Bilan

Ils luttent contre la bombe du plastique

De nombreuses initiatives suisses ont vu le jour ces dernières années pour valoriser les déchets qui polluent les océans. La plupart sont à la recherche de financement.

Image de synthèse du projet du skipper franco-suisse Yvan Bourgnon: un catamaran géant destiné à collecter des déchets plastiques en mer et le long des côtes.

Crédits: The Seacleaners

Les océans couvrent 70% de la planète. Ils sont devenus aujourd’hui le plus grand dépotoir à ciel ouvert de cette dernière, avec des déchets plastiques qui s’accumulent en continu. Près de 400 millions de tonnes de plastique ont été produites en 2016, dont seulement 15% ont été recyclées. Douze millions de tonnes ont terminé dans les océans, accentuant la contamination des poissons (25% sont déjà touchés) et des oiseaux marins (90% sont contaminés). A ce rythme, il y aura plus de plastique que de poissons dans les océans en 2050. 

Selon une étude de l’Université de Plymouth, le coût économique de la pollution plastique se monte entre 500 et 2500 milliards de dollars par année, sans compter l’impact direct et indirect sur la santé de la population. Il faut rappeler aussi que l’économie mondiale est liée à l’activité des océans, 50% de la planète se nourrissant de ce qui vient de l’eau et 50% de l’oxygène provenant des mers. Chaque mois, une nouvelle initiative, à travers des ONG, des associations ou des fondations, est lancée dans le dessein de nettoyer les océans ou de recycler le plastique. Beaucoup se font écho, mais toutes ces actions ont plus ou moins leur spécificité. Très peu collaborent entre elles alors qu’elles ont la même finalité: préserver la planète. 

Autre point commun: toutes ces initiatives sont dépendantes de fonds privés, ce qui est un véritable frein pour favoriser d’éventuelles synergies entre elles. En général, les projets dont l’écho médiatique est important arrivent à récolter plus de fonds que les autres. C’est le cas notamment de la plateforme «The Ocean Cleanup», lancée en 2018 par le Néerlandais de 24 ans Boyan Slat pour lutter contre le vortex de déchets du Pacifique Nord. Il aurait ainsi déjà levé plus de 40 millions de dollars, notamment de la Silicon Valley, pour mettre au point son système de nettoyage des océans. 

Initiatives helvétiques

En Suisse, le fondateur de la société informatique Veltigroup, Marco Simeoni, a créé la Fondation Race for Water en 2010, qui transforme le plastique en énergie électrique. «Nous étions des précurseurs de la sensibilisation des gens sur la menace des plastiques dans les océans», explique l’entrepreneur. Depuis, ce dernier a mis pas moins de 20 millions de francs de fonds propres dans cette mission. Sa fondation emploie 25 personnes et présente un budget annuel de 3 millions de francs, couvert aux deux tiers par des partenaires, dont le principal est la marque horlogère Breguet.

Le skipper Franco-Suisse Yvan Bourgnon a fondé l’association The SeaCleaners en 2015. Elle est destinée à construire un catamaran géant de 70 mètres de long, Le Manta, pour collecter des déchets plastiques en mer et le long des côtes. Une levée de fonds a démarré il y a une année pour atteindre la somme de 10 millions d’euros, soit le quart du coût total de la fabrication d’un voilier hybride. Ce sont 10 000 donateurs, principalement des privés et des PME, et 35 mécènes – tous français – qui ont financé pour l’heure ce projet. Après une étude de faisabilité, l’équipe de The SeaCleaners estime qu’il faudrait à terme 300 bateaux amarrés aux estuaires, à la sortie des fleuves des grandes villes afin de capter 30% de la pollution mondiale qui termine dans les océans. 

L’entrepreneur Marco Simeoni entend transformer le plastique en énergie. (Crédits: Julien Girardot)

Autre acteur suisse à se mobiliser pour sauver les océans: la Fondation Pacifique, créée à Genève il y a douze ans par des privés. «Son objectif est de contribuer à une meilleure compréhension de l’impact humain sur les océans, condition sine qua non à toute solution digne de ce nom», explique Samuel Gardaz, son vice-président pour les affaires publiques. Dans le cadre de The Ocean Mapping Expedition, tour du monde de quatre ans sur les traces de Magellan qu’elle achèvera en septembre prochain, elle réalise, par exemple, des prélèvements d’eau de surface qu’elle envoie par la suite à l’association Oceaneye, spécialisée dans l’analyse de la pollution des océans. La fondation tourne avec un budget d’un million de francs par année, financé à 40% par le Canton de Genève à travers le programme socio-éducatif intégré à l’expédition (des jeunes en rupture deviennent équipiers sur le voilier), à 40% par des fonds privés, et à 20% par des entreprises. Prochainement, un deuxième bateau entrera au service de la Fondation Pacifique afin d’étendre l’analyse de l’impact de l’humain sur les océans. Sous d’autres latitudes, il poursuivra l’étude de la pollution plastique, mais aussi des concentrations de gaz à effet de serre à la surface des océans, en partenariat avec l’Université de Genève. 

