Bilan

ICO, investissement perdant?

"Tous investisseurs sur la blockchain", la perspective séduit, et les montant levés par initial coin offering explosent depuis début 2018. Pourtant, derrière la surabondance de l'offre, le rendement est de plus en plus rarement au rendez-vous.

Alors que le nombre d'ICO explose depuis début 2018, le rendement des jetons est le plus souvent négatif

Crédits: DR

Malgré la correction constatée sur le marché des cryptomonnaies depuis le début de l’année, l’engouement des petits investisseurs pour la blockchain ne se dément pas. Entre janvier et mars 2018, 217 Initial coin offering ont eu lieu dans le monde, soit environ trois par jour, pour une levée totale de l’équivalent de 6,3 milliards de dollars, contre 3,9 milliards au dernier trimestre de 2017, exercice déjà excpetionnel, car porté par la flambée du bitcoin. En échange de leurs fonds, les investisseurs se voient crédités de tokens (jetons), en provenance des startups blockchain ainsi financées, dont ils espèrent la flambée de la valeur, comme ce fut souvent le cas fin 2017.

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La fin de l’argent facile

Jérôme fait partie de ces petits investisseurs «crypto-enthousiastes» qui ont créé leur wallet (portefeuille électronique) en 2017, mis leurs économies dans de nombreuses ICO avec à la clé plusieurs dizaine de milliers de francs de bénéfice: «L’an dernier, je dépassais régulièrement les 300% à 400% de bénéfices sur les tokens acquis. +800% sur Tezos, +1800% sur ICON, j’en étais à considérer les +116% de Request Network comme un semi -échec.» Depuis début 2018, changement radical de tendance. «Difficile de trouver un investissement rentable. Beaucoup de paris sont perdants, je pense en particulier à la plateforme Lausannoise Swissborg, sur laquelle mes pertes avoisinent les 80%.»

Swissborg, qui a levé plus de 50 millions de francs en décembre, a vu son jeton (coté depuis janvier) passer de 0.093 à 0,019 l’unité soit 79% de baisse. Le cas est loin d’être isolé. Sur la cinquantaine de nouveaux tokens listés en janvier 2018, seuls 15 ont vu leur valeur augmenter, selon le site tokendata.io. La levée de fonds la plus importante, avec environ plus de 100 millions, a notamment fait perdre aux investisseurs 84% de leur mise, le jeton passant de 0,8 dollars lors de l’émission à 0,12 à ce jour.

Plus généralement, sur les huit plus grosse ICO de janvier 2018 (50 millions levés et au-delà), le marché n’atteint l’équilibre que par le succès notable d’Elastos (+333% en 6 mois). Les sept autres projets ont vu la valeur cumulée des jetons émis passer de 430 millions à 208 millions soit plus de 50% de pertes. Alors que le retour sur investissement moyen sur les ICOs en septembre 2017 est de 565%, le taux est tombé à …3% pour février 2018.

Hedge funds et VC reprennent la main

Jérôme, au-delà de la «fin de la bulle», met en avant la mainmise des plus gros investisseurs sur le marché : «Les projets les plus excitants, nous les petits investisseurs, n’y avons plus accès. Dfinity, par exemple, vient de lever 61 millions cette année, mais le ticket d’entrée était de 500 000. Ca s’adresse à des professionnels. Quand les sociétés peuvent éviter une ICO, elles le font, par crainte de la régulation. Difficile de répondre à la régulation anti-blanchiment avec 25 000 investisseurs de 140 pays différents…» De fait la levée de fond réalisée par le projet Dfinty, basé à Zoug, a été essentiellement menée auprès du Hedge fund Polychain capital et de la société de venture capital Andreessen Horowitz.

Francesco Abbate, CEO de Swiss Crypto Advisors à Genève, qui conseille un hedge fund étranger investissant dans les crypto-monnaies (Next Generation Fund), investit dans les projets blockchain avant l’ICO: «Il y a trop d’ICO, et beaucoup de qualité médiocre. En fait, si le projet est bon, aujourd’hui il se finance de manière traditionnelle. Les bons projets trouvent l’argent dont ils ont besoin avec les pré-ICO…et celui dont ils n’ont pas besoin avec l’ICO» En préventes ou ventes privées, le hedge fund conseillé par Francesco Abbate profite de bonus de 100 à 150% de la quantité de jetons achetée, avec à la clé des rendements nettement plus intéressant que le petit porteur.

Chaque mois, il sélectionne 1 à 2 projets sur les 30 à 40 étudiés, et applique la due diligence classique: contrôle des flux financiers, de l’équipe, introduction d’un membre de son équipe au board de la société. Il reste perplexe sur les montants stratosphériques levés sur la blockchain: «Telegram a levé 1,7 milliards, mais pour quoi faire? Dans le cas de Telegram 30 à 50 millions auraient certainement suffit à leur développement. Je me concentre sur les projets dont les ICO ne visent pas plus de 15 millions. Et je conseille au hedge fund de ne pas prendre plus de 1% à cause du risque de liquidité.»

125 000 dollars pour un tweet

L’investissement dans les ICO apparaît donc comme moins rentable et toujours risqué. Surtout en effectuant un bilan à moyen terme, 46% des sociétés blockchain ainsi lancée l’an dernier ont déjà fait faillite, auxquelles s’ajoutent celles dont les équipes n’ont donné aucune nouvelle depuis plusieurs mois ou encore les tokens qui ne sont cotés sur aucune plateforme, donc difficilement vendables. Alexandre Stachtchenko, associé chez Blockchain partner estime qu’au total, près de 70% des ICO lancées se sont soldées par des pertes sèches: «Dans beaucoup de cas, les instigateurs sont tout simplement partis aux Bahamas avec l’argent. On avait des promesse de rendements stratosphériques vantés lors de campagnes marketing, un peu les même dérives scandaleuses que lors de la bulle internet.»

Road show en Asie, campagnes sur internet et les réseaux sociaux, une part croissante de l’argent levé est englouti dans la gestion de l’ICO elle-même. Un tweet de l’homme d’affaire John MacAfee pour vanter une ICO se négocierait autour de 125 000 dollars. Le prix à payer aux plateformes d’échange pour pouvoir lister le token (donc le rendre négociable sur le marché) atteindrait même 1 à 3 millions sur les plus grandes plateformes. Un constat qui n’étonne pas Alexandre Stachchenko, qui estime que «le budget communication est en train de devenir un des premiers postes de dépense. C’est compréhensible puisque la concurrence est de plus en plus féroce. Domraider, en France, c’est un million de dépensé juste en marketing.»

Malgré les dérives, il reste toutefois circonspect sur la prise en main du marché par les institutionnels: «Les VC poussent à ne pas faire d’ICO une fois qu’ils ont investi dans un bon projet, car ça dilue le capital. Du coup, on a à faire à de l’equity. Or une ICO a vocation à créer une large communauté autour d’un projet et d’une technologie voulue décentralisée. On assiste à une perversion du système en s’éloignant de la philosophie de base.»

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Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et En Suisse romande. Aujourd’hui journaliste indépendant, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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