Bilan

L’Arabie prépare l’après-pétrole

A 32 ans, le prince héritier Mohammed ben Salmane annonce la transition accélérée de son pays avec, comme symbole phare, la construction de la mégapole du futur «Neom». Une révolution?
  • Futur roi et ministre de la Défense, MBS a fait arrêter du jour au lendemain plus de 500 opposants.

    Crédits: Faisal Al Nasser/Reuters
  • MBS (à dr., ici avec Mark Zuckerberg) investit fortement dans la technologie.

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  • Le robot humanoïde «Sophia» s’est vu délivrer un passeport officiel par le prince.

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Ce qui se passe en ce moment en Arabie saoudite est nouveau. On dit qu’il s’y opère une révolution, que les femmes peuvent conduire et assister à des matchs de football, ou encore que certaines diplomates seront bientôt nommées ambassadrices du royaume. Tout cela était inimaginable il y a quelques mois. 

On entend le prince héritier Mohammed ben Salmane («MBS») affirmer qu’il veut en finir avec l’islam «déformé» qui prévaut encore dans son pays, pour revenir au «vrai» islam, dit «modéré», montrant aux journalistes l’Arabie des années 1950, où les femmes portaient la jupe en écoutant de la musique. On voit ce même prince héritier annoncer la transition accélérée de l’Arabie vers l’après-pétrole à coup de centaines de milliards de dollars, avec comme symbole phare, la construction, en plein désert, de la mégapole du futur «Neom», qui sera 33 fois plus grande que New York et dont la population de robots pourra dépasser celle des humains.

On apprend que ce même prince délivre un passeport, tout ce qu’il y a de plus officiel, à un robot humanoïde, présenté sous des traits féminins et nommé «Sophia». Un authentique acte d’idolâtrie et donc d’apostasie criminelle, selon les imams du pays. Mais ils laissent faire. Voilà pour le côté jardin. 

Côté cour, en sa qualité de plus jeune ministre de la Défense de la planète (32 ans), MBS mène une guerre sans pitié contre les Yéménites d’obédience chiite (Houthis), frappant les populations civiles sans aucune discrimination. On l’entend mugir contre les Perses, comparant le guide suprême iranien Ali Khamenei à Hitler et appelant ses voisins, sans exclure Israël, à tous se rallier pour éradiquer le Hezbollah. Il se brouille avec le Qatar, trop proche de l’Iran, qu’il n’hésite pas à sanctionner sévèrement.

Il fait arrêter plusieurs dizaines d’imams saoudiens qui ont tous en commun d’être dans l’orbite des Frères musulmans et du Qatar, comme le célèbre téléprédicateur Salman al-Awdah. Après quoi, on le découvre un beau matin à la tête d’une instance anticorruption (Nazaha) tout juste créée par décret royal et l’autorisant à émettre des lettres de cachet pour embastiller du jour au lendemain des centaines d’opposants (plus de 500), tous hauts dignitaires ou princes, dont certains sont ses propres cousins. Derniers bruits de bottes en date, la création de l’Islamic Military Counter-Terrorism Coalition (IMCTC), sorte d’OTAN islamique formée de 41 Etats sunnites réunis dans le but de rayer le «terrorisme» de la carte et qui sont invités à s’armer adéquatement et rapidement à cette fin.

Simple transition dynastique musclée? Dérapage despotique dans un royaume qui l’est déjà amplement? Ou vraie révolution ouvrant sur le postsaoudisme? Pour tenter d’y voir clair, il convient de rappeler quelques-uns des liens de cause à effet entre ces événements d’ordre dynastique et géopolitique mais également scientifique.  

Eclairage dynastique

Sans son père le roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud, 25e fils du fondateur Ibn Séoud (parmi 53), le fringant MBS ne serait pas là où il est. Or, jusqu’à présent, la succession à la dignité de monarque absolu de cette dynastie était «adelphique» (de frère à frère) en privilégiant les aînés des épouses successives du fondateur. Ce principe créait les conditions de la gérontocratie que l’on connaît, assez semblable à celle du Kremlin soviétique, en fin de règne.