D’autres personnalités suisses s’engagent depuis longtemps pour la préservation des océans et de l’environnement. Le milliardaire Hansjörg Wyss a annoncé en début d’année vouloir verser un milliard de dollars pour la protection de l’environnement au travers de sa fondation. Dona Bertarelli et son frère Ernesto sont aussi actifs dans la protection des océans à travers leurs fondations respectives. Tout comme le président du groupe Ferring Pharmaceuticals, Frederik Paulsen, qui mène de nombreuses expéditions scientifiques en mer, notamment dans l’Antarctique. 

Développé en Suisse (ci-dessus en Valais), le système UHCS  permet de construire des logements entièrement réalisés en PET. (Crédits: Yvan Bourgnon)

Valoriser le plastique recyclé

Un point qui rallie la grande majorité de ces projets: l’urgence de valoriser les déchets plastiques afin qu’ils ne terminent pas au fond des océans. Dès lors, pourquoi ne pas utiliser le plastique recyclé comme matériel de construction? C’est ce que propose l’artiste et philanthrope Igor Ustinov qui s’est s’associé au mécène et vice-président de Roche, André Hoffmann, pour lancer UHCS (Ustinov Hoffmann Construction System), système breveté de construction modulaire entièrement réalisé en PET. 

«Il est développé en Suisse et répond aux standards les plus élevés dans le bâtiment, soit les normes SIA (suisses) et ISO (internationales)», précise le plasticien. «UHCS est une alternative aux matériaux traditionnels. Avec une population mondiale de 7,6 milliards d’habitants, les matériaux traditionnels ne pourront pas répondre durablement aux besoins en matière de logement et de développement au sens large du terme, ajoute Igor Ustinov. La déforestation est déjà un problème préoccupant et l’extraction du sable utilisé est écologiquement dommageable car il est retiré des rivières et des bords de mer. Chaque année, le monde produit 10 milliards de tonnes de béton, chaque tonne produite relâchant 520 kilos de CO2 dans l’atmosphère et nécessite de grandes quantités d’eau.»

Ainsi, UHCS recycle et valorise les déchets plastiques internationaux (PET) tout en encourageant l’économie circulaire locale et en proposant des logements recyclables meilleur marché qu’une construction traditionnelle. Au Kenya, l’entreprise est en négociation pour réaliser 100 000 maisons de 60 m2 avec les déchets plastiques générés dans le pays. La première construction sera cependant réalisée à Annecy. Il s’agit de l’extension d’une ferme d’environ 250 m2 afin d’y produire du safran. 

Encourager l’économie circulaire 

Marco Simeoni a, lui aussi, l’ambition de transformer le plastique, mais plutôt en énergie électrique. La Fondation Race for Water travaille avec le groupe français ETIA spécialisé dans les solutions technologiques environnementales. «Nous avons développé avec notre partenaire industriel une solution de pyrolyse à haute température qui permet de transformer tout type de plastique – sauf le PVC trop abrasif – en énergie électrique. Chaque génératrice peut traiter jusqu’à 200 kilos de plastique par heure, soit 1500 tonnes par an, ce qui représente les déchets produits par une population de 50 000 à 100 000 habitants, et produirait de l’électricité pour environ 30 000 personnes dans les pays émergents.» 

L’énergie produite engendrerait des revenus, ce qui motiverait la collecte de plastique, notamment dans les pays d’Asie – responsables de 80% des déchets qui finissent dans les océans. L’idée est d’inciter économiquement la population à ramener les déchets plastiques dans les usines de traitement en les rémunérant
au kilo. «Il faut valoriser cette matière comme on a su le faire avec le fer ou le verre, par exemple.» 

Ce projet, qui pourrait être déployé rapidement, nécessite cependant des financements, chaque unité de traitement coûtant environ 4 millions de francs. Pour l’heure, seules des zones qui subissent massivement la pollution plastique se sont intéressées au système, comme l’île de Pâques, Saint-Domingue, Iquitos au Pérou, la Nouvelle-Calédonie et Bora-Bora. «Afin de déployer ce système, l’entreprise qui opère l’unité doit réaliser des plus-values, estime l’entrepreneur. Il ne faut pas dépendre du mécénat pour les parties opérationnelles.» 

