Bilan

Jeremy Rifkin: “La Suisse a tout pour réussir sa révolution digitale”

De passage à Genève, le célèbre économiste et auteur américain a défendu son concept de «troisième révolution industrielle» pour répondre au défi climatique et au ralentissement de la croissance mondiale. Un changement total de paradigme vers un système plus décentralisé et régionalisé qui devrait convenir au fédéralisme Suisse.

"Le problème majeur est que l’on essaie de faire tourner les entreprises de la nouvelle économie sur des infrastructures d’une autre époque."

Crédits: afp

Sa présence était attendue. Près de 1500 personnes ont assisté ce mardi 15 janvier à la conférence de Jeremy Rifkin, donnée à l’occasion de la 10e édition du Digital Day, organisé par l'école de communication Crea Inseec et Emakina, au Théâtre du Léman. Conseiller des gouvernements chinois et de l’Union européenne, l’économiste est considéré comme l’un des maîtres à penser de la transition énergétique allemande. Rejetant les structures centralisées et verticales héritées du XXè siècle, il appelle les Etats à favoriser l’émergence d’une économie distribuée et collaborative portée par les outils digitaux. Le seul moyen selon Jeremy Rifkin d’enrayer la baisse de la croissance et «renouer avec un cycle de prospérité.» Entretien.    

Vous avez évoqué un système industriel à bout de souffle, hérité de la seconde révolution industrielle. Comment cela se traduit-il sur l’économie? 

Depuis 20 ans, on assiste à un tassement général de la croissance économique. Paradoxalement et à première vue, la productivité s’améliore peu malgré l’explosion technologique liée au développement des outils digitaux. Le problème majeur est que l’on essaie de faire tourner les entreprises de la nouvelle économie - technologies vertes, outils de production et de gestion de l’énergie - sur des infrastructures d’une autre époque. Celles de la seconde révolution industrielle, née et développée aux Etats-Unis autour du pétrole et des réseaux routiers. Le Président Obama a ainsi injecté des milliards pour soutenir la production d’énergie verte pour un résultat quasi nul, car les infrastructures n’étaient pas adaptées. Le prix Nobel d’économie Rober Solow a démontré que le facteur humain et l’amélioration de l’appareil de production comptait pour moins de 15% dans la hausse de la productivité. 

Quels leviers actionner dans ces conditions pour relancer croissance et productivité?

Les infrastructures sont déterminantes et la révolution digitale fonctionne sur une architecture neuronale et distribuée. C’est à dire que la centralisation de la deuxième révolution industrielle à l’image des grandes centrales et conglomérats énergétiques ne permet pas à la nouvelle économie de se convertir convenablement en création de valeur. Par exemple, on mise sur le fait de produire du photovoltaïque de manière individuelle sur l’ensemble des toits d’un quartier ou d’une ville. Le développement de la 5G, d’infrastructures un réseau permettant la répartition et gestion optimale de l’information et de l’énergie en temps réel est essentiel. Si Henry Ford a pu réussir à produire au début du siècle la première voiture en série, c’est avant tout parce que le nouveau réseau électrique permettait le fonctionnement des chaînes de production et que les voitures pouvaient circuler en nombre sur le nouveau réseau routier. Désormais, c’est un réseau virtuel que l’on développe.

La Suisse est-elle bien armée pour mener à bien cette transition?

La Suisse a tout pour réussir sa révolution digitale. Précisément parce que l’architecture du nouveau paradigme économique est distribuée et que les initiatives partent d’en bas, échappant à toute forme de centralisation. On le voit dans les projets menés à bien comme la transition de 23 villes actives dans la pétrochimie aux Pays-bas ou dans le nord de la France. Ce qui est important, c’est la circulation et l’échange des données entre chaque quartiers, villes régions et pays. Tout part d’en bas et le principe suisse de subsidiarité, où chaque niveau prend son destin en main, est particulièrement adapté. Si l’Allemagne est le pays le mieux engagé dans la troisième révolution industrielle, c’est grâce à sa structure fédérale, décentralisée. La Suisse affiche également un bon niveau de déploiement des infrastructures de pointe, ce qui, comme on l’a vu, est essentiel.

Klaus Schwab, le président du World Economic Forum, a mis en avant une quatrième révolution industrielle, avec notamment la montée en puissance de l’intelligence artificielle. Que penser de ce concept?

La troisième révolution industrielle avance tellement vite que certains veulent voir dans l’Intelligence artificielle une quatrième révolution industrielle, alors que ce ne sont que des technologies de plus. Cela démontre une incompréhension profonde du concept. Une révolution industrielle traduit un changement de paradigme autour de trois axes: communication, énergie et mobilité. La troisième révolution industrielle ne se limite pas à une révolution de la communication. Elle doit inclure le passage à une économie décarbonée et une révolution de la mobilité, en passant d’un milliard de véhicules possédés à 200 millions de véhicules autonomes, électriques et partagés. Ce message est ridicule et on comprend la volonté de créer un "hype marketing" autour du concept de révolution industrielle. Je peux vous garantir que je travaille avec les plus grandes entreprises allemandes et pas l’une d’entre elles, que ce soit dans le domaine bancaire ou industriel ne mentionne cette soi-disant quatrième révolution industrielle.

L’arrivée de Donald Trump, qui a remis en cause la COP21 à laquelle vous avez contribué, véhicule l’idée que la transition énergétique est un frein à l’économie, loin des préoccupations sociales des classes populaires. Que lui répondez-vous?

D’une part, on voit le changement de paradigme devenir réalité en Allemagne, mais également en Chine, dont je conseille les autorités. Quant à Donald Trump, je pense que cette personne dispose d’une compréhension très limitée des grands enjeux et je préfère ne pas m’exprimer d’avantage sur son cas. Il ne lui reste que deux ans aux affaires. Ce que je peux vous dire à titre d’exemple, c’est que le Texas, Etat réputé conservateur et berceau pétrolier de la seconde révolution industrielle est devenu le premier Etat des Etats-Unis et la deuxième région au monde pour la production d’énergie éolienne. Le Texas! Et si je suis certain d’une chose, c’est que Donald Trump est incapable de comprendre cela. 

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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