Bilan

Ils luttent contre les stéréotypes de genre

Face aux biais qui pénalisent femmes et personnes issues des minorités de genre, l’entrepreneuriat peut constituer un outil puissant. Regard sur un phénomène en croissance.

Chloé Chaudet et Zoé Smart présentent leur projet (In)visibles, lors des Bøwie awards 2019.

Crédits: Ivan P. Matthieu

Grève des femmes en 2019, mariage pour tous à l’étude au Parlement, affaire du T-shirt de la honte à Genève… Les thèmes relatifs à l’égalité quel que soit le genre sont omniprésents. Cependant, des stéréotypes continuent à perpétuer des modèles datés et inégaux dans la société.

Face à ces stéréotypes qui bloquent l’accomplissement professionnel de nombreuses personnes en raison de leur genre, des projets entrepreneuriaux de plus en plus nombreux voient le jour à travers le monde. «En 2015, au Chili, 85% des start-ups étaient dirigées par des hommes, 15% par des femmes. Soucieuse de rendre les programmes d’accélération accessibles à la fois aux hommes et aux femmes, Start-Up Chile a lancé The S Factory en 2015 en tant que programme de diversité de pré-accélération pour les projets dirigés par des femmes qui ont moins d’expérience», note Patricia Zanini Graca, experte en relations internationales, qui a étudié l’entrepreneuriat en Amérique latine. Elle remarque néanmoins de nombreux projets destinés à combler ce retard en cassant les stéréotypes.

Changer le storytelling pour les enfants

En Suisse, l’incubateur BØwie, né à Genève, accompagne désormais des projets ayant germé dans l’ensemble du pays sur la thématique de l’inclusion et des genres, avec un deuxième millésime qui sera présenté fin novembre. «Avec #MeToo, ça a donné l’énergie à pas mal de femmes de lancer des projets dans le domaine du genre. Ce qui est intéressant, c’est que le genre est transversal à tout domaine. Il y a donc des projets dans toutes les industries, de l’entreprise classique au milieu de l’art», constate Sandrine Cina, initiatrice de BØwie.

Parmi les projets accompagnés par l’incubateur figure Aequaland. A sa tête, Alma Moya Losada. Cette trentenaire, expérimentée dans le domaine des jeux vidéo notamment, a fait un constat: «Pour les enfants, il y a des poupées et des princesses pour les filles, des superhéros et des monstres pour les garçons. Dans tous les secteurs, il y a une objectification de la femme, des stéréotypes reproduits et inconscients. On doit se battre contre nos propres réflexes pour barrer ces stéréotypes et changer le storytelling et l’éducation.» Partant de là, elle a imaginé des contenus ludiques, visant à casser ces biais. Ayant investi 15 000 francs personnellement, Aequaland beta app a presque atteint les 1000 téléchargements sur iOS & Android. «Nous avons opté pour le smartphone et la tablette: les tablettes sont plus utilisées dans le contexte pédagogique. Il fallait les deux pour toucher les familles (smartphones) et les écoles (tablettes)», glisse-t-elle. S’adjoignant les services d’une autrice ayant étudié la sociologie et les études de genre, elle a créé des récits destinés aux enfants de 3 à 9 ans. Puis a raconté ces histoires aux enfants de son entourage: «Ils ont aimé et nous ont demandé de réitérer. On s’est réunies et on a commencé à définir des sketches qu’on a montrés aux enfants et ce sont eux qui ont choisi le style graphique.»

Aequaland: un univers où les enfants deviennent pleinement eux-mêmes grâce à des jeux et des activités éducatives. (Crédits: Ivan P. Matthieu)

Mieux connaître les organes génitaux

En lien avec l’éducation toujours, BØwie soutient également un projet intitulé SSI pour «Sciences, Sexes et Identités». Né au sein de l’Université de Genève sous l’impulsion de Céline Brockmann, biologiste spécialiste de la reproduction, et Jasmine Abdulcadir, gynécologue aux HUG, SSI vise à développer des outils pédagogiques et des formations pour une promotion de la santé sexuelle. Premier outil: des kits imprimés en 3D qui reproduisent des organes génitaux masculins et féminins, notamment leurs parties liées au plaisir sexuel. «Nous avons monté ce projet pour pallier méconnaissances et mythes sur le clitoris. Il y avait aussi un besoin à tous les niveaux éducatifs (école, université, grand public) d’informations scientifiques sur le sexe, le genre et la sexualité. Les conséquences néfastes de ces méconnaissances et tabous sont multiples sur la santé sexuelle, comme les mutilations génitales féminines, les opérations chirurgicales non consenties chez les personnes intersexuées, mais aussi les pressions sociales normatives sur la taille du pénis ou des lèvres internes, qui peuvent mener à des chirurgies esthétiques électives», précise Céline Brockmann. Ce kit mis au point avec le soutien de la Fondation privée des Hôpitaux universitaires de Genève va trouver d’autres usages, comme un support d’explication à destination des urologues et chirurgiens avec leurs patients, pour décrypter une pathologie ou une procédure chirurgicale, tel un cancer de la prostate.

Après ce premier volet, SSI travaille sur d’autres supports, dont une web app sur les mutilations génitales féminines, utilisée par les professionnels de santé avec leurs patientes, pour expliquer l’anatomie de la vulve, le type de mutilation que la personne a subie et quel type de prise en charge médicale apporter. «C’est une app interactive dans laquelle on peut personnaliser (couleur de peau, pilosité, taille des lèvres internes). On peut adapter l’image pour être au plus près de l’anatomie de la personne et l’aider à réaliser que même si le gland du clitoris a été excisé, la plus grande partie de l’organe est là, et le plaisir sexuel est encore possible: découvrir cela peut être très puissant pour certaines femmes», insiste la biologiste.

Alors que les femmes gagnent toujours 20% de moins que les hommes en Suisse, que 80% des mères de jeunes enfants mais à peine 13% des pères travaillent à temps partiel ou que la communauté transgenre compte 20% de chômeurs contre 3% pour la population active suisse, ce type d’initiatives s’avère crucial. «Les normes de genre continuent encore en Suisse à définir la manière dont une personne va se définir, mais aussi les limites qu’on va s’imposer, et les opportunités qui vont nous être offertes», déplore Sandrine Cina. Avec 80 000 francs levés l’an dernier par les différents projets pendant le processus BØwie, l’ensemble semble modeste. Mais ce serait oublier que ces projets s’appuient sur des technologies accessibles. Et surtout, comme le rappelle Sandrine Cina, «tous les projets font sens, car ils apportent leur pierre à un problème systémique».

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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