Bilan

Femmes leaders: Vive les quotas

En Suisse, elles sont 12% dans les conseils d’administration et 4% dans les fonctions dirigeantes. Face à l’inertie helvétique, une politique imposant un pourcentage de femmes n’est plus un tabou.
  • Nommée en 1991 professeure ordinaire de finance à Lausanne, Rajna Gibson Brandon avait fait la une de Bilan en 1994. Depuis, le nombre de femmes occupant un tel poste n’a guère changé. Crédits: Lionel Flusin
  • La socialiste Susanne Leutenegger Oberholzer a déposé une initiative parlementaire pour davantage de femmes dans les conseils. Crédits: Gaetan Bally/Keystone
  • Volontarisme. Avec 30% de femmes, le conseil d’administration de Coop est l’un des meilleurs élèves en Suisse. Crédits: Alain Margot, Dr
  • De gauche à droite: Anna Headon et Alexandra Post Quillet, fondatrices de l’institut Crescendo Marketing, et Sheryl Sandberg Crédits: Alain Margot, Dr
  • Sheryl Sandberg, cadre dirigeante chez Facebook et auteur d’un livre encourageant les femmes à se montrer offensives au travail. Crédits: Alain Margot, Dr
  • Crédits: Peter Klaunzer/Keystone

Rajna Gibson Brandon est pessimiste. «J’ai été nommée professeure ordinaire de finance en 1991 à l’Université de Lausanne. Force est de constater qu’en Suisse le nombre de femmes occupant un tel poste n’a guère changé depuis. Les diplômées détenant des postes à responsabilités restent tellement rares dans la finance et l’industrie que j’en viens à reconsidérer ma position sur les quotas.

Je pense aujourd’hui que de telles mesures sont nécessaires dans un premier temps pour inverser la tendance.» Professeure de finance à l’Université de Genève et directrice du Geneva Finance Research Institute (GFRI), Rajna Gibson Brandon exprime un point de vue qui s’étend maintenant bien au-delà des milieux de gauche. «Au départ, j’étais opposée aux quotas car cela va contre l’esprit libéral. Mais les choses évoluent tellement lentement en Suisse, qu’aujourd’hui je soutiens cette idée. Les quotas produisent en tous les cas un effet d’accélération.»

Administrateur de Tamedia (éditeur de Bilan) et fondateur du Swiss Board Institute, Tibère Adler ironise: «Françoise Giroud disait que l’égalité sera réelle le jour où on nommera des femmes incompétentes à des postes de responsabilité. Et si vous pensez au nombre d’hommes qui ne sont administrateurs que par copinage ou pour leur réseau, il y a de la marge.»

Comme le démontre l’institut Crescendo Marketing qui s’est associé à Bilan pour réaliser une enquête exclusive sur les femmes administratrices*, les chiffres sont têtus. Les femmes occupent en 2012 11,6% des sièges dans les conseils d’administration. Un chiffre qui place la Suisse en dessous de la moyenne européenne, à la douzième place du classement, derrière l’Espagne et devant la Grèce et l’Italie. Les pays scandinaves forment le peloton de tête, suivis par la France et la Grande-Bretagne.

Pire, les femmes étaient 4% en 2010 à occuper des fonctions dirigeantes, selon l’Office fédéral de la statistique. A ces postes, elles gagnent jusqu’à 30% de moins que les hommes, note le Bureau fédéral de l’égalité. Tous grades confondus, les femmes gagnaient dans le secteur privé en moyenne 23,6% de moins que leurs collègues masculins, contre 25% deux ans plus tôt.

Dans l’Administration fédérale, l’écart moyen de salaire entre les genres s’est réduit sur la même période de 16,5 à 14,7%. Les femmes se retrouvent en outre en grande majorité aux postes à bas salaire. Dans l’ensemble de l’économie, près de deux postes de travail sur trois avec une rémunération inférieure à 3500  francs bruts par mois sont occupés par du personnel féminin.