Le roi actuel, Salmane ben Abdelaziz, a rompu explicitement avec cette tradition en nommant son jeune fils comme successeur plutôt qu’un autre de ses frères encore en lice. Il a même purement et simplement écarté de force, voire emprisonné, les candidats légitimes. Son propre accès au statut de monarque absolu du premier producteur mondial de pétrole mérite dès lors qu’on s’y arrête un instant. 

Son prédécesseur, le roi Abdallah, le grand-père de MBS, s’était opposé aux Printemps arabes. Il avait soutenu le président égyptien Moubarak et donné l’asile politique au président tunisien Ben Ali, qui réside toujours à Djeddah. Après la mort d’un premier prince héritier, il nomma son demi-frère Nayef ben Abdel Aziz. Ce dernier était archiconservateur et, plus encore qu’Abdallah, très hostile aux Printemps arabes. 

Bref, ce n’était pas du tout le candidat idéal pour cette administration Obama qui avait misé toute sa politique arabe sur la promotion des Frères musulmans. Mais Nayef meurt fort opportunément d’une crise cardiaque à Genève, alors qu’il débarquait tout juste des Etats-Unis, où il avait subi différents examens médicaux. Et c’est ainsi que le prince héritier en second, Salman, le père de MBS, accède au pouvoir, ce qui arrangeait beaucoup les Américains, qui ont pleine confiance en lui.

Du temps où il était le puissant gouverneur de Riyad, poste qu’il conserva pendant cinquante-cinq ans, c’est en effet Salmane qui supervisait le financement du djihad afghan, tchétchène ou bosniaque. En tant que ministre de la Défense depuis 2012, c’est encore lui qui concrétisa la mise en œuvre du «contrat d’armement du siècle» de 60 milliards de dollars, signé en 2010, et supervisa la distribution des armes pour les «djihadistes modérés» de la guerre d’éviction des Alaouites en Syrie. 

Son intimité avec le «deep state» américain est profonde, mais comme tous les Saoudiens, il vécut très mal la «trahison» d’Obama en 2013, qui refusa de donner l’assaut en Syrie et qui s’accommoda avec l’Iran. Plus que quiconque, il a conscience du retard scientifique et culturel abyssal du royaume. Parmi beaucoup de conseillers, un autre de ses fils, Sultan ben Salmane, a su l’en convaincre: en juin 1985, il fut le premier astronaute arabe embarqué dans une mission Discovery. 

La chute des cours du pétrole aidant, le roi est donc prêt pour des réformes mais il est malade, son alzheimer le ronge. Il faut donc faire vite et surtout évincer tous ceux qui bloqueront la transformation qu’il veut introduire avec le moins de casse possible. D’autant qu’il lui faudra assumer des alliances difficiles, en particulier avec Israël. Ce qui nous conduit au volet géopolitique et scientifique. 

Nouvelle donne géopolitique 

On ne doit jamais oublier le «géo» de géopolitique. Les cartes parlent souvent d’elles-mêmes. L’Arabie saoudite est bordée par deux eaux: le golfe Persique à l’est, toujours à la merci de l’ennemi mortel iranien et d’une obstruction du détroit d’Ormuz, et la mer Rouge à l’ouest, par où transitent pour 700 milliards de dollars par an de marchandises asiatiques vers le canal de Suez. Le pétrole soudanais y circule également, surtout au profit du client chinois, qui vient d’inaugurer une immense base militaire à Djibouti. 

Mais voilà qu’un nouvel acteur énergétique majeur se profile: Israël et ses champs de gaz méditerranéens, que ces mêmes Chinois seraient ravis de se voir livrer. Mais par où? Un vieux rêve anglais d’ouvrir un second canal parallèle à Suez entre Eilat, au fond du golfe d’Aqaba, et Ashdod sur les rives méditerranéennes refait surface. A moins que les transits s’effectuent par trains à grande vitesse. Des ingénieurs chinois justement y travaillent.

Il faudra donc puissamment sécuriser ce nouveau passage dont les rives sont à ce jour largement désertiques et vulnérables. On se souvient notamment de la fermeture du golfe d’Aqaba décidée par Nasser, qui fut l’élément déclencheur ultime de la guerre des Six Jours. Or, que se passe-t-il dans cette région? 

