Bilan

L’Amérique surpasse l’Europe. A quel prix?

La croissance des Etats-Unis fait pâlir la zone euro. Les premiers créent des emplois et se réindustrialisent, quand la seconde nage dans l’austérité. Mais cet avantage est acheté à crédit.
  • La croissance américaine a grimpé de 7% entre 2007 et 2013, tandis que celle de la zone euro a reculé de 1%.

    Crédits: Ferdinand Ostrop/Keystone
  • La mission de la Réserve fédérale américaine est double: lutter contre l’inflation et le chômage.

    Crédits: Dr

«La sortie de récession n’a rien de spectaculaire mais, avec des indicateurs avancés qui continuent de se redresser, le rythme de la reprise est en train de s’accélérer», se réjouit la Banque Edmond de Rothschild dans un commentaire publié à la mi-février. Avec une légère hausse de son produit intérieur brut (PIB) au cours des deux derniers trimestres de 2013, la zone euro se reprend à espérer. D’autant que les prévisions sont relativement optimistes.

En 2014 et en 2015, la croissance du PIB devrait atteindre entre 1 et 1,2% et entre 1,4 et 1,8% selon la Commission européenne et le Fonds monétaire international. Mais la convalescence sera encore longue. Car, selon sa directrice Christine Lagarde, «l’ogre de la déflation» devient menaçant et risque de compromettre la reprise.

Si le club de la monnaie unique relève la tête, son dynamisme reste néanmoins très en retrait de celui enregistré sur l’autre rive de l’Atlantique. «Le contraste est saisissant», affirme l’économiste Florence Pisani qui a comparé les performances obtenues par les Américains et par les Européens au cours de ces dernières années pour le compte de Dexia Asset Management. Selon ses calculs, la croissance américaine a grimpé de 7% entre 2007 et 2013, tandis que celle de la zone euro a reculé de 1% pendant la même période.

L’évolution du taux de chômage diffère aussi fortement: aux Etats-Unis, il a baissé à 6,7%; dans la zone euro, il a augmenté à 12%. De même, les entreprises américaines ont créé presque autant d’emplois entre 2010 et 2013 (environ 6,8 millions) qu’elles n’en avaient détruits entre 2008 et 2009 (7,8 millions). 

Deux stratégies différentes

Ces résultats s’expliquent par leur réaction différente pour tenter d’en finir avec la pire déroute économique depuis les années 1930. Les Etats-Unis ont sorti l’artillerie lourde. D’abord, la Réserve fédérale a mis en œuvre une politique monétaire très agressive caractérisée par des rachats massifs d’actifs (bons du Trésor et dettes hypothécaires) et par une réduction des taux d’intérêt avec le risque de provoquer une nouvelle bulle financière. 

Cette stratégie est le fruit de la législation selon laquelle la Banque centrale doit lutter non seulement contre l’inflation mais aussi contre le chômage. Il faut aussi dire que la Fed n’avait guère le choix en raison de l’endettement élevé des particuliers: relancer leur appétit à acheter passe par une baisse de leur charge d’intérêts. Et, de surcroît, aux Etats-Unis plus que dans d’autres pays, la reprise de la consommation des ménages vient des effets de richesse liés à la progression des cours de la bourse et de celle des prix de l’immobilier.

Ensuite, le gouvernement a laissé filer les dépenses au point que le déficit budgétaire s’est creusé pour atteindre -12,9% du PIB en 2009. Le prix aura été une dette américaine qui a doublé entre 2007 et 2013, passant de 9000 à 18 000 milliards.

A l’inverse, les membres de la zone euro ont réagi de manière plus dogmatique en raison de l’influence déterminante de l’Allemagne. L’objectif principal de la Banque centrale européenne n’est pas de favoriser la croissance, mais de maintenir l’inflation sous contrôle.

Les taux d’intérêt à long terme sont donc restés à un niveau plus élevé qu’outre-Atlantique. La zone euro a, elle aussi, laissé dériver son déficit budgétaire, mais seulement jusqu’à 6,4% en 2009. Elle a surtout resserré les cordons de la bourse, alors que l’activité économique végétait encore.

«Les Américains ont fait le pari de la croissance, les Européens celui de l’équilibre budgétaire», relève Florence Pisani. Un avis partagé par Patrick Artus, directeur de la recherche économique chez Natixis. «Quand on examine les raisons pour lesquelles la croissance est repartie aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et au Japon, on voit le rôle majeur des politiques monétaires non conventionnelles très expansionnistes. Et aussi celui, surtout au Royaume-Uni et au Japon, du maintien suffisamment longtemps d’une politique budgétaire expansionniste. Les gouvernements des pays de la zone euro, la Commission européenne, la Banque centrale européenne n’ont pas accepté qu’il en soit de même dans la zone euro.»