Crescendo Marketing rappelle qu’en Europe six pays sur les dix-sept que compte l’Union ont introduit des quotas. En Norvège, où les femmes sont 36,4% dans les conseils, une politique de quota de 40% est entrée en vigueur en 2006. En France, la progression est encore plus spectaculaire. Annoncée en 2011, la perspective d’une entrée en vigueur d’un quota de 20% d’ici à 2014 et 40% d’ici à 2017 a fait bondir la proportion de femmes de 65% en deux ans, pour atteindre 20,5%.

Le recours aux quotas se banalise dans la vie publique. En avril dernier, Zurich a rejoint les villes qui imposent des quotas de femmes aux postes cadres de l’administration. Un taux de 35% a été voté par le Conseil municipal à majorité de gauche (législatif), alors que la proportion de femmes cadres s’établit aujourd’hui à quelque 17%.

En 2009, Bâle a ouvert la voie en votant un quota de 30% de femmes pour les postes cadres des organes de surveillance des institutions de droit public. Berne et Schaffhouse ont pris des mesures similaires en 2012. En Suisse romande, seul Fribourg a imposé un quota, sur une motion de la secrétaire des femmes PLR (Parti radical-libéral) Claudine Esseiva (lire son interview page 50) acceptée en septembre 2012: «Du moment que les administrations sont financées par les impôts des citoyens, il est légitime pour les élus de la population d’établir des règles. La motion a été acceptée à l’unanimité par le législatif de la Ville de Fribourg, composé à une courte majorité de gauche.» 

Des arguments économiques

Signe d’un tournant, le Business & Professional Women (BPW) s’est engagé ce début d’année en faveur des quotas, en dépit de sa vocation libérale, et soutient les positions des femmes PLR. «Si des mesures facultatives ne devaient pas porter leurs fruits, nous sommes en faveur d’objectifs fermes également pour les entreprises cotées en bourse en plus de l’Administration publique.»

Leur argumentaire s’inscrit dans une logique économique: «Les femmes disposent d’une excellente formation et sont en grande majorité actives. Puisque 80% des décisions d’achat incombent aux femmes, il est incompréhensible que les entreprises n’utilisent pas ce capital.

A vitesse constante, une égalité approximative des femmes dans les directions et les conseils d’administration pourra être atteinte au plus tôt dans quarante ans. En période de pénurie de spécialistes, l’économie renonce pourtant à une ressource aussi riche, composée de femmes formées ayant coûté à l’Etat.» Mais l’idée des quotas n’est pas du goût des partis de droite, du moins chez les hommes, ni des associations économiques. L’Union patronale suisse et EconomieSuisse se disent favorables à la promotion des femmes, mais opposées aux quotas, dans une prise de position commune publiée en décembre 2012.

Directrice romande de la fédération des entreprises helvétiques, Cristina Gaggini explique: «Nous préconisons des objectifs propres à chaque entreprise. Si un supérieur ne satisfait pas aux objectifs, il doit expliquer pourquoi il n’a pas trouvé de candidate. En Suède, cette manière de procéder porte ses fruits: en 2012, 24,6% de tous les administrateurs de sociétés sont des femmes, contre 15,6% seulement selon la moyenne européenne.»

Pour Cristina Gaggini, les quotas ne s’attaquent pas à la racine du problème: «Il convient d’améliorer les structures permettant de concilier emploi et vie familiale. Or les entreprises privées qui souhaitent créer des crèches sont encore trop souvent confrontées à des exigences administratives rédhibitoires. Enfin, il faut surtout un changement de mentalité. Aussi longtemps que l’essentiel des tâches familiales et éducatives au sein du couple sera dévolu aux femmes, celles-ci auront bien du mal à exercer des fonctions dirigeantes.»

Quant à Claudine Esseiva, elle réagit: «Je suis très heureuse qu’EconomieSuisse ait publié pour la première fois une prise de position sur la promotion des femmes. C’est un signe que le débat avance, porté par les discussions autour de la votation de l’article constitutionnel sur la famille et de l’initiative de l’UDC sur l’allégement fiscal des familles avec enfants.»

Moment clé, en ce début d’année. Viviane Reding, commissaire de l’Union en charge de la justice, a produit une détonation dans le ciel européen. La Britannique a lancé le projet d’introduire des quotas de femmes tout en reconnaissant avec humour qu’ils ne sont pas une bonne solution mais qu’il n’y en a pas d’autres. Au mois d’avril, Vince Cable, le ministre britannique des Entreprises, maintenait la pression suite au ralentissement du rythme des promotions féminines dans son pays.

