Bilan

George Soros, une influence qui dérange

En Hongrie, son pays natal, le «mondialiste» financier est attaqué frontalement par le dirigeant «illibéral» Viktor Orban. Il lui reproche son activisme politique, via sa fondation.
  • George Soros. On accuse son réseau Open Society Foundations de chercher à peser sur des décisions politiques.

    Crédits: Bloomberg/getty images
  • Dans tout le pays, une campgane financée par le gouvernement dénonce un mystérieux «plan Soros»  pour ouvrir les frontières aux réfugiés.

    Crédits: François Pilet

A la nuit tombée, les lampadaires de Pest baignent les trottoirs d’une lueur brunâtre. Un monument flambant neuf s’offre au regard des touristes dans l’ancien quartier juif qui s’étend au-delà du Danube sous les contreforts de Buda. Coulé dans un bronze noir et encore luisant, l’archange Gabriel tend un orbe à un aigle griffu et menaçant. Les lettres gravées dans le chapiteau en similimarbre qui surplombe l’installation commémorent «les victimes de l’occupation».

Sur l’esplanade, des dizaines de photos et de lettres ont été accrochées à la chaîne qui protège la sculpture. Ces témoignages et ces images jaunies agrandies à la photocopieuse ne sont pas qu’un hommage aux disparus. Elles expriment la colère de nombreux Hongrois contre le gouvernement du premier ministre Viktor Orban qui a fait ériger le monument à la sauvette et sans consultation en juillet 2014. 

Un placard traduit en cinq langues, tenu à la chaîne par des fils de fer, explique les raisons de cette indignation. «Ce monument érigé par le gouvernement populiste et autoritaire qui dirige le pays suggère que la Hongrie ne porte aucune responsabilité dans le génocide qui a suivi l’occupation nazie. L’archange frêle et torse nu représente la Hongrie innocente tendant l’orbe du pays à l’aigle nazi menaçant et prêt à fondre sur sa proie», explique le texte.

Pour les signataires anonymes, l’affaire ne fait pas un pli: ce monument est une «concession» du parti de Viktor Orban, Fidesz-Union civique, au mouvement d’extrême droite Jobbik, nationaliste, raciste et xénophobe. «Cette représentation sert un but politique, dénonce le texte. Elle symbolise l’alliance fervente de la Hongrie à l’Allemagne d’Hitler.» Le pays a été le premier à rejoindre les forces de l’Axe, en 1940, et que lorsque les troupes allemandes sont entrées à Budapest, le 19  mars 1944, elles ont été accueillies par «des bouquets plutôt que par des balles». 

De Budapest à un réseau mondial

Le jour de l’annexion, le jeune Budapestois György Soros avait 13 ans. Sentant monter le vent de l’antisémitisme, son père, l’avocat et écrivain espérantiste Tivadar Schwartz, avait changé son nom en Soros, en 1936. A l’arrivée des nazis, Tivadar protège son fils en le faisant passer pour le filleul d’un employé du ministère. Trois ans plus tard, György émigre à Londres où il devient George Soros.

Le jeune homme étudie à la London School of Economics, puis obtient un doctorat en philosophie en 1954. Il plonge dans le monde de la finance à Londres en travaillant dans la société de courtage de deux Hongrois émigrés. Deux ans plus tard, George Soros part pour Wall Street, où il travaille comme analyste, dans le but, dira-t-il plus tard, de gagner assez d’argent pour devenir écrivain et philosophe. Il lance son propre fonds d’investissement, Soros Fund Management LLC, en 1969 et crée sa fondation en 1979, l’Open Society Institute, qu’il rebaptisera plus tard Open Society Foundations (OSF). Son nom s’inspire du livre du philosophe Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis.

Ses affaires se développent et son terrain de jeu devient mondial. En 1980, George Soros est condamné pour délit d’initié en France. Le financier exécute son coup de maître en septembre 1992, lorsque plusieurs de ses fonds d’investissement basés à Curaçao attaquent la livre sterling, pariant sur sa baisse. La Banque d’Angleterre cède sous la pression et sort sa devise du système monétaire européen. L’opération rapportera 1,8 milliard de dollars à George Soros, faisant de lui une légende vivante dans le monde de la finance et scellant du même coup son image de spéculateur avide, en contradiction avec les buts affichés des fondations philanthropiques qu’il alimente avec ses gains.

Alimentée à coup de milliards, le réseau Open Society Foundations devient un acteur incontournable pour les centaines d’ONG qu’elle perfuse par centaines de millions chaque année tout autour du globe. Ses critiques lui reprochent tantôt de favoriser la politique extérieure des Etats-Unis, par exemple par son soutien aux révolutions de couleur en Géorgie, en Ukraine et au Kirghizistan, ou à l’inverse de saper le gouvernement fédéral de Washington en finançant les mouvements afro-américains «Black lives matter». Et ses ennemis ne s’en tiennent pas qu’à la politique: l’homme d’affaires israélien Beny Steinmetz, accusé de corruption dans un scandale en partie révélé par des ONG proches de Soros, accuse ouvertement le milliardaire d’antisémitisme. 

