Bilan

Gulnara Karimova: "Des adversaires ont associé mon nom à cette affaire"

Mise en cause par divers médias en Suisse dans un dossier judiciaire, la fille du président de l'Ouzbékistan donne sa version des faits.
Exclusif: Gulnara Karimova donne sa version des faits dans le cadre d'une affaire de blanchiment d'argent. Crédits: DR

«Un mélange de princesse Diana, de Sarah Palin, de James Bond girl, de Cruella d’Enfer et le bras droit de son père», le portrait dressé il y a quelques années, par le journal espagnol El Pais, de Gulnara Karimova, fille aînée du président de l’Ouzbékistan Islam Karimov, est pour le moins coloré. Il est vrai qu’à 40 ans, cette mère de deux enfants mène une vie aux multiples facettes. Ancienne ambassadrice d’Ouzbékistan en Espagne, elle occupe le poste de représentant permanent de son pays auprès de l’Office des Nations Unies à Genève. Mais c’est également une créatrice de bijoux de luxe et une chanteuse sous le nom de scène de Googoosha.

Enfin, Gulnara (qui signifie «fleur de grenadine» ou «l’ombre d’une fleur» en ouzbek) écrit des poèmes et est à la tête de diverses fondations caritatives. Belle, riche et intelligente, elle a suivi le cursus de la Fashion Institute of Technology de New York. Elle possède un doctorat de professeur en sciences politiques de l’Université de Tachkent et un Master d’art de l'Université d’Harvard. Depuis 2008, Gulnara Karimova est installée dans le canton de Genève où elle a acquis une villa pour 18,2 millions de francs. Sa sœur cadette, Lola Karimova-Tillyaeva, réside également au bout du lac.

L’an dernier, l’Ouzbékistan est apparu sur le devant de la scène médiatique helvétique lorsque le Ministère public de la Confédération a bloqué dans des banques suisses des centaines de millions de francs d’avoirs ouzbèkes dans le cadre d’une affaire de blanchiment d’argent. Un dossier aux multiples ramifications qui passe par la Suède où un opérateur téléphonique, TeliaSonera, a été soupçonné d’avoir versé des commissions lors de son implantation en Ouzbékistan. Gulnara Karimova a accepté de donner sa version des faits en répondant à quelques questions en exclusivité pour Bilan. L’interview a été réalisée via Twitter puis par e-mail entre Genève et Tachkent.

 

L’été dernier, le nom de Bekhzod Akhmedov, le directeur général de l’opérateur téléphonique russe MTS, aussi actif en Ouzbékistan, est apparu sur les listes des personnes recherchées par Interpol. Suite à cette annonce, la justice suisse a bloqué dans des banques helvétiques des centaines de millions de francs d’avoirs ouzbèkes, une affaire présumée de blanchiment d’argent. Votre nom a été mentionné par divers médias dans le cadre de cette enquête qui semblerait, par la suite, avoir été liée avec un dossier de corruption concernant l’implantation en 2007 de l’opérateur suédois TeliaSonera en Ouzbékistan. Quelle est votre position sur ce sujet ?

 

Gulnara Karimova : Pendant longtemps je n’avais aucune envie de parler de ce sujet, mais je pense que c’est le moment de clarifier la situation. L’affaire a débuté suite à l’enquête lancée par notre service des impôts en automne 2011 concernant les activités de MTS en Ouzbékistan. Des médias avaient révélé que cet opérateur avait violé diverses lois. Depuis ce moment, j’observe un enchaînement d’événements étonnants.

MTS est une grande société qui mène une politique agressive. Elle avait déjà eu des expériences déplorables notamment en Kirghizstan, en Turkménistan et en Inde. Sans surprise, elle a poursuivi cette stratégie de guerre commerciale en Ouzbékistan. Je connais Bekhzod Akhmedov depuis longtemps car je l’ai rencontré lors de mes études à l’université de Tachkent. De cette époque, je connais bien aussi sa soeur, sa mère et son père. Il a profité de cela pour se forger une image de personne intouchable à Tachkent. Avec son clan, il a joué un rôle politique et a pris une place importante dans l’économie du pays.

Nous avons appris par la suite qu’il avait mis en place un système spécial de facturation pour détourner l’argent des comptes des abonnés. Les tentatives pour résoudre le problème se sont heurtées à la mauvaise foi affichée par la société MTS et je suppose que la fuite de Bekhzod Akhmedov d’Ouzbékistan a des racines bien plus profondes qu’uniquement le secteur des télécommunications.

Cette affaire s’est ensuite développée à Moscou, en Suisse et en Suède. Des adversaires en ont profité pour y associer mon nom. Le dossier a pris de l’ampleur lorsque, dans les e-mails d’anciens managers de TeliaSonera, il serait apparu que les négociations sur l’implantation de cette société en Ouzbékistan passaient par des contacts en relations avec ma sœur, ou que Bekhzod Akhmedov agirait comme mon représentant.