«Les entreprises ne doivent se faire aucune illusion: le gouvernement adoptera des mesures plus fermes si nécessaire», a-t-il déclaré au Standard. Cette annonce a forcé les acteurs de la vie publique et économique à considérer la question de l’accès des femmes aux responsabilités d’une manière internationale.

En Suisse, la conseillère nationale socialiste Susanne Leutenegger Oberholzer a déposé une initiative parlementaire en septembre 2012. Le document demande une proportion équilibrée entre hommes et femmes dans les conseils des entreprises cotées en bourse. «Le texte est actuellement à l’étude en commission jusqu’en décembre», renseigne l’avocate et économiste de Bâle-Campagne.

Si l’initiative échoue au Parlement, lancera-t-elle une initiative populaire, comme l’a fait Thomas Minder contre les rémunérations abusives? «Il serait beaucoup plus difficile de rallier la population au principe des quotas. Mais quelle que soit l’issue de ma démarche, je continuerai à me battre pour faire avancer cette cause.» Le spectre de l’initiative Minder produit cependant son effet dans les milieux de droite et de l’économie. De crainte qu’un scrutin populaire vienne leur imposer des règles, les grandes compagnies ont pour la plupart entrepris des efforts en faveur de la diversité. 

Cherche femmes désespérément

Chez les chasseurs de têtes, un mandat sur deux pour recruter un administrateur ou un membre de la direction générale porte maintenant sur une femme. «Plus de la moitié de nos mandataires demandent une short list qui en comporte une.

On stipule aussi fréquemment les origines tessinoises ou romandes», confirme Cornelia Tänzler Peverelli, managing partner chez Heads! à Genève. Armin Meier, managing director chez Boyden, prolonge: «Les entreprises qui sollicitent une firme spécialisée comme la nôtre le font pour trouver des profils spécifiques. La recherche de femmes est ce que l’on nous demande le plus fréquemment.»

Et les démarches volontaristes se multiplient. Le canton de Neuchâtel a par exemple nommé une femme à la présidence d’Hôpital neuchâtelois en 2010: Claudia Moreno. Manuela Surdez et Nathalie Tissot sont respectivement présidente et vice-présidente de la Banque Cantonale Neuchâteloise. Et Virginie Carniel préside le SCAN, le Service cantonal des automobiles et de la navigation. «C’est Fernand Cuche qui m’a nommée lorsqu’il était conseiller d’Etat représentant des Verts, alors que je suis plutôt étiquetée à droite, relate cette dernière. Mais il voulait une femme avec une expertise de manager acquise dans le secteur privé.»

En Europe, les femmes représentent aujourd’hui près d’un tiers (30,8%) des nouvelles nominations au sein des conseils d’administration. Le nombre de conseils exclusivement masculins a reculé de 7% en deux ans, pour s’établir à 16% du total. Or, en Suisse, la proportion de conseils à 100% mâles s’élève encore à un quart, alors qu’il n’y en a plus en France ni au Danemark. Cet atavisme se rencontre dans des secteurs techniques (Oerlikon, Clariant ou Ruag), mais aussi dans le domaine des services (Swissquote ou Valora). Quant au groupe technologique zurichois Ascom, il a nommé une femme en avril.

Meilleurs élèves, la BCV (Banque Cantonale Vaudoise), Vaudoise Assurances et le fabricant lucernois d’ascenseurs Schindler comptent 15% de femmes dans leur conseil. Cette part monte à 20% chez Swisscom, Nestlé et Migros, puis à 25% chez UBS. Enfin, La Poste Suisse et Coop en ont recruté plus de 30%.

Fondateur de l’Acad (Académie des administrateurs de sociétés), administrateur indépendant et vice-président de La Poste Suisse, Dominique Freymond analyse: «Soucieuses de leur image, les sociétés de l’indice de référence de la Bourse suisse SMI veulent recruter des femmes et font appel à des chasseurs de têtes pour trouver des administratrices. Les pouvoirs publics soignent aussi la diversité, ce qui n’est pas encore le cas des quelque 180  000 sociétés anonymes du pays. Dans les PME, vous trouvez des femmes essentiellement quand elles sont propriétaires ou de la famille.»

