Bilan

Kondratieff: la crise jusqu’en 2020

Les secousses de 2008 n’auraient été qu’un avatar de la phase descendante du 4e cycle de Kondratieff qui devrait se prolonger jusqu’en 2020. Quelques repères pour y voir plus clair.
  • Crédits: photo12/ Ann Ronan Picture Library, dr
  • L’économiste Nikolaï Kondratieff (1892 - 1938) avait prédit la grande dépression de 1930. Crédits: photo12/ Ann Ronan Picture Library, dr

Les théories de Nikolaï Dimitrievitch Kondratieff restent entourées d’une aura de mystère. Longtemps, ses idées ont surtout été connues au travers de Schumpeter qui les a relayées vers l’Occident, alors que leur auteur croupissait déjà en prison. Car Nikolaï Dimitrievitch est véritablement un martyr de la science économique, d’où peut-être la résonance quasi prophétique acquise par son nom.

Vice-ministre de l’Approvisionnement dans le dernier et éphémère gouvernement Kerenski en octobre 1917, Kondratieff fut d’abord toléré par les bolcheviques, à la tête de l’Institut de la conjoncture. En 1922, au retour d’un voyage d’études en Europe occidentale, il jeta les bases de sa théorie du cycle long, qu’il exposa en détail dès 1925. A cette date déjà, il anticipait une grave crise économique, en se basant notamment sur l’évolution à long terme des prix des matières premières.

L’avenir allait bientôt lui donner raison: en septembre 1929, la baisse des prix des matières premières s’accéléra fortement et, le mois suivant, les cours de la bourse s’effondraient. Cette prescience ne profita pas à Kondratieff: arrêté en 1930, il devait être exécuté dans le courant de 1938.

La fureur de Staline s’explique, car la théorie de Kondratieff met en lumière l’erreur fondamentale de Marx qui, en 1848, estimait dans son Manifeste communiste que la paupérisation croissante était l’horizon indépassable de l’économie capitaliste. Or Marx était influencé par le spectacle de la première grande crise économique de l’histoire contemporaine. En 1837, la Bourse de Londres s’était effondrée et le tournant des années 1840 allait être marqué par une misère sans précédent.

Mais Marx n’avait pas compris le caractère cyclique de cette évolution et il ne devait jamais revenir sur son erreur.

Dès les années 1848-1850, l’économie se redressa et les années 1850 et 1860 furent le théâtre d’un boom économique emmené par le développement du chemin de fer. En Suisse, le Crédit Suisse fut fondé en 1856 pour financer la construction du réseau ferré. En 1873, la Bourse de Francfort s’effondre, introduisant le germanisme de «krach» dans la langue française. Ce fut le début de la phase descendante du deuxième cycle de Kondratieff qui se prolongea jusqu’en 1896.

Les vingt premières années de 3e cycle restent connues sous le vocable de «Belle Epoque». Dès 1920, le cycle entra dans sa phase descendante marquée par la Grande Dépression de 1929. Les disciples de Kondratieff s’accordent à faire débuter le 4e cycle dans les années 1945-1950 et il y a aussi un consensus pour retenir l’année 1973 comme point d’inflexion qui ouvre la phase descendante.

Plusieurs hypothèses

Ensuite, les avis divergent: il y a ceux qui estiment que l’économie mondiale est entrée dans un 5e cycle en 1991, ou pour certains en 1996. Dans cette hypothèse, la crise de 2008-2009 marquerait le début de la phase descendante, et ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle dans la mesure où la crise pourrait se prolonger avec des phases de répit jusque dans les années 2035.

Ce cas de figure doit être pris au sérieux, car la conjoncture de ces quinze dernières années fait étrangement écho au début du 3e cycle. Celui-ci avait débuté en 1896, avec une phase ascendante assez brève marquée dès 1907 par la faillite de plusieurs banques de Wall Street. Un scénario qui serait répété cent un  ans plus tard, si le Trésor américain n’était pas venu au secours des banques. En Suisse également, les années 1910 furent marquées par la crise des banques tessinoises.

Suivent quelques années de conjoncture en dents de scie, un peu comme ces dernières années et la guerre de 1914, déclenchée par une série de faux calculs, le jeu des alliances faisant le reste. A l’heure actuelle cependant, une guerre généralisée de ce type est peu vraisemblable, comme le pense Bernard Wicht, un spécialiste des questions stratégiques, rattaché en tant que privat docent à l’Institut des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne.

