Bilan

Iran: début de la fin du régime?

Austérité, corruption et guerres ruineuses minent la légitimité d’un régime hostile aux réformes, répressif et en proie aux luttes intestines.
  • Manifestation étudiante à Téhéran le 30 décembre 2017.

    Crédits: AP/Keystone
  • La bataille fait rage pour succéder au guide suprême Ali Khamenei, qui souffre d’un cancer.

    Crédits: AP/Keystone

Entre décembre 2017 et janvier 2018, un mouvement de protestation s’est étendu à toutes les grandes et petites villes en Iran. Les manifestants s’attaquaient aux principaux centres religieux en scandant des slogans tels que: «Mort au dictateur» (en parlant de Khamenei, le guide suprême), «Mort à Rohani» (l’actuel président), «Réformistes et conservateurs, tous des traîtres!», «A bas la République islamique», «Non aux interventions à l’étranger sur notre dos!». 

C’est d’abord la corruption qui était pointée du doigt, mais ce sont surtout les mesures d’austérité du président Hassan Rohani, ainsi que des années de hausse des prix, qui sont à l’origine du mécontentement populaire. Réductions des dépenses sociales et renchérissement du carburant ont péjoré une situation économique déjà difficile pour les ménages, dont le pouvoir d’achat a fortement baissé alors que les prix ont été multipliés par vingt depuis 1997. La hausse des loyers venue s’ajouter au chômage et à l’inflation a causé, sous la présidence Rohani, une chute de 30 à 50% de la consommation annuelle de produits de base comme la viande rouge, le poisson, le riz, le lait et les œufs, selon les statistiques de la Banque centrale iranienne (qui concernent la province de Fars). 

Cette paupérisation accélérée de la population accentue la perte de légitimité du régime, d’autant que les fonds récupérés à la suite de la levée des sanctions nucléaires en 2015 et la reprise de la vente de pétrole ont surtout servi à financer les opérations militaires au Moyen-Orient, qui pèsent très lourdement sur le budget de l’Etat. Cette situation attise le mécontentement généralisé, sans parler des cas de corruption quasi généralisés. 

Lutte de pouvoir

Contrairement à la révolte de 2009, lancée par une classe relativement aisée qui s’inscrivait avec le «Mouvement Vert» dans une démarche réformiste, la rébellion d’aujourd’hui émane principalement des «Muztazafin». Ce sont les démunis, que le régime prétendait défendre dès sa prise de pouvoir en 1979. Les manifestations ont eu lieu dans près d’une centaine de villes iraniennes incluant cette fois les territoires ethniques comme le Kurdistan, l’Azerbaïdjan, l’Ahvaz et le Baloutchistan. C’est tout le système, y compris le discours démagoréformiste en place depuis vingt ans, que le peuple rejette en bloc aujourd’hui.

Dans les rangs les plus élevés de la hiérarchie en place, la lutte pour le pouvoir fait rage et la guerre est déclarée entre les différentes composantes du régime. Cette situation pourrait encore s’aggraver si le guide suprême, Ali Khamenei, venait à s’éteindre des suites de son cancer. Sa disparition exacerberait les luttes intestines entre les différentes ailes du régime. Déjà, les tensions sont au plus haut.

Depuis l’arrestation du bras droit (Hamid Baghaei) de l’ex-président Ahmadinejad par l’actuel ministre de la Justice, l’ex-président attaque frontalement les frères Larijani qui, à leur tour, contrôlent le Parlement, la Justice et les Services de renseignement iraniens. Dans la même veine, le frère de l’actuel président Rohani a été victime d’une attaque cardiaque à la suite d’un passage à tabac en prison pour faits de corruption. Par ailleurs, l’ancien président Khatami et deux dirigeants du «Mouvement Vert» sont maintenus en résidence surveillée. 

Cette guerre sur fond de crise de régime aiguë n’épargne pas le Sipah (le corps des Gardiens de la Révolution islamique) qui continue à détenir le monopole économique et politique en Iran. En effet, fort de ses succès en Syrie et en Irak qui lui ont permis de positionner des fidèles à lui en renforçant sa position, le général Qasem Soleimani, chef de la division Al-Qods du Sipah Pasdaran et responsable des opérations externes, veut la peau du général Jafari, commandant du Sipah Pasdaran, pour prendre sa place. 