La diversité participe à la croissance

Les avantages de la diversité passent pourtant aujourd’hui pour un fait acquis pour les plus grands bureaux de conseil, relève Crescendo Marketing. «C’est un élément important pour la bonne gouvernance et la compétitivité de l’entreprise», selon Deloitte. Pour Egon Zehnder: «L’augmentation de la diversité au sein des conseils participe à l’innovation et à la croissance.»

Venu des Etats-Unis, le concept de diversité recouvre bien sûr le genre, mais aussi les origines ethniques et culturelles ainsi que l’âge. Selon une étude datée d’avril du cabinet d’avocats international Eversheds, la diversité, au sens le plus large, a un impact important sur les performances d’un conseil. Cela comprend les compétences, les expertises en dehors du secteur, les expériences à l’international…

«Le genre n’est pas un critère, mais la diversité, oui. La grande maladie des conseils d’administration, c’est de réunir des avocats et des financiers et seulement peu de gens qui comprennent bien le domaine et qui se soucient de la clientèle», condamne un chasseur de têtes interrogé par Crescendo Marketing.

Pour Ariane Moser, administratrice chez Sunrise: «La professionnalisation du recrutement implique que l’on cherche des compétences en dehors du champ d’activité de l’entreprise. Un élargissement qui ne peut être que favorable aux femmes.» Dominique Freymond observe: «Pour que la dynamique d’un conseil change, les femmes doivent être au moins deux. S’il n’y en a qu’une seule, elle sera minorisée et peinera à influencer les décisions.» Pour atteindre cette proportion de deux femmes sur des conseils de huit membres en moyenne, le pourcentage actuel de quelque 12% devrait simplement doubler pour atteindre 25%, soit le quart de l’effectif.

Fondatrice du bureau de conseil PotentialYse à Neuchâtel, Diane Reinhard a lancé avec Geneviève Bauhofer (AZI Innovation) et François Gauchenot (Saint-Georges Institute) une initiative baptisée le cercle des «100 administratrices-ambassadrices». Ce projet créé en 2011 vise à faire connaître 100 femmes qui, par leurs compétences, peuvent enrichir la composition des conseils d’administration des entreprises helvétiques.

«Seules quelques femmes en vue sont appelées à occuper des sièges qu’elles cumulent dans différents conseils. Quand on les interpelle, les décideurs affirment qu’ils souhaiteraient avoir davantage de femmes à ces postes, mais qu’ils n’en trouvent pas. Avec ce cercle, nous voulons démontrer qu’il y a au contraire plein de candidates de valeur à disposition», déclare Diane Reinhard. L’objectif est de réunir 100 femmes qui se mettent ainsi au service de l’économie. «Actuellement, nous avons constitué une liste d’une cinquantaine de personnes. Nous comptons arriver à cent cette année encore», poursuit Diane Reinhard.

«Avec l’introduction des quotas dans certains pays européens, on a vu un phénomène de cooptation, avec les mêmes femmes qui se retrouvent dans une vingtaine de compagnies. En Suisse comme ailleurs, une femme qui accède à un conseil s’en verra automatiquement proposer une demi-douzaine d’autres. Or pour que la situation évolue, il faut faire l’effort de convaincre et recruter des personnalités qui n’occupent pas encore ces fonctions. C’est ainsi que l’on élargira ce cercle», souligne Virginie Carniel. «C’est notre rôle en tant que professionnels de chercher des personnalités «nouvelles» pour obtenir la meilleure complémentarité dans les conseils. Pour cela, nous utilisons les outils communautaires comme le site LinkedIn mais privilégions surtout les références personnelles», rapporte Armin Meier.

