Bilan

Genève mise sur la diplomatie scientifique

La Fondation Geneva Science and Diplomacy Anticipator pourrait constituer un tournant scientifique pour la diplomatie helvétique et la Genève internationale.

Patrick Aebischer, Peter Brabeck et Ignazio Cassis.

Crédits: DR

Depuis sa contribution au CERN jusqu’à son admission récente au Conseil de l’Arctique, en passant par l’Agence spatiale européenne ou les programmes de l’Espace Européen de la Recherche, la Suisse a toujours été très active en matière de coopération scientifique internationale. Du point de vue de son personnel diplomatique dédié, la Suisse n’a pas non plus été en reste puisque c’est dès 1958 quelle créa son premier poste d’attaché scientifique (à Washington). Elle sut aussi innover en matière de “diplomatie pour la science”, en créant le réseau Swissnex, dont le premier bureau fut ouvert à Boston en 2000, non loin du MIT et d’Harvard, avec le soutien de la Fondation Lombard Odier.

Mais depuis une dizaine d’années, les choses ont évolué plus en profondeur, principalement en raison des interactions toujours plus fréquentes et complexes entre science et diplomatie. Les grands thèmes diplomatiques émergents sont en effet devenus inséparables de leur appréciation scientifique et ils ne manquent pas. Pensons par exemple à la contamination micro-plastique des océans, au changement climatique, à la desserte et dépollution transfrontalière de l’eau, à la biodiversité marine, la sécurité alimentaire, la pénurie des ressources, la biosécurité, l’épidémiologie, l’Intelligence Artificielle, au Big Data, aux manipulations génétiques, sans oublier les accords sur le nucléaire (iranien) pour lesquels les physiciens ont eu rang de négociateurs diplomatiques à part entière.

La nouvelle “diplomatie scientifique”

Les relations internationales se sont ainsi enrichies d’un apport constant de “la science pour la diplomatie”, alors même que scientifiques et diplomates n’étaient pas  -et ne sont toujours pas, prédisposés-, ni habituellement formés, à cela. 

C’est donc au gré de ces rapprochements et combinaisons qu’a émergée la nouvelle “diplomatie scientifique” (science diplomacy). Elle dispose de ces forums, de ces publications, de ses formations, et autres interfaces, y compris à l’université de Genève depuis l’ouverture en octobre 2018 de la Geneva Science-Policy Interface, destinée à relier université et ONG dans ce domaine.

La diplomatie scientifique ne se contente pas d’harmoniser des compétences scientifiques et géopolitiques, elle devient un instrument spécifique à part entière, réévaluant les équilibres géopolitiques à l’aune des rangs scientifiques des Etats et plus seulement des PIB, budgets militaires ou surface de territoires. 

L’exemple de la Suisse est typique à cet égard. Placée régulièrement en tête des pays les plus innovants de la planète, en particulier grâce à la qualité de sa recherche scientifique et des échanges de celle-ci avec l’industrie, la Suisse fait partie de ces petits pays qui peuvent dialoguer d’égal à égal avec de grandes puissances, à partir de sujets scientifiques précis, mais dont la discussion des incidences politiques critiques ne lui serait pas ouverte sans cela.

«Dépasser les idéologies»

Comme le décrivait en 2015 Rush Dew Holt Jr, CEO de l’American Association for the Advancement of Science (AAAS), c’est en effet « le langage et la méthodologie scientifiques » qui comptent parmi ses clés d’efficacité en ce qu’ils permettent « d'apprécier des preuves » et ce faisant, « de dépasser les idéologies », jusqu’à « désamorcer des situations politiquement explosives ». 

C’est exactement cet argument que le chef du DFAE Ignazio Cassis reprenait le 19 mars dernier à Berne au sujet de la survie du Corail dans le Golfe d’Aqaba à laquelle travaille l’EPFL , en décrivant « la science en tant qu'occasion de dialogue entre toutes les parties impliquées, et donc la science en tant qu'instrument diplomatique pour l'instauration de la confiance ».

De ce point de vue, la diplomatie scientifique est donc clairement créatrice d’effets de levier, au delà des seuls buts d’influence du soft power classique. Que la Suisse en général et la Genève internationale en particulier, aient tout intérêt à maitriser ce nouvel instrument semble donc une évidence.  

Pour autant, certaines questions demeurent: la science a-t-elle pour vocation de servir directement tel ou tel intérêt géopolitique national? La porosité des applications industrielles de la recherche et de la géopolitique ne présente-t-elle pas non plus de nouveaux risques? Les gouvernements ne seront-ils pas tentés d’utiliser toujours plus la science comme alibi d’un contrôle non démocratique de la société? Faire de la science en même temps que de la diplomatie, ne saurait en conséquence affranchir notre société de continuer à définir démocratiquement les grandes orientations de la diplomatie scientifique. 

