Bilan

Jugés en Suisse, deux Tchèques se confient

Prison ferme, avoirs bloqués, amendes record... Des hommes d’affaires condamnés dans le cadre du rachat de l’entreprise tchèque MUS donnent leur version des faits à Bilan.
  • La compagnie minière MUS est aujourd’hui l’un des plus importants employeurs du nord de la République Tchèque

    Crédits: Nicolas Righetti/Rezo
  • Antonin Kolacek: «J’ai fait l’erreur de faire confiance à ma banque.»

    Crédits: Nicolas Righetti/Rezo

Six condamnés, 720  millions de francs d’amendes, des peines de prison ferme allant de seize à cinquante-deux mois. Telles sont les conclusions du Tribunal pénal fédéral de Bellinzone pour une affaire tchéco-tchèque dont l’instruction aura duré près de dix ans (lire page suivante).

L’affaire débute il y a seize ans. Des entrepreneurs, six Tchèques et un Belge, rachètent une entreprise tchèque lors des nombreuses privatisations qui ont suivi la fin du régime communiste de l’ex-Tchécoslovaquie. Il s’agit d’une compagnie minière, l’une des plus importantes d’Europe, la MUS, qu’ils revendent quelques années plus tard. Les emplois sont sauvés et l’entreprise florissante est aujourd’hui l’un des plus importants employeurs du nord du pays. 

Ce n’est d’ailleurs pas la seule société que ces hommes d’affaires ont remise sur pied. Deux d’entre eux, Marek Cmejla et Jiri Divis, ont aussi pris part au sauvetage de Skoda, dont le succès commercial n’est plus à prouver.

Comme de nombreux entrepreneurs, ils décident de placer leur argent en Suisse. L’Etat tchèque, qui s’est aussi penché sur les agissements de ses ressortissants et l’utilisation de ces comptes bancaires, n’a rien trouvé à redire. L’affaire a été classée, aucun acte illégal n’ayant été commis, selon les juges tchèques.

Des documents confidentiels – obtenus par notre rédaction – l’attestent sans laisser l’ombre d’un doute. L’actuel président tchèque, Milos Zeman, le reconnaît lui aussi: l’Etat tchèque n’a pas été lésé lors de la vente de MUS.

Absence de crime

Mais pour la justice suisse, les six  Tchèques sont coupables d’escroquerie, de blanchiment d’argent aggravé et répété, de faux dans les titres. Les accusés, qui clament haut et fort que «personne n’a été lésé par ce rachat et qu’aucun délit n’a été commis, ni en Suisse ni ailleurs», ont donc recouru contre la décision du tribunal. Ils mettent en avant l’absence de crime dans cette affaire.

De plus, selon eux, les juges suisses ne semblent pas avoir compris le contexte et le système de privatisation qui ont suivi la chute du régime communiste. Paul Paukner, un important entrepreneur tchèque, très actif dans l’industrie du charbon, estime que «toute compagnie était intéressante au moment du changement de régime politique, mais aussi risquée pour l’investisseur. Prendre part à des privatisations était dans la tendance à cette époque.»

Le Ministère public de la Confédération, dans une situation délicate, notamment au vu des frais que l’instruction a engendrés, avance un autre argument: les accusés auraient utilisé une société-écran basée aux Etats-Unis pour racheter MUS dans le but de débourser moins d’argent. Cet argument est pourtant vite réfuté, notamment par des personnalités économiques et politiques tchèques importantes.

Helena Veverkova, membre du conseil de surveillance de MUS et actuellement vice-présidente du conseil de surveillance de Czech Coal (le nouveau nom de MUS) ainsi que le sénateur Zbynek Linhart reconnaissent, comme bien d’autres personnes interrogées, que «tout le monde savait qui était derrière la compagnie Appian Group qui a racheté MUS lors de la privatisation en 1999».

Quant au prix de la transaction, «on nous accuse aussi d’avoir racheté MUS à un prix dérisoire. Pourtant, nous avons payé une prime de 24% par rapport au cours du marché», s’insurge Antonin Kolacek, l’une des personnes mises en cause dans cette affaire. Pour la première fois, ce dernier accepte de parler à la presse.

Depuis la vente de MUS en 2002, l’homme d’affaires a bâti une compagnie basée en République tchèque, nommée MAITREA, active dans le développement personnel. Ce Tchèque, converti au bouddhisme, met un point d’honneur à aider les autres en publiant des livres, en organisant des séminaires, en construisant une école et en ouvrant un restaurant végétarien au cœur de Prague.

Réputation «totalement détruite»

Père de trois enfants et âgé de 56  ans, il a été contraint de vendre sa propriété en Suisse afin de payer ses avocats. Près de la moitié des avoirs gelés en Suisse devraient lui revenir. «J’ai fait l’erreur de faire confiance à ma banque (Credit Suisse, ndlr). Accorder ma confiance trop facilement est aussi l’une de mes faiblesses, avoue Antonin Kolacek. De plus, à cette époque, j’étais un jeune entrepreneur qui voulait faire ses preuves.»

Etre reconnu dans le milieu des affaires est aussi ce qui a poussé Petr Kraus à participer à la privatisation de MUS. Rencontré en République tchèque, cet autre accusé regrette amèrement cette affaire: «Depuis les accusations portées par la Suisse, ma réputation d’entrepreneur a été complètement détruite.» Il avait pourtant travaillé dur pour en arriver là.

Après avoir œuvré comme mineur dans une mine de charbon souterraine, ce Tchèque, âgé aujourd’hui de 49  ans, a repris ses études tout en élevant un enfant et en cumulant plusieurs «petits jobs». Après MUS, dont il n’était qu’un actionnaire minoritaire, il a créé une fondation pour l’accès à l’éducation des personnes handicapées et une école d’économie et de management, dont il assume une partie des cours.

«C’est ma seule source de revenus. Je suis d’ailleurs dans l’obligation d’emprunter de l’argent à mes amis afin de supporter les coûts du procès en Suisse.»

Contacté, le Ministère public de la Confédération (MPC) botte en touche: «Etant donné que cette affaire est pendante auprès du Tribunal fédéral à Lausanne, le MPC ne souhaite pas s’exprimer davantage pour l’instant», affirme sa porte-parole. Même son de cloche du côté de la partie plaignante, la société Czech Coal Services.

Celle-ci, par l’intermédiaire de son avocat Me Marc Henzelin, associé auprès de l’étude d’avocats Lalive, affirme qu’elle ne souhaite pas commenter une décision de justice dans une procédure encore en cours. Son avocat estime pour sa part que «le Tribunal pénal fédéral a rendu une décision et a constaté que des infractions ont bien été commises sur le territoire suisse. Les parties adverses font maintenant valoir leurs moyens en recourant devant le Tribunal fédéral.» Affaire à suivre. 

Nathalie Praz

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