Bilan

Etre bonne en maths? Question d’éducation

A l’occasion de la Journée des femmes, l’EPFL célébrait à Lausanne les 50 ans de sa naissance en faisant témoigner ses diplômées sur leur carrière et les clés de leur succès.

Diplômées de l’EPFL: Irina du Bois, Laure de Trentinian, Leila Schwery Bou-Diab, Claudia de Rham, Anne Mellano.

Crédits: Murielle Gerber

Pour ses 50 ans, l’EPFL a choisi de célébrer les femmes en premier. EPFL Alumni s’est associée avec le Bureau de l’égalité des chances pour lancer les festivités du 50e avec la Journée internationale des femmes du 8 mars. 

A cette occasion, Leila Ojjeh, directrice de l’EPFL Alumni, a rappelé que la promo 1969 des polytechnicien(ne)s comptait 143 diplômés au total… dont 2 femmes. Il y avait alors une seule femme professeure, Erna Hamburger, diplômée de 1937. Cinquante ans plus tard, «le visage de l’EPFL a bien changé et s’est féminisé, déclare Leila Ojjeh en préambule. En 2018, l’école comptait 58 femmes professeures, et 420 diplômées.» Au total, «les 6800 femmes diplômées EPFL représentent aujourd’hui une véritable force vive qui contribue à la science et à la société.» 

Pour le président de l’EPFL, Martin Vetterli, l’école «a encore du chemin à faire, mais nous avons fait des progrès». Il a évoqué les destins de femmes d’exception, à l’exemple de Mary Shelley (née Wollstonecraft), auteure de Frankenstein (rédigé en 1816 à Genève), raconté que la première programmatrice informatique du monde était une femme, Ada Lovelace (1815-1862), fille de Lord Byron, et rendu hommage à la première femme médecin, Marie Heim-Vögtlin (1845-1918). 

«29% de nos étudiants sont des femmes, nous avons encore de la marge», estime le président de l’EPFL, pour lequel «l’informatique a un défi d’image, celle de l’informaticien masculin et geek, alors que ceux formés à l’EPFL sont en réalité des chefs de projet qui travaillent dans des groupes comme Google, au sein de teams interdisciplinaires pour mettre en marche, par exemple, le dossier électronique du patient… C’est aussi à nous de changer les images pour être plus attractifs pour les femmes dans ces carrières-là.» 

Au niveau du corps professoral, l’EPFL compte à ce jour 13% de femmes professeures ordinaires/associées. Dans les nouveaux recrutements, le tiers sont des femmes professeures, ce qui augure d’une situation plus équilibrée dans un proche avenir, souligne Martin Vetterli. 

«La situation dans les universités en général reste peu équilibrée, avec 73% d’hommes professeurs pour 27% de femmes», indique Barbara Haering, membre du Conseil des écoles polytechniques fédérales. Dans les conseils d’administration, les femmes ne représentent que 21% des membres en 2018, et seulement 9% des membres de direction, mais les positions repourvues à l’interne le sont par un nombre croissant de femmes, ce qui montre – là aussi – que les choses vont dans la bonne direction. «Reste que la Suisse est en retard par rapport à des pays comme l’Allemagne, que ce soit dans le secteur privé ou public.» Pour la responsable, il faut créer une culture de l’inclusion, et des actions menées depuis le sommet des organisations, qui soient favorables aux familles. 

Témoignages éclairants

Une table ronde a ensuite réuni des diplômées EPFL de 1970, 1985, 1999, 2001 et 2012. Deux chimistes, une mathématicienne, une physicienne et une ingénieure civile. Irina du Bois, chimiste ayant fait 35 ans de carrière chez Nestlé, a eu son diplôme il y a presque cinquante ans. Elles étaient alors quatre étudiantes. Son mari, professeur à l’IHEID, l’a soutenue durant toute sa vie professionnelle. «La parité professionnelle n’existe nulle part aujourd’hui, constate-t-elle, ce qui montre combien le problème est complexe et multifactoriel. Pour moi, un facteur clé: l’éducation. Dès la petite enfance déjà, il faut donner du courage aux filles, de la confiance, les pousser à prendre des risques.» D’origine roumaine, elle évoque comment dans sa jeunesse l’égalité et l’indépendance faisaient partie de la culture inculquée par les mères. 

«Lorsqu’on fait des choix qui ont du sens, qu’on reste fidèles à nos valeurs, il se produit un miracle qui fait qu’on est soutenues, que ce soit par notre partenaire ou notre famille», estime Laure de Trentinian, head of academy and innovation, marketing and sales, chez Airbus Defence & Space. «Si j’ai arrêté l’informatique à un moment donné, c’est parce qu’elle avait moins de sens pour moi. Si on veut que plus de filles s’engagent dans l’informatique, mettons-y du sens pour elles. Il faut qu’on ait l’impression que ça corresponde à soi.» 

Leila Ojjeh: «En 1969, 143 diplomés EPFL dont... 2 femmes. En 2018, 420 diplômées.» (Crédits: Murielle Gerber)

C’est une EPFL très agile, plus à l’aise avec la diversité, avec une énorme innovation, qu’a connue dans sa volée Leila Schwery Bou-Diab, VP Value Chain Management chez Johnson & Johnson. Son mari, lui-même chimiste, a toujours accepté son ambition et l’a suivie en Irlande, en Allemagne, puis aux Etats-Unis. «Je ne serais pas là où je suis sans le soutien de mon mari.» La solution aux blocages qui restent est que les femmes cessent de se sous-estimer (et que les hommes cessent de se surestimer) lors des entretiens d’embauche, suggère-t-elle. 

La discussion sur les biais dans les recrutements est en soi une évolution impressionnante à l’EPFL, observe Claudia de Rham, professeure de physique théorique à l’Imperial College London. Avec son partenaire, ils font partie de la même équipe au travail; c’est une carrière de couple, au travail comme à la maison. Pour elle, l’image de professeur, surtout en sciences, souffre du biais Einstein, où tout un chacun imagine ce prototype de savant aux cheveux blancs. Elle-même a remis en cause certaines théories d’Einstein et rappelle combien la recherche est faite pour être sans cesse remise en question. 

«J’ai été diplômée en 2012, et il y a encore une grande disparité entre les sections. Nous étions au départ 7 filles en génie civil sur 160, mais à l’arrivée nous étions 7 filles sur 50», témoigne pour sa part Anne Mellano, cofondatrice de la startup Bestmile. «Un stéréotype dit que si tu fais carrière, tu es célibataire, mais pas forcément. Créer une startup, c’est ne pas dormir, avoir des enfants aussi: j’ai optimisé en combinant les deux.» Dans la partie «Engineering» de Bestmile, «on a zéro filles, car on reçoit zéro dossier. La base, c’est l’éducation. S’il y a moins de 10% de filles en informatique, la question doit être traitée dès l’école.» 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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