Bilan

Galeries d’art: la suisse a des talents

Sur un marché mondial en croissance, les acteurs helvétiques sont concurrencés par des mégastructures internationales. comment accompagner les artistes vers le succès?

  • La Suisse produit des artistes de renommée internationale, telle Pipilotti Rist (ci-contre, la performance «Toi comme le corail symbiotique», 2018).

    Crédits: Anthony Anex/Keystone
  • Paul-Henri Jaccaud, de la galerie Skopia à Genève: «Seule la durée montrera la qualité et la pertinence du travail de galeriste.»

    Crédits: Laurent Guiraud
  • Bérengère Primat détient une collection unique d’art aborigène à Lens, en Valais.

    Crédits: Jean-Christophe Bott/Keystone

Les clés du succès d’une galerie d’art? Pour Paul-Henri Jaccaud, de la galerie Skopia à Genève, il n’existe pas de critères quantifiables: «C’est une activité difficile et souvent ingrate mais… merveilleuse. Seule la durée montrera la qualité et la pertinence du travail de galeriste. Il faut du flair, de la conviction et du travail. La chance est aussi un facteur indispensable. Si vous privilégiez toujours l’art, à mon avis, vous êtes bien parti.»

Selon le Global Art Market Report 2019 d’Art Basel et UBS, le marché mondial de l’art se porte bien avec des ventes en hausse de 6% pour atteindre 67,4 milliards de dollars. Rétabli de la crise financière de 2008, le marché affiche une croissance vigoureuse depuis deux ans. En Suisse cependant, les galeristes pointent des affaires très volatiles. On note un rétrécissement et une polarisation du marché, selon Paul-Henri Jaccaud. «Il y a moins de galeries aujourd’hui qu’il y a dix ans. Socialement, une partie du phénomène de mode qui a atteint son pic en 2013 est passée. Les adresses qui font un travail de découverte auront peut-être plus de peine à survivre. En effet, les artistes à succès émergents résistent peu aux offres d’un nouveau modèle de galerie, les mégagaleries. Ces géants de l’art sont apparus il y a une vingtaine d’années et avivent la concurrence.»

Entre golden-boys et bricoleurs

Sur la scène helvétique de l’art, trois centres s’imposent. «A Zurich, vous avez les golden-boys. A Bâle, les aristocrates. Et à Genève, les bricoleurs», s’amuse un observateur. Toujours est-il que, cette dernière décennie, deux poids lourds d’origine américaine se sont installés chez «les bricoleurs» du bout du lac, avant tout pour toucher un public international qui transite par Genève. Larry Gagosian a ouvert une succursale en 2010 sur la place de Longemalle et Pace Gallery a pris ses quartiers sur le quai des Bergues en 2018. Rien que dans le segment de l’art contemporain, près d’une centaine de galeries sont actives en Suisse.

Dans un écosystème qui fonctionne, la mission d’une galerie est de construire la nouvelle génération d’artistes. «Un bon galeriste fait le même travail qu’un éditeur. Il investit dans un talent sur le long terme», indique Jean-Paul Felley, directeur de l’Edéha, école de design et haute école d’art du Valais. Le développement d’un artiste passe par différents jalons. Egalement commissaire d’exposition, le Valaisan reprend: «Lorsqu’un artiste perce au niveau régional, il faut veiller à ne pas épuiser le marché local et collaborer avec une galerie alémanique qui va prendre le relais de l’autre côté de la Sarine. Puis vient la transition à l’international. Attention, si la cote d’un artiste grimpe trop vite, celui-ci risque de manquer le passage à la vitesse supérieure.» Comme illustration de ce parcours, l’historien de l’art cite l’exemple de Valentin Carron. «Valaisan d’origine, il commence par la prestigieuse galerie zurichoise Eva Presenhuber, avec laquelle il travaille toujours, puis il s’associe également avec 303 Gallery à New York, ainsi que David Kordansky Gallery à Los Angeles.»

Essor des artistes romands

«La Suisse produit des artistes de renommée internationale», souligne Jean-Paul Felley. La 26e édition du classement artistique de Bilanz (magazine associé à Bilan pour l’opération des 300 plus riches de Suisse) met sur le podium la vidéaste Pipilotti Rist (N°1), Roman Signer (N°2), grande figure de l’art visuel maniant humour et dérision, ainsi que l’artiste engagé Thomas Hirschhorn, auteur de sculptures précaires (3e place). Le classement distingue également de nouvelles têtes, dont nombre de Romands et de femmes. Originaire de Morges et installé à Berlin, Julian Charrière voyage autour du monde et signe des commentaires multimédias sur l’état de la planète. Connue pour ses sculptures en bois et ses installations, la Morgienne Claudia Comte se penche actuellement sur le changement climatique et la migration. Toutes deux de Genève, Sonia Kacem s’illustre dans la recherche sur les matériaux et Vanessa Billy travaille sur les questions écologiques. Enfin, née près de Berthoud (BE), Julia Steiner improvise sa peinture sur des murs entiers, fascinée par l’immédiateté du dessin. Quant au Lausannois Nicolas Party, établi à Brooklyn, il allie le dessin par ordinateur et la peinture classique pour produire des natures mortes fascinantes.

