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Gilets jaunes: ingérence américaine?

Le Mouvement des gilets jaunes a libéré une parole politique populaire et démocratique qui semble irréversible alors qu’Emmanuel Macron est dos au mur économiquement. Opinion.

  • Face aux débordements lors des manifestations des gilets jaunes, le gouvernement a choisi l’option de la répression maximale.

    Crédits: AFP
  • Le 2 décembre 2018, le président Macron et son ministre de l’Intérieur (à droite) ont essuyé des huées lors de leur visite des commerces vandalisés de l’avenue Kleber à Paris.

    Crédits: Geoffroy Van der Hasselt/AFP

D’abord dédaignés par le pouvoir et moqués par les médias dominants, mais également snobés par les syndicats, les gilets jaunes (GJ) ont néanmoins duré et réussi à rallier 70% de leurs compatriotes, pour finalement obliger le gouvernement à concéder un premier recul inimaginable un mois plus tôt: l’annulation des taxes sur les carburants. Début décembre, même la réintroduction de l’ISF ne semblait plus taboue au sein du Conseil des ministres. 

Malheureusement, c’était déjà trop tard. Hélène Hamelle, spécialiste en communication de crise, fait remarquer qu’aux premières «revendications de retrait de taxes et de hausse de salaire», se sont ajoutées des demandes de «transformations de fond en comble» du contrôle des finances publiques par le peuple et plus encore, de tout le système de représentation démocratique. Elle constate donc le «décalage» des concessions du premier ministre Edouard Philippe. En retard d’au moins deux trains dans la dynamique de crise, elles ne pouvaient donc être suffisantes. A l’heure où nous mettons sous presse, la France s’avance donc vers son acte V des gilets jaunes, là où le gouvernement,
qui s’est rendu inaudible, espérait créer «l’apaisement».  

La plaie du chômage

Pour autant, le pouvoir est-il sincère lorsqu’en parallèle, le ministre de l’Intérieur annonce une stratégie de répression renforcée et que le président Macron parcourt symboliquement les casernes des forces de sécurité comme le ferait un général avant la bataille? Il sait parfaitement que sa communication ne fonctionne plus, comme l’a montré sa marche impromptue avenue Kléber à Paris, sous les huées, tandis qu’il était gravement insulté lors de son déplacement en catimini au Puy-en-Velay. 

Alors, à celui qui est plus énarque que banquier professionnel, il reste «l’Etat», comme l’illustre son tweet du 4 décembre: «A travers vous, c’est l’Etat qui a été attaqué. Mais qui d’autre que l’Etat répond à la colère de chacun? Qui éduque? Qui soigne? Qui aide? C’est vous. Je ne laisserai jamais attaquer l’Etat pour cette raison. Votre tristesse, je la partage. Je suis fier de vous.»

Mais dans ce message public en forme de harangue, pas un mot pour l’octogénaire tuée d’une grenade perdue à Marseille, alors qu’elle fermait ses volets. Pas un mot non plus pour les 8,8 millions de Français gagnant moins de 1000 euros par mois, dont la voix est justement portée par les gilets jaunes. 

Il se sait en effet dos au mur économiquement et mesure mieux que quiconque son incapacité à augmenter le taux d’emploi français (10 points d’écart avec l’Allemagne, près de 15 avec la Suisse) qui est la principale cause de la situation actuelle. 

Il est donc possible que le silence momentané du président traduise le choix déjà fait de «la continuité de l’Etat» face à ces «gens qui ne sont rien »; ces «fainéants » qui n’ont qu’à «traverser la rue (pour trouver) du boulot»; ces «Gaulois réfractaires» qui «ne savent pas la chance qu’ils ont» et feraient mieux de «ne pas se plaindre». 

L’option du rapport de force, dont l’article 16 de la Constitution lui donnerait, dans le pire des cas, la base légale en lui donnant les pleins pouvoirs, est donc sur la table. 