Le Vaudois est en colère contre les multinationales qui gagnent des milliards et qui restent passives malgré l’urgence de la catastrophe environnementale. «A ce jour, nous n’avons aucun soutien financier provenant des industries productrices de plastique ni de celles qui polluent le plus.» Certes, les multinationales se sont engagées d’ici à 2030 à produire une partie de leurs produits en matériau recyclé mais cela ne suffit pas, selon Marco Simeoni. «Il faut repenser complètement la chaîne de production des plastiques.» En effet, pour l’heure, seuls 15% des plastiques mis sur le marché sont recyclés, et 90% de ces 15% sont des bouteilles en PET. «Les plastiques sont des bombes toxiques car ils contiennent presque tous des polluants organiques persistants. Vouloir transformer les déchets plastiques actuels en différents objets, c’est juste transférer les toxiques et continuer de polluer notre environnement.» 

Le coût de la gestion des déchets

Le consortium technique du projet «Manta» a, lui aussi, développé une solution pour transformer le plastique en énergie avec un système de pyrolyse installé sur son bateau. Quinze tonnes par jour pourraient ainsi être traitées afin de faire avancer le bateau sans carburant, avec l’aide d’éoliennes et de panneaux solaires. «Nous pourrions ramasser jusqu’à 8000 tonnes de plastique par bateau chaque année, affirme Yvan Bourgnon. Aujourd’hui, avec les usines et les camions qui se déplacent sur terre pour récupérer le plastique, l’empreinte de la gestion des déchets est terrible. Le coût de collecte à la tonne est proche de 600 euros pour des déchets ménagers et de 1000 euros pour des déchets industriels. Ramasser des déchets en mer coûterait dès lors le même prix que le ramassage sur terre, mais à noter que les dégâts des déchets en mer sont vingt fois plus importants que les déchets sur terre pour la santé humaine.» 

«A l’avenir, il y aura sûrement une démultiplication des initiatives avec des scénarios de ruée vers le plastique car il s’agit d’une source d’énergie exceptionnelle», se réjouit Samuel Gardaz. Cependant, la Suisse manque encore cruellement de soutien provenant des entreprises. Yvan Bourgnon explique n’avoir aucune aide helvétique alors qu’il est lui-même né à La Chaux-de-Fonds, travaille avec l’EPFL pour le développement de son bateau et a fondé une antenne de l’association d’utilité publique The SeaCleaners en Suisse. 

«Le plastique a apporté et apporte un confort sans précédent à l’humanité. Par contre, on ne sait pas gérer sa fin de vie car il a été conçu de manière à ne pas être recyclable et dégradable. Il faut revoir totalement sa conception afin de l’intégrer dans une réelle économie circulaire», conclut Marco Simeoni. 

Ainsi, ce que ces différents acteurs mettent principalement en cause est le mauvais usage des plastiques, le faible taux de recyclage et l’aide insuffisante de l’industrie
et des multinationales pour diminuer son impact sur la planète. 


Les autorités réagissent

Législation Face aux quantités croissantes de déchets, de nombreux gouvernements de l’OCDE ont examiné les options politiques disponibles et ont conclu qu’il pourrait être envisageable que l’industrie doive assumer la responsabilité de la phase postconsommation de certains de ses produits. 

Par ailleurs, la décision chinoise de bloquer l’importation de certains déchets venant de l’étranger (85% des déchets plastiques exportés par l’Union européenne (UE) partent en Chine) pourrait avoir un effet positif sur les filières de retraitement. 

L’UE a interdit les plastiques à usage unique dès 2021. Elle exige aussi que tous les emballages soient recyclables d’ici 2030 (pour l’heure, seuls 30% des déchets sont recyclés). 

Le principe du pollueur-payeur, en particulier pour l’industrie du tabac (les mégots étant le deuxième produit le plus jeté dans l’UE), devrait être appliqué dès 2023. 


Développer une économie verte

Evénement Du 19 au 22 juin aura lieu la 2e édition du Festival international des innovations vertes à Annecy (F). A cette occasion, 150 startups et entreprises présenteront les innovations qu’elles ont conçues afin de répondre aux grandes problématiques environnementales. 

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l’Université de Genève. Elle débute sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Journaliste depuis 2010 pour le magazine Bilan, elle est spécialisée dans les PME. En grande amatrice de vins et gastronomie, elle est également responsable du supplément Au fil du goût encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal contribue par ailleurs régulièrement aux suppléments Luxe et Immo Luxe de Bilan.

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