Bonne nouvelle pour les collectionneurs, il est actuellement possible de participer à l’essor d’un jeune artiste pour quelques milliers de francs. Jean-Paul Felley constate: «A côté de personnalités comme Pipilotti Rist ou Ugo Rondinone qui sont quasiment devenus des marques de fabrique, d’autres artistes s’avèrent très établis tout en restant abordables en raison de la taille de leur marché.» L’expert ajoute qu’«il existe de très grands noms suisses de l’art qui restent moins connus du grand public comme Olivier Mosset qui est établi aux Etats-Unis. Cet homme de 75 ans est une figure centrale de la peinture abstraite d’après-guerre. Les Suisses pourront découvrir son œuvre lors d’une rétrospective qui débute en février au Mamco de Genève.»

Galeristes renommés

Au niveau mondial, cinq galeries se partagent 40% du marché. Créée en 1992 à Zurich, Hauser & Wirth est l’une d’entre elles, avec des filiales notamment à New York, Los Angeles, Hongkong, Londres, Somerset (Angleterre), Saint-Moritz et Gstaad. A la base de cette aventure, le trio fondateur formé par Ursula Hauser, de la famille du groupe électroménager Fust, acquis par Coop en 2007, sa fille Manuela et l’époux de cette dernière, Iwan Wirth. Le couple est aujourd’hui associé à Marc Payot. Même si la stratégie repose sur d’importants moyens d’investissement, elle n’en reste pas moins exemplaire. Les galeristes ont acquis très tôt des «estates», c’est-à-dire qu’ils gèrent les successions d’artistes de premier plan comme celles de la plasticienne Louise Bourgeois ou du sculpteur Henry Moore. Figurant parmi les personnages les plus influents dans le monde de l’art selon ArtReview, ils ont fait preuve d’une intuition remarquable en s’associant avec des créateurs contemporains comme les Américains Paul McCarthy et Mark Bradford ou la Saint-Galloise Pipilotti Rist. En pleine expansion avec de nouveaux espaces d’exposition sur le point d’ouvrir, ils réunissent aujourd’hui un total de 90 créateurs, dont un tiers d’«estates». Les galeristes participent, entre autres, aux foires Art Basel, ce qui représente d’importantes charges. Le stand le plus modeste y coûte déjà dans les 90 000 francs.

Passons à la question des prix des œuvres. Traditionnellement, ce qui fait monter la cote d’un artiste, c’est un consensus entre musées et institutions, galeristes et critiques d’art. Ce triangle est maintenant juxtaposé à de nouveaux acteurs comme les conservateurs indépendants, les conseillers en art, les collectionneurs qui ont leur propre musée, les fondations et les plateformes numériques.

De leur côté, les entreprises utilisent aujourd’hui l’art dans des objectifs de communication. Nicolas Party a par exemple été choisi par la Fondation Marciano Art à Los Angeles, fondation du label de mode Guess, pour peindre une fresque murale.


(Crédits: Jean-Christophe Bott/Keystone)

«Toute collection exige un fil conducteur»

Laurent Issaurat, responsable Global Art Banking Services chez Société Générale Private Banking.

Quels sont les différents types de collectionneurs que l’on rencontre en Suisse?

Les profils sont très divers. Il peut s’agir de personnes qui ont acquis, au fil d’une carrière internationale, des objets du monde entier pour constituer une sorte de cabinet de curiosités d’objets qui peuvent être très hétéroclites. On rencontre aussi des artistes et héritiers d’artistes, ou encore des marchands d’art. La Suisse compte beaucoup de grands collectionneurs comme Ernst et Hildy Beyeler, Jean Claude Gandur ou Michael Ringier. J’ai récemment découvert le travail de la Fondation Opale, de Bérengère Primat, qui réunit une collection unique d’art aborigène, à Lens en Valais.

Comment choisir les œuvres qui vont constituer une collection?

Il est primordial de donner une personnalité, une âme à l’ensemble que l’on va constituer, pour éviter de produire un simple reflet du marché de l’art. Il faut définir un fil conducteur, qui se précisera au fil des acquisitions, pour créer une tonalité, une couleur, un sens particulier à l’ensemble. Il arrive que le collectionneur bifurque, voire change radicalement de cap. Par exemple, Isabelle et Jean-Conrad Lemaître se sont d’abord passionnés pour l’art contemporain en deux dimensions. Puis ils ont cédé l’ensemble de leurs acquisitions pour constituer une nouvelle collection d’art vidéo de tout premier plan.

Qu’est-ce que l’on attend exactement des conseillers en art?

Leur mission va de l’accompagnement dans un projet d’acquisition ou de vente d’œuvres d’art à l’administration matérielle ou la mise en valeur d’une collection. Ils interviennent aussi pour trouver des solutions d’assurance pour ces actifs. Ils procurent enfin un soutien dans le processus de transmission à la génération suivante, en tenant compte, dans certains cas, d’options philanthropiques. Ces tâches très diverses sollicitent le travail de différents professionnels spécialistes dans leurs domaines respectifs. Ils sont sélectionnés en fonction de leur expertise et aussi sur le critère d’une éthique irréprochable.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

Du même auteur:

CFF: Comment éviter le scénario catastrophe
L’omerta sur le harcèlement sexuel existe aussi en suisse

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."