En premier lieu, l’Egypte vient de rétrocéder à l’Arabie saoudite les îlots inhabités de Tiran et Sanafir, qui gardent l’entrée du golfe d’Aqaba. On n’en a pas fait grand cas ici, mais le Maréchal al-Sissi a bien failli perdre sa place face à l’opposition acharnée de sa population contre ce transfert de territoire. Pourquoi? L’Egypte perd certes le contrôle exclusif du détroit de Tiran, jusqu’alors en eaux 100% égyptiennes, et le peuple se sent évidemment humilié car l’armée égyptienne y perdit des hommes au combat durant la guerre des Six Jours. Mais il y a plus.

Les Accords de Camp David, signés en 1978, garantissaient le libre passage à la Jordanie mais plus encore à Israël. Or, le transfert des îlots ne pouvait se faire que si l’Arabie saoudite endossait cette garantie, ce qui correspond à une reconnaissance officielle de l’Etat d’Israël. Dans la plus grande indifférence médiatique, c’est donc aujourd’hui chose faite, ce qui n’est pas un aspect mineur de la révolution en cours. 

Le reste est à l’avenant. Comme par hasard, c’est exactement à cet endroit que MBS prévoit de construire Neom, sa mégapole scientifique et robotisée. La justification officielle est climatique (il y fait moins chaud qu’ailleurs dans le royaume) et logistique (on y construira un pont avec l’Egypte, reliant pour la première fois l’Afrique à l’Arabie, et dont l’Egypte tirera grand profit). Mais surtout, on puisera dans une main-d’œuvre hyperqualifiée qui est disponible à quelques encablures: en Israël. Mais quid alors des autorisations de séjour aux Israéliens en Arabie saoudite? Le problème est réglé, le territoire de Neom aura un statut territorial autonome et accueillera qui il veut. Tout cela a été négocié de longue date car cette extraterritorialité intéresse également les entreprises militaro-industrielles, en particulier celles qui produisent des robots armés. 

Les enjeux scientifiques

C’est ainsi que l’on comprend mieux l’alliance du groupe japonais Softbank avec le royaume saoudien. Son fondateur visionnaire Masayoshi Son a en effet convaincu MBS de créer avec lui «Vision Fund», plus gros fonds techno de l’histoire, à hauteur de 100 milliards de dollars. Or, c’est grâce à ce fonds qu’il vient de racheter les deux leaders incontestés de la robotique militaire que sont Boston Dynamics et la discrète Shaft à Alphabet, holding de Google. Google souhaitait en effet s’en débarrasser, officiellement en raison d’une commercialisation difficile, mais plus vraisemblablement à cause des égratignures à son image qu’ont provoquées les vidéos de ses chiens-robots effrayants, dont on ne sait ce qu’ils seraient capables de faire aux humains si leur intelligence «artificielle» venait à se dérégler. 

Mais Google y a toujours un œil, notamment via le fonds Innovations Endeavors d’Eric Schmidt, patron d’Alphabet. Quant à la DARPA, agence de recherche du Pentagone qui a entièrement financé les applications militaires de ces entreprises, il est évident qu’elle ne va pas s’en séparer. Neom lui offrira aussi ses quartiers. Neom sera donc le lieu rêvé pour enfin réaliser la «singularité», cet oxymore qui désigne ici la fusion de l’homme et du robot, et qu’aucune loi désuète ne viendra contrecarrer. Un eldorado «singulier», en effet. Il y faudra beaucoup de sécurité et, justement, les îlots de Tiran et Sanafir se prêtent à merveille à la construction de bases militaires. 

Quant au transport de gaz israélien (mais aussi égyptien) par la mer Rouge, il importe évidemment d’en verrouiller les accès et les rives. On comprend mieux l’acharnement saoudien et émirati à vouloir déloger les Houthis yéménites pro-iraniens de la rive orientale du détroit de Bab el Mandeb. On ne voudrait tout de même pas reproduire les conditions empoisonnantes d’un second détroit d’Ormuz! 

Sur les rives saoudiennes de cette belle mer Rouge, rien de tel qu’une belle urbanisation touristique pour justifier le déploiement d’une milice locale. C’est justement ce que MBS projette de faire. Nous avons donc notre réponse, c’est bel et bien une vraie révolution qui se profile chez les Saoud.

Arnaud Dotézac

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