Bilan

Genève, ville trop chèrepour ce qu’elle offre?

La cité de Calvin est une des villes les plus chères du monde, mais ses conditions-cadres ne justifient plus cette cherté. Comment propulser son attractivité? Bilan s’est donné carte blanche pour réfléchir avec des acteurs locaux.
Crédits: Laurent Guiraud

Opération «Make Geneva Great Again»

Imaginez une Genève qui serait unique au monde. Elle aurait le plus haut jet d’eau qui soit. La plus grande horloge fleurie de la Terre. Une traversée de la rade avec un strict contrôle du nombre de voitures à l’entrée de la ville. Plus de rues piétonnes au centre. Un réseau de métros et de télécabines, pour avoir trois niveaux de circulation plutôt qu’un seul. Des magasins et restaurants ouverts le dimanche et des attractions au bord du lac pour accueillir les Genevois et les touristes qui, faute de cela, s’en vont ailleurs en fin de semaine. Une Vieille-Ville vivante avec un folklore valorisé. Un quartier des artistes entre le Rhône et l’Arve, revitalisé par un concours mondial de street art. Une coupe du monde de drones organisée sur le lac. Et une compétition de Formule E qui irait de Vésenaz à Versoix.

Ce n’est qu’un rêve. Malgré tous ses atouts, la Cité de Calvin a perdu de son aura et vit encore dans le passé. Son problème est simple: alors qu’elle reste, avec Zurich, la ville la plus chère du monde (selon une récente étude d’UBS sur le coût de la vie), ses conditions-cadres, sa «unique selling proposition» ne justifient plus cette cherté. Les terrasses de certains palaces restent clairsemées. Les boutiques de la rue du Rhône connaissent de longues périodes de creux. La fin du secret bancaire a réduit la clientèle offshore, qui venait dépenser en hôtels, restaurants, boutiques et cliniques.

Le nombre de banques privées, leurs marges, ainsi que les salaires et bonus ont nettement baissé. Sept cents restaurants changent de propriétaires ou mettent la clé sous la porte chaque année. Les sociétés de négoce, secteur qui a connu un boom jusqu’en 2013, ont relocalisé des emplois ailleurs, sous les effets des prix mondiaux des matières premières, des incertitudes fiscales et d’initiatives comme celle voulant interdire la spéculation sur les denrées alimentaires. Des multinationales et gérants de fortune se délocalisent ou dégraissent.

La Genève internationale a aussi perdu de son aura avec le déclin du paradigme multilatéral. Le personnel diplomatique est en stagnation ces dernières années si on compte en nombre de fonctionnaires par organisation: le nombre de postes permanents est passé de 25 000 en 1999 à 29 000 en 2017, alors que le nombre d’organisations internationales a doublé, passant de 16 à 34. Et surtout, des salaires moins élevés pour les fonctionnaires.

Les contrats permanents sont en forte baisse, ce qui deviendra davantage perceptible quand la masse des bénéficiaires de postes permanents sera partie à la retraite et que prévaudront des contrats renouvelables. Signe des temps, cet été Le Monde a consacré une série d’articles à des métropoles où se joue le grand jeu de l’espionnage international. Il y avait Londres, Djibouti, Paris, Bruxelles, les Emirats, Bangkok. Il y a trente ans, Genève y aurait figuré. En 1985, les délégués venus participer à des conférences fournissaient plus du tiers des nuitées enregistrées dans l’hôtellerie genevoise. Cette part ne dépasse pas un quart aujourd’hui.

Aucune nouvelle implantation d’entreprise majeure n’a été enregistrée depuis plus de cinq ans. Les touristes continuent de venir à Genève mais se dispersent aussi vers d’autres métropoles européennes devenues des centres de gravité plus attrayants. Cherté oblige, Genève n’attire pas, comme Barcelone, Rome ou Amsterdam, des étudiants prêts à venir dépenser leur argent. Les prix de l’immobilier et des loyers restent très élevés dans le centre. Le trafic et l’insécurité augmentent, du moins dans la perception des habitants.

Pour faire bouger les choses, «les Genevois doivent sortir de leur zone de confort, prône Vincent Subilia, directeur général adjoint de la Chambre de commerce et d’industrie de Genève (CCIG). La rente de situation est révolue; cela nous contraint à faire mieux avec moins, ce qui induit une prime à l’innovation. Martin Rhomberg, directeur de l’Hôtel Four Seasons des Bergues, ne dit pas autre chose lorsqu’il commente le dynamisme réduit de la rue du Rhône: «On se compare à un passé où quelqu’un entrait dans une boutique et ressortait avec 300 000 francs d’achats. C’est cela qui était exceptionnel. Dans un monde revenu à la norme, il faut travailler beaucoup plus pour obtenir des résultats.»

«Les pouvoirs publics doivent adopter une posture pragmatique, estime Vincent Subilia, en résonance avec un monde globalisé qui évolue vite. Or, pour l’heure, il existe parfois un puissant décalage entre le temps politique et la réalité du marché.» 

Il existe bel et bien un problème de gouvernance selon plusieurs interlocuteurs interrogés. Sans compter des prises de décision excessivement lentes et une bureaucratie trop pesante. Il faut, parfois, des dizaines d’années avant que des projets voient enfin le jour. «Le Geneva finish», soit la sophistication réglementaire à outrance, est un frein au dynamisme et donc à l’attractivité de Genève», ajoute Vincent Subilia. Pour simplifier la gouvernance, faudrait-il fusionner ville et canton? «Il faut en tout cas fédérer les bonnes volontés, éviter la logique du pré carré et mettre un terme à la pathologie du silo», selon le responsable de la CCIG. 

«On a parfois l’impression que les politiques de gauche et de droite placent leur dogmatisme avant le bien commun. Alors qu’il faudrait plutôt fixer des priorités, avoir un véritable engagement, estime aussi Lionel Aeschlimann, associé de la Banque Mirabaud. Nous vivons dans un monde concurrentiel, il faut arrêter d’être naïf.» 

Bref, il est grand temps de réenchanter la ville car la concurrence est de plus en plus vive. Ne serait-il pas temps de lancer une opération «Make Geneva Great Again»? Tour d’horizon des pistes d’amélioration.

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