Bilan

«Il faut stopper les maladies mentales»

1,4 million de personnes souffriraient de maladie psychiatrique en Suisse, estime David de Rothschild, président de la Fondation FondaMental Suisse.

David de Rothschild prône le développement d'une médecine personnalisée.

Crédits: Michael Guez

L’homme d’affaires français David de Rothschild soutient la recherche suisse sur les maladies psychiatriques via la fondation FondaMental Suisse, qu’il préside. Il raconte à Bilan pourquoi ce combat lui semble primordial.

Comment doit-on vous présenter: mécène, philanthrope, banquier, financier?

Je me présente comme un homme avec beaucoup de kilomètres au compteur: je vais avoir 78 ans et ai toujours partagé ma vie professionnelle avec des activités caritatives. Je ne me suis jamais présenté autrement que par mon nom et mon prénom, mais, qu’il s’agisse du monde financier ou de la communauté juive, les gens connaissent généralement l’histoire et les liens de ma famille avec le judaïsme.

Pourquoi vous investissez-vous dans le domaine psychiatrique?

C’est un peu par hasard, après la rencontre avec la professeure Marion Leboyer que j’ai été amené à m’investir là. C’est une experte de tout premier niveau (professeure de psychiatrie à l’Université Paris-Est Créteil, ndlr); je suis là pour lui donner un coup de main et un appui financier. Il s’avère que j’ai eu affaire, personnellement ou dans ma famille, à des situations psychiatriques ou psychologiques parfois difficiles. Je me suis rendu compte à quel point c’est une discipline complexe et majeure. J’ai ainsi passé deux heures passionnantes avec Marion Leboyer, même si je n’ai compris que 20% de ce qu’elle m’expliquait. Les maladies mentales sont si nombreuses et complexes: dépressions résistantes, troubles bipolaires appelés autrefois psychoses maniacodépressives, schizophrénie, addictions, conduites suicidaires ou autisme.

Des maux où le cerveau occupe une place centrale…

Le cerveau oui, mais aussi les intestins. On parle souvent du second cerveau qu’est notre intestin. Les chercheurs ont trouvé des liens étonnants entre les deux (lire l’encadré ci-contre).

Sentiez-vous venir la pandémie qui allait saper le moral des populations?

Le Covid s’est installé sans prévenir. Avec le confinement, nombreux ont été victimes de troubles psychiques, pour n’avoir pas pu sortir de chez eux ou n’avoir pas eu accès à des soins réguliers comme en période normale. Un groupe de psychiatres a créé une plateforme internet pour permettre aux malades d’échanger ou de faire part de leurs soucis. Ils ont pu bénéficier du retour des médecins pour les aider, les réconforter ou leur donner des conseils médicaux. C’est un exemple type de ce que la technologie permet de faire. Une sorte de télétravail.

Pourquoi avoir créé une antenne de votre fondation en Suisse?

C’est l’initiative du professeur Leboyer. La Suisse possède une économie stable, des médecins bien formés, d’excellents chercheurs, beaucoup de générosité et d’initiatives pour soutenir la recherche. C’est un pays calme, intelligent, agréable à fréquenter…

Vous connaissez bien la Suisse? Vous y avez des cousins…

Rothschild a une banque à Zurich et une à Genève avec mon cousin Benjamin qui a succédé à son père, Edmond. J’y suis souvent venu pour les affaires, suffisamment en tout cas pour y prendre le pouls. Ce qui incite à venir et revenir!

Quel est le lien entre les deux fondations suisse et française?

Chacune des fondations touche les mêmes thématiques. Mais pour guérir les maladies psychiatriques, il faut développer une médecine personnalisée: prenez dix personnes atteintes de telle ou telle maladie mentale, les symptômes seront très différents. Il faut donc arriver à faire la différence entre Pierre, Paul et Jacques. Il existe des situations où les deux fondations peuvent travailler ensemble et d’autres pas. Dans ma vie professionnelle, un collègue me disait toujours que, pour réussir, il faut chasser en meute! Quand on a affaire à des situations compliquées, il ne faut pas créer une marée humaine ingérable, mais bénéficier d’une force de frappe. C’est aussi indispensable en psychiatrie.

