Bilan

Guy Sorman: «Une révolution s’annonce»

Le penseur libéral français affirme que l’innovation va créer une économie radicalement différente. Elle rayera certains métiers et montrera l’inutilité des politiques économiques.

«Aucune politique économique n’a jamais eu d’effet sur l’économie réelle.» 

Crédits: Guillaume Méchevand

A la fois écrivain, enseignant, économiste et entrepreneur, le Français Guy Sorman était, fin mars, l’invité de la Banque Baring Brothers Sturdza à Genève. L’intellectuel, considéré comme l’un des fondateurs du renouveau libéral, a évoqué «la grande rupture» à venir. Une vision qu’il développe régulièrement dans ses chroniques, publiées dans une centaine de journaux à travers le monde.

Aujourd’hui, selon vous, le capitalisme vit une évolution fondamentale avec la transformation de l’économie, appelée «la disruption» ou «grande rupture». Expliquez-nous.

Il s’agit de différentes ruptures économiques et politiques, mais également de la fin de certaines croyances et convictions. Notamment dans l’efficacité, voire même l’utilité des politiques économiques, qu’elles soient budgétaires, fiscales ou monétaires. Les gouvernements sont totalement désemparés parce qu’aucune politique économique n’a jamais eu d’effet sur l’économie réelle.

Tout le monde va s’apercevoir assez rapidement que la politique monétaire de la Banque centrale européenne, qui consiste à injecter des liquidités sur les marchés (QE, ou quantitative easing), ne sert à rien non plus. Aujourd’hui, on a de la monnaie en surabondance à des taux zéro et il n’y a aucune demande de crédit.

Je m’inquiète plutôt de l’affectation de ces sommes qui risquent de finir dans des aventures spéculatives ou immobilières qui pourraient créer une bulle comparable à celle qui s’est produite en 2007 outre-Atlantique. C’est une bombe à retardement. En réalité, le QE est une manière d’éviter de réformer les problèmes de fond, comme par exemple, en France, le code du travail.

Justement, comment se porte la France aujourd’hui?

La France va mal. En réalité, elle va globalement mal depuis les années 1970 parce que ses dirigeants n’ont jamais vraiment intégré la mondialisation. Ils mènent depuis cinquante ans une politique de puissance nationale, de dépenses militaires, comme si nous étions toujours à la tête d’un empire colonial. 

La France survit grâce à une cinquantaine de très grosses entreprises du CAC 40 qui ont pris le tournant de la mondialisation. On est aussi sauvés par notre appartenance à l’Union européenne qui empêche nos gouvernements de prendre des décisions trop folles, comme créer de l’inflation ou creuser encore plus le déficit budgétaire.

La Grèce risque de sortir de l’euro prochainement. Quelles seraient les conséquences pour l’Europe?

Pour l’Europe aucune, mais pour la Grèce, ce serait dramatique. Les dettes extérieures de la Grèce sont libellées en euros ou en dollars et, inévitablement, la drachme se dévaluerait sensiblement, renchérissant d’autant plus le coût réel de leur remboursement. 

La Grèce a plusieurs problèmes: premièrement, elle n’a pas grand-chose à exporter, donc la dévaluation compétitive n’a pas de sens. Ensuite, les ultrariches ne paient pas d’impôts. Comme l’Eglise orthodoxe, qui est le plus grand propriétaire foncier du pays en détenant près de 50% du territoire national. Mais tous les partis ferment les yeux, même Syriza. Pourtant, si le parti au pouvoir décidait de confisquer les terrains de l’Eglise orthodoxe, la dette grecque pourrait être remboursée.

Comment expliquez-vous l’exception suisse au milieu de cette Europe en crise?

C’est une histoire longue. La Suisse a eu la chance de ne pas avoir de ressources naturelles, elle a dû ainsi faire preuve d’intelligence industrielle, d’un esprit d’entreprise et de créativité. C’est le cas aussi de la Corée du Sud et du Japon. 

De plus, il existe une longue tradition industrielle. On se moque du coucou suisse, mais sans coucou suisse, vous n’auriez pas la Swatch et toute l’industrie horlogère. Idem pour l’industrie chimique, qui remonte au milieu du XIXe siècle. 

Le fait, également, de ne pas avoir de responsabilités internationales a permis à la Suisse de ne pas être obligée de consacrer de grosses dépenses publiques pour des aventures coloniales ou autres. 

Dans votre discours, vous évoquez également une rupture géopolitique?

Oui, c’est la mythologie des pays émergents qui est en train de s’effondrer. Depuis une quinzaine d’années, tout le monde a pensé que l’avènement des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) était arrivé. Or on s’aperçoit que ces pays n’émergent pas: le Brésil est passé à une croissance négative, la Chine connaît une décélération très rapide de son taux de croissance et l’Inde stagne.

Aujourd’hui, on réalise que l’économie a une histoire longue. Ceux qui n’ont pas commencé au XVIIIe siècle vont difficilement être performants au XXIe siècle. L’avenir appartient toujours aux mêmes. Cela s’observe avec les dépôts de brevets qui reflètent le progrès, l’innovation scientifique et le futur. Ceux qui en déposent le plus sont les Etats-Unis, suivis par le Japon et l’Union européenne. C’est cela qui mène le monde et non pas les politiques économiques.

La grande rupture, ce sont également des métiers, des entreprises, des institutions qui vont disparaître. Par quoi seront-ils remplacés?

On assiste depuis quelque temps à une réaccélération de l’innovation qui va créer une économie nouvelle. Il y aura une révolution d’ici à dix ans dans plusieurs domaines. Dans les biotechnologies premièrement, surtout dans l’alimentation, car l’agriculture traditionnelle ne pourra bientôt plus produire assez pour nourrir tout le monde, donc le relais sera pris par les protéines de synthèse. 

Ensuite, il y aura une rupture de l’internet des choses, c’est-à-dire la domotique, les voitures autodirigées, la possibilité de tout commander par internet. Un bouleversement aussi dans le domaine de la médecine avec le traitement génétique des maladies et de la santé à distance: cela va baisser les coûts actuels en permettant d’autogérer son état de santé. 

Et puis une rupture touchera encore l’éducation supérieure. Une révolution déjà en marche, mais je pense que le modèle d’avenir est celui de plusieurs universités américaines qui proposent des cours sur le campus et des Massive Online Course (Moocs). Cela permettra également aux pays en voie de développement d’avoir accès à l’éducation.

Dans tous ces domaines, des prototypes existent déjà, mais les entreprises qui vont les commercialiser à prix abordable pas encore.

Est-ce que tous les domaines connaîtront de grands bouleversements?

Non, il n’y aura pas de changement dans le domaine de l’énergie, par exemple. Compte tenu de la baisse tendancielle et durable des coûts du pétrole, du gaz et du charbon, ces énergies ont encore un bel avenir devant elles. Il n’y a par ailleurs aucune incitation économique à développer des énergies de substitution. Et je ne crois pas du tout à l’avenir des énergies solaire, à hydrogène ou éolienne, ni aux grands discours écologiques des politiciens.  

Chantal Mathez

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