Attaques frontales

A deux pas du Parc de la Liberté et du monument contesté du centre de Pest, la station de métro Arany Janos grouille de retraités poussant leur caddie, de jeunes Hongrois branchés et de vendeurs de kebabs. Le visage en noir et blanc d’un vieil homme de 84 ans au sourire narquois s’étend sur des affiches bleues ornées d’un drapeau hongrois et du titre «Consultation nationale». 

La campagne, visible dans tout le pays, dénonce un mystérieux «plan Soros». Elle pose ces questions: «George Soros veut contraindre les pays d’Europe et la Hongrie à accueillir un million de réfugiés par an. Qu’en pensez-vous? Avec les officiels de Bruxelles, George Soros veut démanteler les frontières des Etats membres et les forcer à accepter les migrants. Qu’en pensez-vous? L’objectif du plan Soros est de museler les langues et les cultures de l’Europe pour faciliter l’insertion des immigrants illégaux. Qu’en pensez-vous?»

Cette campagne, financée par le gouvernement, ne se limite pas à des affiches. Début octobre, plus de huit millions d’électeurs hongrois ont reçu cette «consultation nationale» par courrier. 

Pour le gouvernement de Viktor Orban et pour bien d’autres, septante-trois ans après l’entrée des forces allemandes en Hongrie, l’ancien gamin juif de Pest réchappé des nazis est devenu la figure totémique du «mondialisme» financier, décadent et libéral. Son parcours de spéculateur international, sa fortune immense confiée quasi intégralement à sa Fondation Soros, son influence et son activisme politique sont mis en avant pour en faire le symbole d’un complot fait de sociétés secrètes et de lobbies visant l’instauration d’un gouvernement mondial, hors sol, athée et sans identité. Même son nom, Soros, palindrome inventé en 1936 par son père espérantiste pour échapper aux nazis, qui signifie «tu grandiras» dans la langue internationale, est perçu par ses plus fervents détracteurs comme la marque d’une conspiration diabolique.

«La plus grande et ultime attaque de Satan contre l’Eglise sera une attaque contre les familles», lançait début octobre le député hongrois András Aradszki, dénonçant la volonté du milliardaire de «diluer l’Europe chrétienne» par son soutien à l’immigration. «Nous voyons cela même dans l’avortement, l’euthanasie, le mariage homosexuel et la théorie du genre», ajoutait-il. Précision importante: András Aradszki n’est pas un élu d’extrême droite, mais un membre du parti majoritaire Fidesz de Viktor Orban.

Le premier ministre lui-même ne fait pas dans la dentelle. George Soros lui permet de lancer des critiques d’une grande virulence qu’il destine en réalité à d’autres, Union européenne en tête. En 2014, cet ancien ingénieur agronome s’était lancé dans un discours sur l’échec de la «démocratie libérale», qu’il souhaitait remplacer en Hongrie par une «démocratie illibérale» inspirée par «les systèmes qui ne sont pas occidentaux, pas libéraux, pas des démocraties libérales, peut-être même pas des démocraties, mais qui apportent quand même le succès à leurs nations». En 1989, l’étudiant Orban avait obtenu une bourse de la Fondation Soros pour étudier les sciences politiques et l’histoire de la philosophie libérale britannique à Oxford. 

Proche des médias

Dans une interview à une radio hongroise fin octobre, le premier ministre a appelé les services secrets à enquêter sur les réseaux d’influence des ONG financées par George Soros au sein de l’Union européenne. «Nous devons aussi savoir qui sont les Hongrois qui participent à ce processus à l’intérieur du pays», précisait-il. Le milliardaire est sorti de sa réserve le 20 novembre, dénonçant une campagne qui «attise les sentiments antimusulmans et reprend la rhétorique antisémite des années 1930».

Quelques jours après l’appel de Viktor Orban, le député britannique eurosceptique Nigel Farage a repris le même couplet devant le Parlement européen. «George Soros dépense des milliards pour saper l’Etat-nation», accusait-il, pointant le «vrai visage de la collusion internationale» et ses «réseaux à Bruxelles». Ces soupçons d’ingérence ont été attisés, fin novembre, quand George Soros a transféré 18 milliards de dollars de sa fortune personnelle vers l’Open Society Foundations (OSF).