Ce n’est pas la première fois que je dois faire face à ce genre d’attaques. Elles ont déjà eu lieu en 2011 lors de la semaine de la mode à New York et à l’occasion de mon élection en tant que co-présidente de la soirée «Cinéma contre le SIDA» à Cannes en mai 2010, ainsi que lors de la présentation de ma collection de bijoux à la foire Basel World. Cette vague a également touché des amis proches. Actuellement, des plaintes par des personnalités connues ont été déposées contre des employés d’une banque à Genève pour dénigrement et faux témoignage.

 

La justice s’intéresse notamment au rôle joué par Bekhzod Akhmedov. Selon des documents internes de TeliaSonera, il aurait été votre représentant dans les négociations avec l’opérateur suédois pour l’achat de l’opérateur ouzbek Coscom. Certains estiment qu’il serait l’un de vos porte-valises ? Avez-vous joué un rôle dans l’arrivée de TeliaSonera dans votre pays ?

 

G. K. : Je me pose la même question. Quel rôle a joué Bekhzod Akhmedov dans plusieurs projets liés à l’achat d’équipements de communication en Ouzbékistan ou encore dans le holding national Uzbekneftegaz, dans la pose de la fibre optique et dans divers autres secteurs. Sur son site, le Ministère public ouzbek mentionne que lors d’importations d’équipements via MTS, des factures auraient été gonflées de 50 fois leur coût réel.

Les questions sont nombreuses. Bekhzod Akhmedov travaillait avec diverses personnes réputées en Ouzbékistan. Des gens qui n’aiment pas la publicité mais qui disposent de fonds considérables. La plupart de ceux qui connaissent Bekhzod Akhmedov se demandent comment il a réussi à concilier son rôle de PDG de MTS avec diverses transactions obscures. Ceci tout en étant notre ami. Les médias ont différentes versions de la situation. Ainsi les sites centrasia.ru, news.ivest.kz et maxala.org ont écrit des articles qui coïncident avec les informations du Ministère public.

Je voudrais voir ces «documents internes» pour vérifier s’ils existent réellement. Une enquête indépendante réalisée par le cabinet d’avocats suédois Mannheimer Swartling n’a pas trouvé ces documents. Je n’ai jamais eu l’occasion ni de rencontrer, ni de parler avec les représentants de TeliaSonera. Je préfère ne pas agir par l’intermédiaire des personnes autorisées, mon expérience prouve que ce genre de situation engendre des problèmes, surtout compte tenu de mon statut.

Par ailleurs, je me demande comment TeliaSonera pouvait être en tractation avec Bekhzod Akhmedov alors que celui-ci occupait la fonction de PDG de MTS, une société directement en concurrence avec l’opérateur suédois sur le marché ouzbek. Depuis 10 ans, il percevait de la part de MTS un salaire tant à Moscou qu’à Tachkent. Sans oublier ses gros bonus sous forme de propriétés immobilières à Moscou d’une valeur de 15 millions de dollars. Le contrat de TeliaSonera n’aurait pas pu être conclu sans l’aval de MTS. Cela me semble violer toutes les règles commerciales. En achetant Coscom, TeliaSonera s’est implantée non seulement en Ouzbékistan, mais aussi en Afghanistan et au Tadjikistan. Or il est curieux de constater que les accusations de corruption n’ont été émises que pour le marché ouzbek.

 

Avez-vous investi,  contrôlez-vous ou avez-vous contrôlé, directement ou indirectement, des sociétés en Suisse?

 

G. K.: Je n’ai jamais eu le projet de faire des affaires en Suisse. D’ailleurs, mon statut de diplomate me l’interdit. Si j’avais eu des intérêts en Suisse ces six dernières années, cela aurait fait l’objet de procédures d’enquêtes non seulement de la part de la justice suisse mais également de l’ONU, car j’occupe le poste de représentant permanent de mon pays auprès de l’Office des Nations Unies à Genève. Ces allusions sont des insinuations de mes adversaires. Mon nom a été mentionné à plusieurs reprises concernant des sociétés comme Zeromax à Zoug, Interspan, l’entreprise de production d’or Oxus Gold, le producteur laitier russe Wimm-Bill-Dan, le brasseur Carlsberg et bien d’autres.

En 2011, j’ai tenté d’agir en justice en Suisse pour chantage et menaces, mais mon statut de diplomate m’empêche de porter plainte pour défendre mes droits. Mais j’ai obtenu des droits de réponses dans certains journaux suisses qui affirmaient à tort que je faisais partie des fondateurs de Zeromax et que je contrôlais cette société. Contrer ces attaques ciblées demande de gros efforts en personnel et vous détourne de vos activités principales comme la Fondation Forum que je soutiens et dont bénéficient sept millions de personnes.

 

 

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Luigino Canal

Journaliste

Lui écrire

Licencié en économie (Université de Genève), journaliste indépendant spécialisé en télécommunications, économie et investigation notamment avec des enquêtes sur le blanchiment d’argent et les escroqueries financières, Luigino Canal a été pendant 15 ans le correspondant en Suisse pour le quotidien économique français «Les Echos». Il a collaboré avec de nombreux médias suisses et italiens (Corriere della Sera, l’Espresso). Il se concentre désormais sur les grandes fortunes. Il participe depuis 15 ans à l’élaboration du classement de Bilan des 300 plus riches de Suisse.

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