Si l’on en croit les témoins réunis par Crescendo Marketing, la vie politique joue un grand rôle dans le recrutement. Cela concerne surtout les institutions liées à l’Etat comme les régies fédérales, les banques cantonales, les hôpitaux, les transports publics et les corps dont les dirigeants sont désignés par les gouvernements. Les réseaux professionnels et privés comptent aussi pour beaucoup. Plus une femme est visible et connue d’un grand nombre de personnes, plus elle a de chances d’être proposée par un actionnaire important ou un leader d’opinion.

Illustration avec Manuela Surdez, présidente de la BCN. «J’ai sans doute été choisie en raison de mon domaine d’expertise, je suis économiste de formation. Avec mon mari, nous avons créé notre entreprise Goldec il y a vingt-quatre ans. Cette expérience professionnelle d’entrepreneur et de management a aussi compté. En outre, je connais bien les institutions politiques. J’ai été conseillère générale libérale à La Chaux-de-Fonds pendant six ans et députée au Grand Conseil pendant cinq ans.»

Administratrice de la BCV et du Conseil des écoles polytechniques fédérales, Beth Krasna a, par le passé, siégé chez Coop, l’horloger Raymond Weil, le groupe d’ingénieurs-conseils Bonnard & Gardel. Administratrice indépendante depuis une dizaine d’années, elle a été vice-présidente des CFF. Cette ancienne CEO spécialisée dans les restructurations (Valtronic, ABB Sécheron) préside encore la Fondation en faveur de l’art chorégraphique qui organise le Prix de Lausanne.

«Au début, j’ai siégé dans des conseils comme actionnaire. L’Ecole nouvelle de la Suisse avait comme plus gros actionnaire l’association des anciens que je représentais. J’ai aussi été administratrice en tant que partenaire d’une société de capital-risque. Je siégeais au conseil des sociétés dans lesquelles nous avions fait un investissement. Et puis j’ai été sollicitée pour mon expérience acquise dans cette fonction. Pour les CFF, c’était mon passé en tant qu’administratrice, le fait que je connaissais le matériel roulant et ma connaissance de la finance.»

Dans les PME, le casting demeure très informel. «On se tourne vers des personnes de confiance en cherchant une complémentarité très classique recouvrant un légal, un financier et un expert de l’industrie», dit un chasseur de têtes à Crescendo Marketing. «L’erreur, c’est de chercher des gens qui vous ressemblent et d’évoluer dans une monoculture, sanctionne Virginie Carniel, consultante indépendante de métier.

Dans certaines PME, vous trouvez des administrateurs qui sont aussi de l’équipe dirigeante et actionnaires. Les industriels se montrent volontiers réticents à recruter des administrateurs extérieurs, de peur qu’ils «ne comprennent rien au métier». Or ils ont justement besoin d’un regard extérieur critique pour rester compétitifs.» Virginie Carniel sourit: «En raison de la visibilité d’une femme, le réflexe est de vouloir une administratrice qui soit au moins CEO. Et les décideurs se plaignent de ne pas en trouver. Mais regardez la composition actuelle des conseils, les hommes ne sont de loin pas tous CEO.»

Mais, de l’avis général, le processus de recrutement dans les PME se professionnalise, avec un processus plus ciblé, l’établissement d’une «long» et d’une «short list», dressées en fonction de critères précis. L’exemple des sociétés cotées et publiques fait école. Directrice de la Chambre vaudoise de commerce et d’industrie (CVCI), Claudine Amstein relève: «Si, par le passé, les administrateurs étaient surtout des proches du patron, ce sont aujourd’hui des interlocuteurs dont on attend des compétences particulières. Le monde s’est complexifié. Nos PME exportent dans le monde entier. Les patrons sont souvent très seuls et attendent une véritable expertise de la part du conseil.»

L’ISADE, l’Institut suisse des administrateurs, a publié en avril une prise de position en faveur du recrutement de femmes et proposé dix lignes de conduite. Parmi celles-ci: «Lors de qualifications équivalentes, donnez la préférence à une femme.» Virginie Carniel commente: «Les mentalités évoluent. Le document a été très bien reçu. Ça n’aurait pas été le cas il y a dix ans.»