Plusieurs données montrent que les Etats-Unis sont de retour sur le devant de la scène. Relégués très brièvement par d’autres pays en termes de compétitivité, les Etats-Unis trônent à nouveau à la première place du ranking de l’IMD de Lausanne. En 2013, ils devancent la Suisse. Parmi les 60 classés, seuls deux membres de l’Union européenne (Suède et Allemagne) et un seul de la zone euro (Allemagne) figurent dans le top 10 des pays les plus compétitifs.

La domination américaine se traduit aussi dans le domaine de la haute technologie. Avec le rachat de la division mobile du finlandais Nokia par Microsoft en septembre 2013, l’Europe a perdu l’un des fleurons. Son poids dans la haute technologie mondiale ne cesse de reculer.

Selon une étude publiée récemment par le cabinet ATKearney, seuls huit européens figurent parmi les cent principaux groupes présents dans ces activités (ils sont classés selon leurs recettes) contre une quarantaine de sociétés américaines.

De même, l’UE investit moins que les Etats-Unis dans les fonds de capital-risque (-15 milliards de dollars) et dans la recherche et développement (-1  point de PIB), sans oublier son absence de stratégie dans le domaine high-tech.

Pendant que les Européens s’apitoient sur les délocalisations de leurs outils de production, les Etats-Unis se réindustrialisent. Dans une étude intitulée «Made in America again», le cabinet Boston Consulting Group (BCG) a identifié environ 200 entreprises qui sont revenues au bercail en raison des différences de coûts de production qui ne sont plus aussi élevés qu’il y a encore quelques années.

Selon le BCG, la part du coût de l’ouvrier chinois représentait 22% de celui de son concurrent américain en 2005. En 2015, elle grimpera à 60%. Autrement dit, l’avantage comparatif disparaît.

Pour les analyses de la Banque Lombard & Odier, il n’y a aucun doute: «Les Etats-Unis ont clairement pris la tête de la course à la réindustrialisation, grâce à une bonne maîtrise des coûts unitaires de leur main-d’œuvre (hausse de seulement 4% depuis 2008), à la relative faiblesse du billet vert au cours des dix-huit derniers mois et à l’évolution du secteur énergétique. Les avancées technologiques, en particulier la fracturation du gaz de schiste, leur procurent de nombreuses sources d’énergie «bon marché», leur permettant de s’engager dans la voie de l’indépendance énergétique.»

Quelques ombres au tableau

Ces bonnes performances masquent cependant une réalité beaucoup plus inquiétante. «L’euphorie n’est pas de mise», insiste Joseph Stiglitz. «Une quantité disproportionnée des emplois créés sont des emplois à bas salaire. Le revenu médian des ménages (ajusté à l’inflation) reste plus bas qu’il ne l’était en 1989, il y a presque vingt-cinq ans; le revenu moyen des hommes est également plus faible qu’il y a quarante ans», relève le Prix Nobel d’économie.

Dans les entreprises qui travaillent au service de l’Etat, le salaire horaire minimum augmentera certes de 40% pour passer de 7,25 à 10  dollars. Mais il restera sous cette barre pour 17  millions d’employés actifs au sein de l’économie privée. Les inégalités sont d’ailleurs au cœur du débat politique.

A New York, les statistiques du Fiscal Policy Institute montrent que le revenu médian des huit quartiers les plus aisés a augmenté en moyenne de 55% entre 2000 et 2010, tandis que celui des quartiers de la classe moyenne a reculé de 3%. C’est enfin le miracle américain qui est devenu de la poudre aux yeux.

«L’ascenseur social est en panne. Malgré la reprise, les Américains sont trop nombreux à devoir travailler plus que jamais pour joindre les deux bouts», a reconnu le président Barack Obama lors de son dernier discours sur l’Etat de l’Union. Ce n’est pas tout. La situation financière de nombreux comtés et villes est désastreuse. Il y a eu la faillite de Détroit, la métropole de l’automobile. Et «qui se rappelle que Porto Rico est en train d’exploser? Ou que Chicago ne se sort pas de ses dettes, ou que les food stamps (pilier de l’aide sociale américaine) continuent d’être rabotés, alors que de plus en plus de ménages en dépendent?

Ou enfin que la pauvreté infantile atteint des niveaux difficilement imaginables pour un pays prétendu développé?», s’interroge La Lettre du Laboratoire européen d’anticipation politique dans son édition du 15 février 2014. Le retour de la croissance aux Etats-Unis et la politique d’austérité de la zone euro ont le même effet. Ils laissent un nombre toujours plus important de leurs habitants sur le bord de la route.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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