Quels montants apportez-vous personnellement ?

Je fais surtout en sorte d’en trouver. Les maladies mentales entraînent de grandes souffrances. Il faut pouvoir stopper ces maladies qui sont source de souffrances inimaginables et tout aussi traumatisantes pour l’entourage. Pendant de nombreuses années, on n’a jamais caché un proche malade du cœur ou d’un cancer, mais il s’est développé autour de la psychiatrie un voile de pudeur, voire de honte. Très souvent, les gens gardent cela pour eux. La maladie qui aurait pu être traitée à l’âge de 10 ans l’est à 18 ou 20 ans. Ce temps perdu peut s’avérer gravissime.

Pour le philanthrope, c’est une façon de redistribuer une part de ce qu’il a gagné tout au long de sa vie?

J’appartiens à une famille partie de rien dans le ghetto de Francfort. Grâce à leurs talents, mes ancêtres ont réussi à bâtir une fortune, mais ils n’ont jamais oublié ce que c’est que d’être dans la pauvreté ou le manque. Toutes les générations de Rothschild ont montré de la générosité, multipliant dons et soutiens à des causes variables. Personnellement, j’ai toujours aimé m’investir dans des domaines hors business. J’ai été pendant dix-huit ans maire de ma commune de Pont-l’évêque, dans le Calvados. Je me suis occupé de la communauté juive. Nous allons lancer un fonds spécial pour les victimes du Covid avec la Fondation pour la mémoire de la Shoah que je préside. Mon père a fait la guerre dans des conditions souvent assez dramatiques, mais il a survécu. Il a rejoint le général de Gaulle à Londres. Par chance ou par intuition, comprenant la situation très dangereuse pour les juifs, ma mère a quitté l’Europe en 1940, s’est installée à New York en 1942 pour rentrer en France en 1945. A l’époque, il n’y avait pas de double nationalité et je n’ai pas le passeport américain.

Au-delà de la philanthropie,la recherche ne doit-elle pas être mieux soutenue par l’Etat?

En Suisse, FondaMental fonctionne uniquement sur la base de donateurs généreux, c’est un financement privé. En France, c’est un mélange de soutiens de l’Etat, de projets européens ou autres et de la générosité privée. Aucune de ces recherches ne réussira sans une aide privée significative.


L’intestin, notre second cerveau

Science Avoir «le ventre noué» ou encore «se faire de la bile», les expressions populaires témoignent du lien invisible qui existe entre le ventre et les émotions: «Aujourd’hui, il est de plus en plus clair que le microbiote intestinal est un partenaire indispensable au bon fonctionnement physique et psychique de l’être humain», reconnaît le professeur Jean-Michel Aubry, du Département de psychiatrie des Hôpitaux universitaires de Genève et membre du conseil de fondation de FondaMental Suisse. Si le domaine n’est pas nouveau, il reste beaucoup de pistes à explorer pour les chercheurs, notamment à travers une médecine personnalisée et l’alimentation. Le microbiote intestinal influencerait le fonctionnement cérébral. Des liens possibles existent entre un déséquilibre du microbiote et des troubles psychiques comme la dépression, les troubles bipolaires, les maladies neurodégénératives (Parkinson ou Alzheimer), voire la sclérose en plaques: «Rééquilibrer le microbiote peut avoir un effet sur le système immunitaire et peut-être diminuer la réponse qui était inadéquate pour revenir à un état d’équilibre», suggère le professeur Aubry.


Les Maladies psychiatriques en chiffres

1re

cause de handicap dans le monde en 2020 (selon l’OMS)

1,4

million de personnes touchées en Suisse (2016)

18

milliards de coûts économiques pour la société suisse

Grivatolivier
Olivier Grivat

JOURNALISTE

Lui écrire

Olivier Grivat est journaliste indépendant après avoir été rédacteur en chef adjoint de 24 Heures et travaillé 30 ans chez Edipresse. Licencié en droit, il s’est spécialisé dans les reportages et les sujets économiques (transports, énergie, tourisme et hôtellerie). Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment sur la jeunesse suisse du roi de Thaïlande et la marine suisse de haute mer.

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