Les compétences privilégiées

A partir de l’étude de Crescendo Marketing se dessine un profil de l’administratrice idéale. Avoir été CEO ou en charge des finances d’une entreprise propulse d’emblée la candidate dans le premier choix. Rares sur le marché, les femmes venant de la technique sont très sollicitées. Dans une compagnie publique nationale, il faudra parler l’allemand. Ou l’anglais dans une multinationale. Ajoutez un peu de notoriété et d’entregent ainsi qu’un engagement sans faille et vous aurez la candidate idéale.

Tous les observateurs l’attestent, les femmes sont aujourd’hui très nombreuses à s’intéresser à cette fonction. Mais elles ne réalisent pas forcément les implications en temps et en responsabilités. Dominique Freymond précise: «Chaque membre d’un conseil est solidaire et responsable de la société sur ses biens personnels. En cas de faillite due à des négligences, l’AVS envoie des commandements de payer aux administrateurs afin qu’ils règlent les cotisations impayées par l’entreprise.»

Afin d’accéder à ces cénacles, le Vaudois conseille d’élaborer son profil autour de quelques compétences clés. Si on vise la grande distribution – Migros ou Coop – mettre en avant des acquis dans le marketing, par exemple. Faire valider son expérience dans la définition de stratégies, les finances, l’audit ou encore le recrutement de cadres. Puis valoriser sa disponibilité et sa connaissance du fonctionnement d’un conseil.

«Il faut se faire connaître en fonction d’une compétence particulière et concentrer son message sur celle-ci. Si vous êtes compétente en marketing, cibler bien les événements et le networking afin de vous créer une identité forte dans ce domaine», expose Claudia Tänzler.

«On ne postule pas pour devenir administrateur mais on est approché par un chasseur de têtes ou par quelqu’un du conseil. Il faut donc faire connaître son intérêt et ses qualités en activant les réseaux. Suivre des cours sur la gouvernance permet aussi de se lier avec des administrateurs. On peut rencontrer des industriels au sein des Chambres de commerce», note Dominique Freymond, qui dispense justement des formations.

Claudine Amstein renchérit: «Une des missions de la Chambre est d’offrir un réseau à ses membres. Tout indépendant peut devenir membre et nous organisons quelque 200 manifestations par an, comme, par exemple, des visites d’entreprises.» Ainsi, la CVCI donne un cours sur les moyens de faire du networking en son sein et chapeaute un business club qui a pour but de créer les contacts.

Tibère Adler mentionne le mentoring. «Il peut être intéressant d’établir un contact avec un personnage expérimenté siégeant dans des conseils d’administration. C’est un moyen tout à fait classique d’obtenir une recommandation.» – «Les femmes doivent s’engager activement dans les réseaux, de la même manière que les hommes, sans se limiter aux associations réservées aux femmes.

Le mieux est de se tourner vers des réseaux où règnent mixité et diversité», appuie Armin Meier. Celui-ci est derrière un nouveau projet: «Nous prévoyons pour le début de l’année prochaine un événement pour mettre en contact des présidents de conseils avec des administratrices potentielles. Cette plate-forme, baptisée Professional Boards Forum, s’est déjà tenue en Norvège, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas avec un grand succès. Nous enregistrons déjà des retours très positifs sur cette idée.»

Les initiatives pour constituer des listes de femmes «papables» se multiplient. Les chasseurs de têtes ont les leurs. Le BPW prépare une base de données à l’usage des tiers pour la fin de l’année. Virginie Carniel, vice-présidente du BPW, affirme: «Le vivier est là et les femmes ne sont plus à former. Elles ont la base financière nécessaire car, dans leur métier, elles gèrent des budgets. Elles sont très nombreuses dans les professions juridiques et le marketing, des domaines que doit recouvrir un conseil. Un travail à temps partiel leur laisse en outre la disponibilité nécessaire pour une activité qui prend entre 20 et 30% de leur agenda.»

«Dans une ancienne régie fédérale comme RUAG, le management était encore récemment entre les mains de cadres de l’armée. Un pipeline masculin. Mais ça change énormément, car maintenant les responsables proviennent des grandes écoles (ETHZ, EPFL, HES…). Chez RUAG, il y a déjà une directrice générale à Nyon et il y a déjà eu une CEO de l’entreprise.» C’est ce que constate Nicola Thibaudeau, ingénieure en mécanique, administratrice de La Poste Suisse et CEO de l’entreprise de microprécision MPS à Bienne.

