Bilan

Genève forme l'élite mondiale du négoce

L’arc lémanique se profile comme un centre d'excellence du trading de matières premières. Les formations à ce métier se développent et attirent un nombre croissant de personnes, issues notamment des banques.
  • Stockage de fer en Chine. Le trading de minerai asiatique a explosé. 

    Crédits: Reuters
  • Emmanuel Fragnière, professeur à la HEG, rappelle qu’il n’existe pas de manuel de formation.

    Crédits: Lionel Flusin

Acheter du soja au Brésil et le revendre en Europe, et s’assurer par tous les moyens du bon acheminement de cette marchandise périssable: tel est le travail des employés actifs dans le négoce des matières premières. Il y a une dizaine d’années, ce métier se déployait dans l’indifférence du public et ses professionnels se formaient sur le tas.

Mais la montée en puissance de l’Asie, et donc des volumes de matières premières et des flux, a placé cette activité sur le devant de la scène. Genève, l’un des centres mondiaux du commodity trading, s’est adaptée à cette situation. La place du bout du lac offre désormais toute une gamme de formations pratiques et académiques dans les métiers du négoce.

Chargé de cours à la Haute Ecole de gestion de Genève (HEG), Robert Piller propose à ses pupilles un panorama complet de ces professions. Il accueille plus de 40 élèves dans son major de 3e année (ou de 4e année pour un cursus en emploi). «C’est 50% de plus par rapport à il y a cinq  ans», indique cet ancien directeur financier d’une société de négoce, toujours actif dans ce métier.

Plusieurs dizaines de ses élèves travaillent désormais au sein des quelque 40 sociétés de négoce actives dans l’arc lémanique. «Ils sont par exemple assistants de traders ou de responsables d’opérations. Ils exécutent des contrats ou sont actifs dans le suivi de l’inspection des biens», résume ce passionné du commerce international.

Robert Piller rappelle que le négoce des matières premières étant entièrement business to business, il a longtemps échappé à l’intérêt du public. Ce fut notamment le cas avec le pétrole russe. Mais ce commerce est passé de l’ombre à la lumière avec l’explosion du volume des importations asiatiques, chinoises en particulier.

La hausse des prix a dopé la taille des sociétés de négoce. «C’était auparavant un business des plus calmes, et c’est ce que voulaient les compagnies. Mais la croissance du secteur a fini par attirer les regards sur ces métiers», résume-t-il.

Ce «coming out» a aussi entraîné un malentendu autour du commodity trading. Silviane Chatelain, responsable des formations au sein de Swiss Trading and Shipping Association (STSA), rappelle que dans ce secteur «il y a en fait peu de traders, mais beaucoup d’autres métiers comme des spécialistes des opérations logistiques, car une fois les matières achetées et vendues, il faut organiser le chargement, le transport, les inspections, surveiller la livraison, la facturation, etc.»

Une règle d’or

Dans ce métier où les matières transitent autour du monde par tous les moyens de transport imaginables, la notion de gestion des risques physiques et financiers est centrale. Toutes les formations offertes à Genève visent à approcher cet aspect, notamment à travers des simulations. Wouter Loeff, trader, enseigne cette discipline à travers des mises en situation dans le cadre du diplôme d’études avancées en négoce de l’Université de Genève.

Il compare cet apprentissage à un jeu de simulation de vol. «Les étudiants forment des équipes et disposent de lignes de crédit. Ils effectuent des recherches sur les produits et sur ceux qui les proposent. Ils peuvent demander des conseils à des traders et ont accès à des banques de données réelles.»

Effectuer une analyse sous stress, avoir la capacité de prendre des décisions rapides, gérer plusieurs opérations simultanément: telles sont quelques-unes des compétences exercées dans ces tests. «Il s’agit de leur donner une idée réelle de ce que sera ce travail», résume le trader néerlandais, qui a œuvré pour Cargill. Il faut aussi apprendre une règle d’or du métier: «High Volumes and Low Margins», les marges s’étalant entre 0,2 et 2%, selon la Swiss Trading and Shipping Association.

Ancien «risk manager» chez Cargill et professeur à la HEG, Emmanuel Fragnière parle de la nécessité d’immerger les étudiants dans l’apprentissage de connaissances tacites. «C’est un métier qui demande beaucoup de savoir-faire. On peut le décrire comme une sorte d’artisanat. La maîtrise s’acquiert par l’entraînement et la répétition.»

Au fil du temps, le trader en négoce de matières premières va apprendre à gérer les crises. «Mutinerie, mort d’un capitaine: tout peut vraiment arriver avec une cargaison», raconte ce spécialiste, qui rappelle qu’il n’existe pas de manuel pour apprendre ce métier.

Il indique que celui-ci a profondément changé. «C’était avant un marché de fermiers et de récoltes. C’est désormais un travail complexe et technique, qui intègre beaucoup de données tant financières que légales dans un environnement volatil. Les anciens spécialistes du grain sont aujourd’hui appelés à gérer du maïs/carburant. Ils travaillent dans une structure plus verticale, où les grandes sociétés de négoce possèdent l’ensemble de la chaîne, des terres au consommateur», résume Bernard Morard, professeur à l’Université de Genève.

Pourquoi choisir Genève?

Idéalement située entre l’Asie et les Amériques, Genève compose l’une des places centrales en matière de négoce, et donc de formation, jugent nos interlocuteurs. Mais décrocher un contrat dans une société n’est pas aisé pour autant.

«La ville regroupe nombre de quartiers généraux des plus grandes sociétés de négoce, rappelle Wouter Loeff. Mais les gens qui travaillent dans ces endroits sont souvent des seniors, dotés d’une longue expérience dans le commerce du grain, par exemple, dans des pays exportateurs. C’est donc plus dur d’accéder à un poste pour les nouveaux diplômés, suisses ou non», estime-t-il.

Les formations suivent les grandes places du négoce et chaque ville combat avec ses armes. «Il existe une guerre entre Singapour et Genève», juge Emmanuel Fragnière, pour qui «certaines critiques adressées à Genève au sujet d’un besoin accru de transparence et de réglementation, même si elles sont légitimes, visent à déplacer le marché des matières premières vers cette ville d’Asie».

10 000 employés

Chaque pays a son style. En Suisse, le professeur décrit un milieu professionnel de traders composé de personnes avec famille, à la recherche d’un cadre de vie agréable. «Il n’y a pas de concurrents en Europe pour les formations spécialisées en commodity trading», juge de son côté Bernard Morard, qui dirige les formations en négoce international à l’Université de Genève. Cet économiste estime que le marché de l’emploi dans ce secteur, qui intègre environ 10 000  personnes dans l’arc lémanique, restera plus ou moins stable dans le temps, face à une demande en formation qui est, elle, à la hausse.

Les difficultés vécues par le secteur bancaire ces dernières années provoqueraient un effet de déversement vers le commerce de matières premières, indique le professeur français. Des traders de la finance s’intéressent donc aux formations offertes à Genève, mais le passage vers ce «parent pauvre de la finance», comme dit Emmanuel Fragnière, nécessite un véritable changement de paradigme.

«Dans le négoce des matières premières, avertit Bernard Morard, il faut raisonner sur les produits de base, sur les stocks physiques, ce qui est loin des préoccupations de base du banquier.» 

 
Stéphane Herzog

Aucun titre

Lui écrire

Aucune biographie

Du même auteur:

Les magasins de sport tirent la langue
Maîtriser les nouvelles règles mondiales de la finance

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."