Même si l’OSF dépense la majorité de son budget dans des programmes de santé et d’amélioration de l’accès à la justice, ce sont surtout les soutiens financiers aux médias qui inquiètent ses détracteurs. En Europe de l’Est, les sites d’investigation alimentés par Soros dévoilent chaque jour le double langage des élites politiques qui dénoncent l’ingérence de l’UE mais profitent des financements européens, parfois même à titre personnel.

En mai dernier, l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), autre ONG soutenue par Soros, révélait que l’entreprise du père de Viktor Orban avait bénéficié de contrats publics soutenus par l’UE. Le premier ministre a réagi en faisant passer une loi qui obligeait les médias soutenus par des fonds non hongrois à se présenter comme «organisation bénéficiant de financements étrangers» dans toutes leurs publications.

Sous ses airs de retour aux années 1930 et ses relents nationalistes, le conflit ouvert entre le «mondialiste» financier George Soros et le dirigeant «illibéral» Viktor Orban prend maintenant une tournure de nouvelle guerre froide. L’influence réelle ou supposée du milliardaire est devenue un thème récurrent des médias comme RT et Sputnik News, agence de presse russe, ou encore le site Breitbart News, dirigé par Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump. 

Selon l’ancien chef du mouvement UKIP Nigel Farage, George Soros serait derrière l’ouverture d’une enquête européenne sur l’éventuel financement russe de la campagne du Brexit et les révélations récentes des Paradise Papers. Le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) à l’origine de la publication des données du cabinet d’avocats Appleby, est en partie financé par l’OSF. Son opération précédente, les Panama Papers, avait notamment dévoilé les hommes de paille soupçonnés d’abriter la fortune personnelle du président russe Vladimir Poutine.

«La réalité (...) dépasse notre compréhension»

A deux pas de la basilique Saint-Étienne, au centre de Pest, se trouve l’Université d’Europe centrale (CEU). L’établissement anglophone avait été ouvert par George Soros en 1991 dans le but de favoriser l’émergence d’une élite centre-européenne favorable à la démocratie libérale. Le gouvernement hongrois a tenté de la faire fermer au début de l’année. Il a dû reculer à la suite d’une manifestation qui a rassemblé 10 000 personnes et obtenu le soutien de 900 universitaires du monde entier, dont 18 Prix Nobel.

Dans le hall de l’université, une citation de George Soros résonne comme un avertissement aux deux camps, libéraux ou «illibéraux»: «La réalité est si complexe qu’elle dépasse notre compréhension.
L’esprit humain a réalisé des miracles, mais au final il ne pourra jamais totalement dépasser le fait qu’il fait partie de la réalité qu’il cherche à comprendre.»    

Ses donations aux médias américains 

Aux Etats-Unis, le milliardaire, fervent démocrate, soutient nombre de médias d’investigation, radios, instituts, ce qui suscite régulièrement le débat. Exemples.

- ProPublica, le site internet new-yorkais dédié au journalisme d’investigation créé en 2008, compte parmi ses principaux donateurs l’Open Society Foundations (OSF).

- Le Center for Public Integrity, une organisation de journalistes d’investigation créée en 1989 à Washington, compte Soros parmi les donateurs de plus de 100 000 dollars par an en 2015 et 2016. En 2002, le centre reçoit une subvention de 1 million de dollars pour une période de trois ans. En 2009, il reçoit 651 650 dollars. La question de l’indépendance réelle de l’organisation face à l’OSF est posée en 2002 puis en 2009 par le «Wall Street Journal» et le «Washington Post».

- L’Organization of News Ombudsmen, l’ombudsman des médias, a reçu 128 000 dollars en 2011 des fondations Soros pour un important travail de traduction.

- La National Public Radio (NPR) a reçu de Soros une aide de 1,8 million en 2010, et les stations locales de NPR ont reçu près de 3,4 millions entre 1997 et 2010. L’ombudsman de NPR prend position en 2011 pour prôner la diversification des donateurs.

- Media Matters, groupe de médias activiste libéral a reçu 1 million de dollars de Soros en 2010 pour défier Fox News. Plusieurs millions avaient été donnés par Soros au même moment à MoveOn.org et du Center for American Progress.

- L’Institute for Nonprofit News, consortium de journalistes à but non lucratif créé en 2009, reçoit en 2013 des subsides de 300 000 dollars de l’OSF pour aider les start-up membres du réseau.  

- En avril 2011, l’ombudsman américain des médias publie une prise de position d’un professeur d’éthique du journalisme sur son propre cas et d’autres. Le professeur y souligne que les donateurs «se préoccupent intensément du contenu», davantage que les annonceurs, ce qui rend leur action peu compatible avec l’indépendance traditionnelle, tout en concédant que dans le cas de l’ombudsman, la contribution de Soros a été réellement utile.

François Pilet

Aucun titre

Lui écrire

Aucune biographie

Du même auteur:

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."