Administratrice chez Vaudoise Assurances et la Banque Cantonale du Valais, Chantal Balet voit des progrès: «Nous sommes par exemple deux femmes de ma génération – la soixantaine – nouvellement entrées au conseil d’Implenia. Le phénomène devrait s’accélérer à l’avenir pour les plus jeunes.»

L’exemple de Deloitte

La réflexion va aussi de l’avant chez certains employeurs, les plus offensifs étant originaires des Etats-Unis. Ainsi, chez le géant américain de l’audit et du conseil Deloitte, il existe un réseau international interne qui vise à soutenir le développement des femmes au sein de l’entreprise: Women Initiative Network (WIN).

«WIN a démarré en Suisse lors de la Journée de la femme en 2007. Cela a été rendu possible grâce à l’implication active de plusieurs femmes associées, le niveau hiérarchique le plus élevé chez nous, qui, dans un premier temps, se sont soutenues entre elles», témoigne Nathalie Ledrich, manager RH et en charge d’animer le réseau WIN en Suisse romande.

«Depuis, WIN a beaucoup évolué. Notre équipe de projet organise par exemple un atelier le 7 juin prochain afin d’aborder la question du genre féminin-masculin au travail, de permettre d’identifier les stéréotypes en la matière et d’améliorer les relations hommes-femmes en entreprise. Il s’agira d’une première pour Deloitte», annonce Nathalie Ledrich.

Au sein du département audit de cette société, l’ensemble du personnel doit passer le diplôme d’expert-comptable pour devenir manager. Cela prend environ cinq ans et concerne des trentenaires, soit l’âge auquel on songe généralement à avoir des enfants. «Dans ce contexte, au vu de l’investissement en temps important que cela nécessite et afin de garder nos hauts potentiels, il nous fallait trouver une solution. Depuis de nombreuses années, nous permettons aux personnes concernées d’aménager leur temps de travail avec notamment des temps partiels, dont tous les collaborateurs, quel que soit leur grade, peuvent bénéficier. Plusieurs de nos associées actuelles en profitent d’ailleurs.»

WIN va en outre offrir à l’une de ses collaboratrices la formation strategies for leadership, empowering women executives, mise sur pied par l’IMD. Deloitte participe encore au programme de cross-company mentoring développé au sein d’IBM et soutenu par le Career Women’s Forum. Initié en 2011, il a réuni l’an dernier sept entreprises sur Genève: Alcoa, DuPont de Nemours, IBM, Firmenich, CICR, Oracle et Deloitte.

«Chaque entreprise participante doit trouver des managers mentors, hommes ou femmes, qui vont suivre quelques femmes pendant six mois afin de les aider dans leur développement professionnel et personnel», indique Hélène Gache, présidente du CWF. Seize femmes ont pu en bénéficier en 2012.

Les administratrices qui ont répondu à Crescendo Marketing dévoilent leurs doutes et attestent du fait que le principal ennemi des femmes n’est autre qu’elles-mêmes. Elles mentionnent le manque de confiance en soi, une tendance à se sous-estimer qui les retient de défendre pleinement leur point de vue. Elles regrettent aussi que les «soft skills» dont elles sont les représentantes soient perçues comme moins déterminantes que les sujets traités dans les grilles Excel.

C’est justement  en réaction à ces réflexes que Sheryl Sandberg, 43  ans, a écrit Lean In, Women, Work, and the Will to Lead (Editions Alfred Knopf). Numéro 10 de la liste Forbes des femmes les plus puissantes du monde, l’Américaine a publié ce printemps cet ouvrage encourageant les femmes à se montrer offensives à leur travail. «Lean in» signifie se pencher vers l’avant, alors qu’elles se placent trop souvent en retrait, selon l’auteur, cadre dirigeante chez Facebook et mère de deux enfants.

Best-seller de la littérature économique, le livre a suscité une forte controverse. Les critiques accusent Sheryl Sandberg d’appartenir par ses origines à un milieu de nantis, chez qui les femmes disposent des conditions matérielles et sociales pour réussir professionnellement. Mais l’impact de l’encouragement a aussi été fortement ressenti, son message autoritaire passant grâce à un esprit de dérision.