Il a publié en 2012 un ouvrage de réflexion sur la crise actuelle intitulé Une nouvelle guerre de Trente Ans?, et vient de sortir un livre au titre inquiétant: Europe Mad Max demain?

L’hypothèse est celle d’une guerre de groupes armés sur fond de déliquescence économique de certains Etats. Bernard Wicht se réfère notamment à Fernand Braudel, l’historien de la longue durée, qui s’inspirait beaucoup de Kondratieff. Mais il ne se rallie pas à la thèse d’un 5e cycle qui aurait débuté en 1991 ou 1996. Il pense que la crise de 1973 a ouvert une période de crise dont, selon l’historien français, «ni nous ni nos enfants ne verront la fin». Riante perspective…

Retenons surtout l’idée que le 5e cycle n’a pas commencé: tout comme le 1er cycle qui avait duré près de soixante  ans, le 4e cycle est susceptible, lui, de s’étendre sur septante  ans, ce qui le prolongerait jusqu’en 2020. Cette durée inhabituelle du cycle s’expliquerait aussi par les interférences politiques qui permettent d’écarter le pire scénario mais retardent aussi l’apparition d’une nouvelle phase ascendante. 

En 1979 déjà, certains disciples de Kondratieff prévoyaient un krach autour des années 2000. Un krach qui a eu lieu, souvenez-vous de l’effondrement du Nasdaq à partir de mars 2000, mais dont les conséquences ont été enrayées par le 11 Septembre et ses suites, en particulier l’invasion de l’Irak en 2003.

Or, pour Bernard Wicht, l’Irak marque le début de la fin d’un autre cycle, celui de l’hégémonie américaine dont Braudel fait remonter le début à 1929, et c’est cette superposition des cycles qui brouille la lisibilité du cycle de Kondratieff. «Nous entrons dans une période de chaos systémique», estime Bernard Wicht, qui pense aussi que la crise de 2008 se poursuit et prépare le passage à l’ère de la société de l’information. 

Comme l’Empire romain?

Avec la possibilité de reproduire les trois dimensions à partir d’une simple image informatique, les structures de production héritées de l’ère industrielle sont dépassées. Cette transformation ne se fera pas sans mal et est susceptible de s’étendre sur plusieurs décennies. Elle débouchera sur une société très différente, éclatée, dès lors qu’il sera possible de produire un objet à partir d’un ordinateur et d’une imprimante.

Bernard Wicht va même jusqu’à dire que la transformation en cours ressemble à la chute de l’Empire romain et que le monde se dirige vers un nouveau Moyen Age. De fait, la chute de l’Empire romain s’étend sur septante  ans, ce qui correspond à la durée maximale du cycle de Kondratieff.

Peut-être n’est-il pas inutile d’évoquer les contours d’un immense désastre qui rappelle à toute civilisation qu’elle est mortelle. Durant la nuit de la Saint-Sylvestre 406-407, une demi-douzaine de peuples germaniques traversent le Rhin gelé pour se réfugier dans l’Empire romain qui symbolise toujours la douceur et la lumière de la civilisation, mais dont l’économie déjà chancelante ne résiste pas à cet afflux.

Avec l’assassinat du dernier grand empereur, le 16 mars 455, l’empire d’Occident entre en agonie et disparaît en 476, avec le renvoi symbolique des insignes du pouvoir à Constantinople. 

A travers les textes du dernier auteur latin, Sidoine Apollinaire dans les années 470, le lecteur assiste à l’effondrement du monde antique. Une chute plus brutale qu’on peut le penser en lisant les manuels: jusqu’en 455 encore, il y avait des jeux, des distributions de vivres quotidiennes au peuple, la sportula, des bains, des voies romaines. Après la mort de Valentinien III, tout cela disparaît et, en quelques décennies, la civilisation se résume à quelques fermes fortifiées dans des clairières…

Mais comparaison n’est pas raison et le pessimisme n’est pas la leçon qu’il faut tirer de Kondratieff. A moins d’un effondrement de la civilisation comparable à celui du Ve siècle, le caractère cyclique de l’évolution économique entraîne le retour inévitable d’une nouvelle période de croissance.

De ce point de vue, les Trente Glorieuses des temps futurs sont annoncées pour les années 2020. En attendant, on pourrait commencer à chanter Happy days are here again, comme les démocrates américains des années 1930 après l’élection de Roosevelt… 

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