Une dilution dans l’Europe

Car au-delà des enjeux économiques pour un meilleur «reste à vivre», c’est bien la reprise en main de sa propre souveraineté par cette «France périphérique» (titre prophétique de l’ouvrage du géographe Christophe Guilluy paru en 2014), qui pose le plus grand problème à Emmanuel Macron. 

Elle viendrait en effet anéantir tous ses plans pour une accélération de la dilution de la France au sein de l’Union européenne, ce qui constitue, en fait, son véritable «cap» et la clé de lecture de sa gestion de la révolte actuelle. C’est son député LREM Aurélien Taché qui en a vendu la mèche, presque par inadvertance, sur le plateau TV de Thierry Ardisson. Il y révélait en effet que «le fait de transférer une grande partie de la souveraineté nationale au niveau européen, c’est le cœur de ce que l’on va proposer aux élections européennes». 

Voilà qui donne un sens très immédiat au combat élyséen contre le «repli nationaliste», «la lèpre qui monte» et autres «chemises brunes cachées sous les gilets jaunes», selon les termes fort mal reçus du ministre des Comptes publics Gérald Darmanin. En d’autres termes, le président n’acceptera pas qu’on lui retire des mains le projet de sa vie: la fusion-absorption de la compagnie France, au sein d’une plus grande structure amie.

Et les choses se précisent. Anticipant la manifestation à Paris du 8 décembre, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a expliqué aux sénateurs qu’il  n’y aura plus de «distinction entre les manifestants et les casseurs» et que les gilets jaunes devront donc assumer «d’être une force d’interposition» entre les casseurs et la police. 

En clair, c’est l’option de la répression maximale qui a déjà été décidée, dont les heurts du 1er décembre n’étaient qu’une répétition générale assumée, comme l’a très bien exposé le démographe Emmanuel Todd, en parlant de «stratégie du chaos» sur le plateau de France 2.

Reste la mise en garde énigmatique d’Emmanuel Macron, exprimée depuis les cales d’acier du porte-avions Charles-de-Gaulle, le 13 novembre: «Je dis juste aux Français, on est en train de vous mentir et vous manipuler.» Qui mentirait à qui? Qui manipulerait qui? Une piste mérite une certaine attention. Rappelons-nous les paroles de Steve Bannon, qui demeure l’ambassadeur officieux de Donald Trump, rapportées par Valeurs actuelles le 13 juillet 2018: «Macron consacre toute son énergie à essayer de contenir la vague populiste (…). Mais il est impossible de la stopper. La date de péremption de Macron approche à grands pas!» 

Ingérence russe? Non....

Lorsque l’on connaît le savoir-faire américain en matière de révolutions de couleur, on peut émettre l’hypothèse raisonnable qu’entre le Brexit et l’arrivée au pouvoir du gouvernement populiste italien, tous deux aidés avec succès par Bannon, une nouvelle version de ces révolutions pourrait être très discrètement à l’œuvre, via les réseaux sociaux. 

L’empressement incompréhensible de Macron à inclure les Etats-Unis au rang des ennemis dont l’Europe doit se «protéger» militairement au même titre que la Russie et la Chine s’explique en revanche parfaitement au regard d’une montée populiste par trop favorable à Trump. 

Le président américain n’a certes pas manqué de qualifier d’insultants les propos de Macron. Mais c’est son message tweeté à son retour des cérémonies du 11 novembre qui est ici le plus pertinent. Il rappelait au président français sa «très faible cote de popularité en France, 26%, et un taux de chômage de près de 10%». Ce faisant, il prédisait exactement les deux revendications de fond des gilets jaunes relatives à l’illégitimité de sa présidence et à son échec social. 

Quant aux investisseurs, ils parlent déjà de la «bulle Macron» (Marc Touati). Bref, ils le lâchent.

Une chose est sûre, la docilité des classes moyennes isolées et résignées est bel et bien révolue, de sorte qu’Emmanuel Macron n’a d’autre choix que le coup de force, l’acceptation de nouvelles institutions proches du modèle suisse ou la démission. 

Arnaud Dotézac

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