Bilan

Guerre du trafic dans le recrutement

Agrégateurs, sites d’emploi et agences de placement se livrent à une lutte coûteuse pour être visibles sur le web. Les CV circulent plus vite, mais cela résout mal la pénurie de talents sur certains postes.

Le modèle au coût par clic débarque dans le monde du recrutement en Suisse.

Crédits: Klaus Vedfelt/getty images

Son nom reste relativement méconnu sur le marché des annonces d’emploi en ligne, et pourtant elle se positionne comme la troisième plateforme mondiale de recrutement avec près de 65 millions de visiteurs par mois. Neuvoo, fondée en 2011 par deux Suisses et un Français au Canada, vient de lever 40 millions de francs auprès de la Caisse de pension et dépôts du Québec. Son créneau: l’agrégation des annonces d’emploi, c’est-à-dire un scan systématique du web, indexé et réactualisé plusieurs fois par jour.

Pour toucher une si large audience avec une notoriété encore limitée, Neuvoo fonde sa croissance et son modèle d’affaires sur l’achat et la vente de trafic, l’acquisition engloutissant «près de 60% des revenus générés», selon Maxime Droux, cofondateur. 20% du trafic est directement acheté à des partenaires comme Monster, 20% à des réseaux sociaux et 30% via les moteurs de recherche. Là encore, une stratégie qui a un coût, dans la mesure où Maxime Droux reconnaît que «le référencement organique des annonces Neuvoo sur Google est encore faible par rapport à des acteurs historiques comme Jobup». Pour apparaître en haut des pages de résultat, Neuvoo paie des emplacements Google Ads, au coût par clic généré. C’est également son modèle de revenu, puisque les annonces remontent sur le site de Neuvoo selon ce que le client est prêt à payer. «Les clients peuvent modifier à tout moment le prix par candidature reçue. De 50 centimes à 1 franc par exemple pour être plus visibles et recevoir plus de candidats, ou baisser à 20 centimes si suffisamment de CV rentrent.» Parmi les clients de la plateforme, on retrouve certains fournisseurs. «Nous achetons du trafic à Monster, par exemple, mais nous leur en vendons aussi, comme à nos autres clients tels que les entreprises ou les agences de placement.»

Davide Villa, CEO de JobCloud, réunissant les marques jobup.ch et jobs.ch. (Crédits: jobcloud)

La menace de l’ogre Google

Neuvoo n’est pas seule sur le marché de l’agrégation d’offres d’emploi. Elle grandit dans l’ombre du leader Indeed, 250 millions de visiteurs par mois. Un succès qui amène les agences de placement à repenser le sourcing, à l’image de Manpower Suisse, comme le détaille Stéphane Rémegeau, responsable du marketing digital: «Les modèles au coût par clic n’ont rien de nouveau. Ce qui est plus récent, c’est leur arrivée dans le monde du recrutement en Suisse. Dans un contexte de pénurie, on doit rester ouverts à tous les canaux digitaux. Nous travaillons avec Neuvoo, Indeed, comme avec les job boards (portails d’offres d’emploi, ndlr), et menons de notre côté des tests pour des annonces posées via Ads, sur le modèle du coût par clic, en mesurant chaque fois le retour sur investissement.»

Les agences poursuivent en parallèle un effort d’intégration des acteurs digitaux. L’entreprise japonaise Recruit holding, déjà propriétaire d’Indeed depuis 2012, a racheté en 2019 Glassdoor, qui recueille les avis des employés sur les entreprises, pour 1,2 milliard, alors qu’en 2015, Randstad rachetait pour 450 millions un Monster en perte de vitesse.

Les agrégateurs d’offres d’emploi pourraient à leur tour être menacés par l’arrivée de Google for Jobs, effective en Suisse depuis quelques semaines, sur le modèle de ce qu’on a pu voir dans les vols avec Google Flights ou encore dans l’hôtellerie. Ainsi, dans le domaine hôtelier, l’agrégateur Trivago est contraint de consacrer des sommes importantes à Google en même temps que ce dernier le concurrence directement. Or, il a connu en 2018 une baisse de 12% de son chiffre d’affaires et creusé ses pertes. Davide Villa, CEO de JobCloud (marques jobup.ch et jobs.ch, leaders respectifs en Suisse romande et Suisse alémanique, détenues par Tamedia, propriétaire de Bilan), estime qu’«avec l’arrivée de Google for Jobs, on n’est qu’au début d’une histoire qui va mettre les agrégateurs sous pression. Indeed se présentait jusqu’à 2015 comme le Google de l’emploi, et Neuvoo met souvent en avant le modèle de Google. C’est un risque.»

Les candidatures circulent, la pénurie persiste

Pour coûteuse qu’elle soit, la guerre du trafic accroît la circulation des profils actifs déjà identifiés sans nécessairement résoudre la question de la pénurie de talents. Leila Claivaz, lead link recruitment pour les CFF en Suisse romande, remarque: «Nous travaillons avec plusieurs job boards, mais pour certains postes spécifiques, nous devons sourcer par nous-mêmes en identifiant des candidats passifs sur LinkedIn par exemple et en capitalisant sur la force de notre marque pour les convaincre de nous rejoindre.»

Stephane Wiszniak, recruteur de hauts profils chez JRMC à Lausanne, reste également sceptique quant à l’inflation des canaux digitaux: «Les entreprises reçoivent parfois plusieurs centaines de candidatures pour certains postes managériaux, ce qui présente le risque contreproductif de noyer le bon candidat et d’alourdir les processus de recrutement. Des candidats paient alors pour avoir de la visibilité sur Experteer, voire mentent sur leur CV en mettant des mots clés invisibles reconnus par des algorithmes. Dans le même temps, pour les postes techniques les plus durs à pourvoir, les annonces donnent très peu de résultats. Il faut alors identifier des candidats passifs par réseau ou sur des sites professionnels de partage d’informations, certains s’étant même retirés de LinkedIn.»

Davide Villa, CEO de JobCloud, est également conscient de cette dualité: «Pour le client, le risque de la circulation de trafic entre plateformes est de voir arriver et payer la même candidature par plusieurs canaux. Depuis deux ans, nous développons des outils qui permettent à des gens qui ne sont pas en recherche d’évaluer leur niveau salarial en comparaison, ou de lire du contenu relatif à leur emploi. L’objectif devenant de capter ces candidats passifs.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

Du même auteur:

Les sociétés de conseil rivalisent avec l’IMD
Comment la sécurité se déploie aux frontières entre la France et la Suisse

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."