Elle-même nommée ce printemps administratrice des CFF, Alexandra Post Quillet convient: «Le livre a le mérite de générer un vrai débat chez les femmes et aussi, plus intéressant, chez les hommes, et de se concentrer sur les solutions et moins sur les freins. Plus efficace encore, une plate-forme communautaire d’échange, Leanin.org, recueille déjà plus de 200 000 témoignages et permet la formation de groupes «lean in circles» qui soutiennent concrètement  la progression des femmes.»

En ce qui concerne l’accès des femmes aux conseils d’administration en Suisse, Alexandra Post Quillet préconise: «Pour pallier le manque de visibilité des candidates, il faudrait la création de listes, par exemple par les chambres de commerce. Un coaching personnalisé peut ensuite aider les femmes à s’affirmer dans le rôle d’administratrice.» Anne Headon mentionne quant à elle des mesures de sensibilisation. «Une pression constante de la part des médias et des politiques aurait un effet positif sur l’attitude des entreprises les plus conservatrices. Et il serait en outre fructueux d’inclure des directives sur la diversité dans le Swiss Code of Best Practice.» 

* Crescendo Marketing a réalisé 15 entretiens approfondis en mars et en avril 2013 avec des femmes administratrices, des présidents de conseil d’administration et des chasseurs de têtes en Suisse avec pour objectif de comprendre le faible taux de femmes et de proposer des solutions pour y remédier. L’étude est disponible sur demande à info@crescendo-marketing.ch

«Non, le féminisme n’est pas de gauche. Je défends une approche pragmatique» 

Secrétaire des femmes PLR, Claudine Esseiva, 35 ans, siège au Conseil général de Fribourg depuis 2006.

Le féminisme n’est-il pas un combat mené en priorité par la gauche?

Non, le féminisme n’est pas de gauche. Chaque parti défend les droits des femmes en fonction de ses valeurs, en sollicitant plus ou moins l’Etat. Je défends une approche pragmatique qui permet de sceller des alliances autant avec les femmes socialistes que de l’UDC. 

Un Conseil fédéral fort de trois ministres femmes laisse penser que celles-ci accèdent plus facilement au pouvoir politique qu’aux postes-clés de l’économie. Qu’en pensez-vous?

Des années de féminisme ont porté leurs fruits et beaucoup d’efforts ont été faits autant chez les autorités politiques qu’au sein des partis. Il est maintenant possible de concilier famille et députation. En revanche, le monde de l’économie se montre beaucoup plus conservateur, avec des structures hiérarchiques très rigides. Et très peu de mesures sont prises pour concilier vie privée et professionnelle.

Les employeurs se montrent toujours rétifs à engager à un poste à responsabilités une femme en situation d’avoir un premier ou un deuxième enfant.

Pour vous, faudrait-il étendre les quotas à l’économie privée?

L’esprit libéral n’aime pas l’idée d’imposer des règles à l’économie privée. En outre, il est vain de vouloir imposer des normes alors que la société n’est pas en mesure de s’y conformer. Dans la pratique, certaines professions comme dans la technique ou dans les soins restent très masculines ou féminines.

La Suède a inscrit dans la loi le principe d’un pourcentage de femmes dans les conseils d’administration. Serait-ce souhaitable en Suisse?

La situation est totalement différente en Suède. Là-bas, toutes les femmes travaillent. Il y a des crèches et les pères baissent leur temps de travail. Mais, en Suisse, les conditions n’existent pas et les quotas n’ont aucun sens. 

La Suisse vous paraît-elle rétrograde par rapport à l’Europe?

En règle générale, oui. Mais précisons que la Suisse romande est beaucoup plus ouverte que la Suisse alémanique. Outre-Sarine, on parle toujours des «Rabenmütter», les mères corbeaux, ces mauvaises mères qui abandonnent leurs enfants à des crèches.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

Du même auteur:

CFF: Comment éviter le scénario catastrophe
L’omerta sur le harcèlement sexuel existe aussi en suisse

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."