L’impossibilité des réformes

La réalité du pouvoir est conjointement détenue par le Sipah et le guide suprême. Or, ce dernier a rejeté 57 projets de réforme pourtant acceptés par le Parlement durant le mandat de l’ancien président Khatami. Le régime ne tient donc plus que par la terreur et la répression. Pour cela, il s’appuie sur non moins de 17 appareils de répression armée tels que les milices bassidjis, le Sipah et la milice de Al-Qods.

Ces appareils de répression comptent aujourd’hui plusieurs millions d’inféodés qui vivent à la solde du régime. Réformer les groupes largement corrompus, jaloux de leurs prérogatives et cramponnés à leur «gagne-pain» est totalement irréaliste et entraînerait à coup sûr la chute pure et simple de tout l’édifice. Vues d’Occident, les informations montrant les femmes iraniennes qui protestent contre le port du voile (hijab) laissent entendre qu’elles pourraient se libérer de cette obligation. En réalité, le régime, qui a dernièrement multiplié les arrestations de celles qui n’obéissent pas au strict code vestimentaire islamique, n’accepterait jamais la remise en question du port du voile.

Au plan international, Donald Trump clame haut et fort sa volonté de détruire le régime. Il vient de donner un dernier ultimatum de 120 jours à son congrès et à ses alliés européens pour durcir unilatéralement l’accord nucléaire. Israël et l’Arabie séoudite s’inscrivent largement dans la ligne américaine. En parallèle, en dépit de l’accord nucléaire, l’Occident réactive les sanctions à l’encontre du régime, ce qui crée une atmosphère d’incertitude et freine les investissements vers l’Iran.

Cette politique a naturellement pour but d’accentuer le processus de déliquescence interne en mettant les ayatollahs à genoux. Mais le risque est grand que cette crise ne débouche, avant tout, sur une confrontation militaire directe entre forces américaines et iraniennes en Syrie et en Irak, avec en arrière-plan le soutien de la Russie alliée de Téhéran.

Toujours au plan extérieur, les ingérences iraniennes sont engagées dans une fuite en avant, avec la reprise de la lutte armée contre le gouvernement central au Kurdistan, au Baloutchistan et en Ahvaz, associées en interne à la répression systématique par le régime de ses composantes ethniques kurde, baloutche, ahvaz-arabe, azerbaïdjanaise et turkmène. Tout cela accentue la déstabilisation et le risque de «syrianisation» du pays. En 2017, rien qu’au Kurdistan iranien, on ne compte pas moins de 40 clashes armés entre le corps des Gardiens de la Révolution et les peshmerga du PDK-Iran.

Ingérences externes

En janvier, l’Iran s’est plaint auprès de l’ONU d’ingérence des Etats-Unis dans ses affaires intérieures. A la question de savoir si des ingérences externes visent à déstabiliser l’Iran, il convient de souligner que cette révolte populaire, même si elle a été farouchement soutenue par Donald Trump et les ennemis régionaux de l’Iran, n’est pas fabriquée, mais spontanée et qu’elle émane de l’intérieur. Elle est le reflet d’une crise socioéconomique et politique et exprime une réelle lassitude face à un régime islamique en place depuis quarante ans.

Il est à craindre que, face au risque d’effondrement du régime, les gouvernements occidentaux qui supervisent et dessinent la carte du Moyen-Orient depuis près d’un siècle, redoutant la perte de l’équilibre politique dans la région et la «syrianisation» de l’Iran, ne préfèrent, voire n’encouragent, une reprise en main encore plus autoritaire et centralisée sous forme d’un coup d’Etat perpétré par une aile des Gardiens de la Révolution islamique.

Cette approche serait évidemment catastrophique pour la stabilité de la région et porterait le germe de terribles déconvenues ultérieures. Mais peut-on raisonnablement espérer, avec un Trump aux manettes, qu’oubliant ses intérêts à très court terme et fidèle à ses principes, l’Occident comprenne qu’il a une responsabilité historique à travailler avec les démocrates iraniens et notamment tous les représentants des groupes ethniques pour instaurer un Iran démocratique, fédéral et laïc, respectant les droits des minorités?   

Taimoor Aliassi est représentant auprès de l’ONU de l’Association pour les droits humains au Kurdistan iranien (KMMK-G)

Taimoor Aliassi*

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