains d’une société privée. «Aucune étude n’a été réalisée sur leur existence. Nous n’avons aucune vision d’ensemble.

Or, ces collections constituent un des aspects significatifs de l’histoire de l’art suisse et certaines comprennent des œuvres d’importance souvent considérable», observe Philippe Kaenel, professeur d’histoire de l’art contemporain et directeur du Centre des sciences historiques et de la culture à l’Université de Lausanne. En collaboration avec l’Institut suisse pour l’étude de l’art, ce dernier coorganise en mai prochain à Lausanne un symposium consacré aux collections en mains publiques, un premier du genre, afin de connaître leurs pratiques, leur histoire et leurs projets. 

Expositions publiques

Une partie des collections est généralement exposée de manière permanente dans les locaux des entreprises et des collectivités publiques. «Les collaborateurs ont la liberté de choisir des œuvres pour leur bureau», souligne Karin Lange, responsable de la communication de La Mobilière. Chez Migros, le patron Fabrice Zumbrunnen, qui a pris ses fonctions au début de cette année, a choisi une nouvelle toile dans la collection que possède le géant orange pour orner son bureau zurichois. 

Dans le canton de Vaud, les gymnases possèdent environ 1130 œuvres provenant notamment de dons d’artistes ou de mécènes et dont une partie est accrochée aux murs des classes. «Un montant de 60  000 francs par an est à leur disposition. Le plus souvent, les établissements disposent d’une commission d’achats composée d’enseignants qui soumet les propositions d’acquisition à leur directeur sur la base de critères comme l’intérêt culturel et pédagogique ainsi que la valorisation d’artistes locaux», explique François Modoux, délégué à la communication du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture.

Afin de valoriser leur patrimoine, certaines entreprises et institutions publiques organisent des expositions dans leur propre bâtiment. A Lausanne, le CHUV (Centre hospitalier universitaire vaudois) affiche son engagement auprès d’artistes régionaux en présentant leurs réalisations dans le hall d’entrée de l’établissement. Certaines pièces de la collection sont aussi placées dans les lieux en contact avec les patients.

«Notre objectif est de faire vivre la culture au sein de cette institution et d’humaniser l’hôpital», explique Caroline de Watteville, historienne de l’art et chargée des activités culturelles du CHUV. A Bâle, le Foyer d’art Helvetia ouvre ses portes tous les jeudis au public. A Berne, La Mobilière réalise deux fois par an une exposition au sein du vaste rez-de-chaussée de son siège. «Nous sommes ainsi amenés à nous pencher sur la relation entre l’art et le développement durable ou entre l’art et la société», explique Karin Lange.

Ce patrimoine fait parfois l’objet d’expositions extra muros. A Lausanne, la Fondation de l’Hermitage a ouvert en 2012 son écrin à une centaine d’œuvres de la collection de la Banque Cantonale Vaudoise (BCV) qui en comprend environ 2000. Et le futur Musée cantonal des beaux-arts pourrait profiter de son ouverture au public pour planifier un accrochage dès 2020. De son côté, Nestlé a présenté en 2016, pour ses 150 ans, une partie de ses 300 œuvres au Musée Jenisch de Vevey.

L’an dernier, à l’occasion de son 100e anniversaire, la Banque Cantonale du Valais a choisi trois lieux différents (Sion, Martigny et Brigue) pour permettre la découverte d’œuvres réalisées par plus de 500 artistes. De son côté, la Banque Cantonale de Fribourg (BCF) a opté pour une autre voie. Pour célébrer ses 125 ans, elle a publié l’an dernier un ouvrage consacré à sa collection. Depuis quelques années, de plus en plus d’entreprises mettent également leur collection en ligne à l’instar des grands musées. 

Promouvoir la culture régionale

Pour les entreprises, dont l’origine des collections ne remonte qu’à quelques décennies ou à quelques années, l’art constitue un enjeu important à la fois pour leur identité, leur crédibilité et leur prestige. «Leur stratégie est ambivalente ou multiple. Avec l’art, elles cherchent aussi à donner une autre image d’elles-mêmes avec l’objectif de vouloir parfois redorer leur blason», observe Olivier Moeschler. Selon ce sociologue des arts et de la culture et chercheur au laboratoire capitalisme, culture et sociétés de l’Université de Lausanne, «les entreprises privées, qui sont orientées vers le profit, tendent à se tourner davantage vers des artistes plus confirmés, alors que les institutions publiques, qui n’ont aucun but lucratif, peuvent davantage soutenir des artistes locaux moins connus».

Pour ces derniers, leur rôle est important. Au début de sa carrière, Francis Baudevin, qui est devenu un des peintres romands les plus en vue et qui enseigne les arts visuels à l’ECAL, a pu bénéficier du soutien de collectivités publiques genevoises. «L’acquisition de quelques-unes de mes œuvres fut très valorisante pour moi. Elle m’a encouragé à poursuivre ma démarche artistique», se souvient aujourd’hui Francis Baudevin, dont les réalisations sont exposées dans des galeries à Genève, Zurich et Paris. 

La démarche des banques cantonales, qui visent à soutenir la création culturelle régionale, est également déterminante. «Notre acquérons chaque année des œuvres d’artistes fribourgeois», explique Anne Maillard, cheffe de la division réseau de la BCF. Son homologue vaudoise détient quelque 2000 œuvres d’artistes nés ou disposant de liens professionnels avec le canton. «C’est ce qui fait sa spécificité et sa visibilité», affirme Catherine Othenin-Girard, historienne de l’art et curatrice de la collection. «Notre objectif, ajoute-t-elle, est de soutenir la scène artistique émergente.» 

Au CHUV, le soutien passe par une politique originale: «Si un artiste parvient à vendre une des œuvres qu’il expose dans notre hall d’entrée, son gain lui revient entièrement. En contrepartie, il nous fait don d’une œuvre d’une valeur équivalente à 25% du revenu obtenu», explique Caroline de Watteville.

Avoir un curateur est capital

Dans les grandes entreprises, la gestion des œuvres d’art est confiée à un curateur. Ses activités consistent à réaliser leur inventaire, à planifier les éventuels prêts, à négocier les achats, à s’occuper de la muséographie, de la conservation, de la restauration des œuvres et des conditions de sécurité, etc. 

«Si les collections en mains publiques et privées ne sont pas gérées par des professionnels, les risques sont nombreux», constate Philippe Kaenel. «Leur condition de conservation et d’exposition est capitale. De même que la nécessité de disposer d’un inventaire et d’une stratégie de collection. Sinon, des œuvres sont susceptibles de disparaître comme cela a parfois été le cas dans le passé», souligne-t-il. 

Des responsables de collections d’art institutionnelles ont créé en novembre 2012 une association (KIK//CCI) afin de proposer une plate-forme d’échanges professionnels et de définir «des critères permettant d’élaborer une ligne de conduite et des normes communes». Selon sa présidente Ursula Suter, qui gère par ailleurs la collection de la Banque nationale suisse, «curateur est une activité dont l’importance est sous-estimée. Or, celle-ci est essentielle pour maintenir la qualité d’une collection.»

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

Du même auteur:

Comment l’Institut de Glion se développe en Gruyère
Le nouveau défi de Bernard Lehmann

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."