C’est pour clarifier ces enjeux et les inclure dans la mission d’État hôte de la Suisse, dans le cadre de la Genève internationale, que Didier Burkhalter, lorsqu’il dirigeait encore le DFAE, mit sur pied en 2015 un groupe de travail “Geneva+”, composé notamment de Fulvio Pelli, ancien conseiller national et président du PLR, Patrick Aebischer ancien président de l’EPFL, François Longchamp, ancien président du Conseil d’Etat de Genève, Michael Møller, Directeur général de l'office des Nations Unies à Genève, Valentin Zellweger, représentant permanent de la Suisse auprès de l’ONU à Genève, Rolf Soiron, l’un des artisans de la fusion des cimentiers Holcim et Lafarge et ancien président d’Avenir Suisse, la professeure de médecine Doris Schopper, également directrice du Centre d’enseignement et de recherche en action humanitaire de Genève et ancienne présidente de la branche suisse de Médecins sans frontières, ou encore Sandrine Salerno, conseillère administrative de la Ville de Genève. A l’été 2018, le groupe remit son rapport recommandant la création de la fondation “Geneva Science and Diplomacy Anticipator” (GESDA), à parité de pouvoirs entre la Confédération et le canton de Genève comme cofondateurs (la ville de Genève étant consultée).

Ce projet “GESDA” demeure un projet test

Après quelques désaccords finalement résolus au sein du Conseil Fédéral, Igniazio Cassis pouvait annoncer fièrement le 20 février 2019 la création de cette fondation avec à sa tête Peter Brabeck-Letmathe comme président et Patrick Aebischer comme vice-président. 

Des voix critiques se sont toutefois élevées sur ce binôme, en raison d’une distance supposée trop grande du vice-président Aebischer vis-à-vis du monde académique genevois, ou encore à cause d’un marquage politique trop libéral du président Brabeck, au regard de ses anciennes fonctions à la tête du groupe Nestlé. 

Mais, à ce compte là, n’est-ce pas le projet tout court qu’il aurait fallu critiquer dès l’origine? Lorsqu’on lit en effet que les statuts de la fondation lui imposent explicitement de s’inspirer “du fonctionnement du monde des startups et du capital-risque” afin qu’elle puisse agir “au même rythme que l'accélération scientifique et technologique”, devait-on n’opérer de sélection qu’à l’image d’ONG opposantes ?  Par ailleurs, lorsqu’on apprend de ces mêmes statuts que la fondation devra nécessairement privilégier “les partenariats publics-privés d'envergure internationale et les projets à même d'apporter des solutions aux défis technologiques actuels et futurs, d'en faire des opportunités et d'élargir le cercle des bénéficiaires des avancées de la science et de la technologie”, le tout devant être largement financé par le mécénat privé (le rapport Geneva+ évoquait environ 8 millions de francs pour le trois premières années), cela ne plaçait-il pas, justement, la présidence et la vice-présidence choisies, au niveau de compétence requis et nécessaire? Il existe en tout cas des cohérences qui mériteraient d’être mieux présentées dans leur ensemble.

Enfin, ce projet “GESDA” demeure un projet test. Il n’est en effet prévu que pour une durée déterminée de 3 ans (phase pilote 2019-2022) et ne sera poursuivi qu’en cas de succès dans l’usage des 3 millions de francs promis par Berne et des 600’000 francs qui seront alloués par Genève (ville + canton), durant cette période. A l’heure où nous publions, la GESDA n’est pas encore inscrite au registre du commerce mais cela ne devrait plus tarder, le Grand Conseil de Genève en a accepté le premier financement de départ, même si, à Berne, la Commission de politique extérieure (CPE) du Conseil national n'a validé que d’un cheveu (9 voix contre 7 et 9 abstentions) les 3 millions de francs promis par la Confédération, lors de sa séance du 14 mai dernier, le Conseil national devant encore se prononcer en plénière. 

En toute hypothèse le Conseiller Ignazio Cassis n’a pas attendu ces formalités pour en faire la promotion internationale, notamment lors de sa rencontre avec son homologue brésilien Ernesto Araújo, le 26 avril dernier, concluant sa tournée en Amérique du sud. Pour ce dernier c’est le volet de la transformation numérique (gouvernance de l’internet, intelligence artificielle, robotique, etc.) qui lui semble correspondre le plus à ce que Genève peut incarner au titre de la « Science Diplomacy ». 

On serait tenté de dire : observons avec attention cette importante occasion d’évolution de la compétence diplomatique helvétique (et genevoise), qui est encore traitée dans les temps et jugeons sur pièces. 

Arnaud Dotézac

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