Bilan

Etats-Unis: le prix du protectionnisme

Le spectre d’une guerre commerciale entre Washington et Pékin contrarie de nombreux acteurs d’une économie qui carbure sous la présidence de Donald Trump. Reportage.

Howard Steel fabrique des structures en acier en Caroline du Nord. Son patron peste: «Il y a six  mois, l’acier coûtait 40% moins cher que maintenant.»

Crédits: Jean-Cosme Delaloye

James Howard avait besoin de parler. Le patron de Howard Steel, fabricant de structures en acier à Charlotte, en Caroline du Nord, avait indiqué qu’il n’aurait que quelques minutes pour discuter des taxes de 25% sur les importations d’acier et de 10% sur celles d’aluminium, imposées début mars par Donald Trump. Mais dès qu’il a commencé à décrire l’impact de cette décision sur sa société, l’entrepreneur est devenu intarissable. «Je dois honorer des devis aujourd’hui que j’avais établis il y a six  mois lorsque l’acier coûtait 40% moins cher que maintenant, glisse-t-il avec son accent traînant du sud des Etats-Unis. Je ne comprends pas ce qui justifie une telle hausse des prix.»

Le patron de Howard Steel reconnaît que «quelque chose devait être entrepris face à la Chine» et refuse de blâmer Donald Trump. «En affaires, si l’être humain peut prendre le dessus sur son partenaire ou son concurrent, il le fera car c’est dans sa nature, glisse James Howard. Cela n’a rien à voir avec le président Trump. Les distributeurs peuvent simplement se permettre d’augmenter les prix de l’acier depuis que des taxes ont été imposées sur l’acier importé.»

Lisa Goldenberg dirige Delaware Steel, distributeur d’acier en Pennsylvanie. Elle souligne la nécessité de «nuancer» les propos du patron de Howard Steel. Elle admet aussi que le secteur de la distribution de l’acier est pour l’instant «l’heureux bénéficiaire» de la politique de l’administration Trump. «Mais il suffit d’un tweet du président pour que nous soyons à nouveau oubliés, précise-t-elle. Ces taxes sur l’acier sont une tactique de négociation pour obtenir des concessions de la part de nos partenaires commerciaux étrangers. Ce n’est pas une politique élaborée. L’administration Trump a conclu à juste titre que certains points de l’accord de libre-échange nord-américain (ALENA) avec le Mexique et le Canada devaient être renégociés et que notre relation commerciale avec la Chine devait être rééquilibrée. Les taxes sur l’acier sont un outil pour y parvenir.»

Chief investment strategist de Deutsche Bank aux Etats-Unis, Larry Adam acquiesce. «Pour l’instant, l’impact des taxes sur l’acier et l’aluminium est limité sur l’économie américaine, car il y a eu beaucoup d’exemptions, notamment pour le Mexique, le Canada, l’Union européenne et la Corée du Sud, précise-t-il. Ces exemptions durent jusqu’au 1er mai et font partie de la stratégie américaine pour tenter d’obtenir de meilleurs accords commerciaux. Les Etats-Unis ont par exemple déjà conclu un nouvel accord de libre-échange avec la Corée du Sud.»

Les Etats-Unis espèrent faire aboutir les négociations sur l’ALENA avec le Canada et le Mexique avant que la campagne pour l’élection présidentielle mexicaine du 1er juillet n’entre dans sa dernière ligne droite. Wilbur Ross, secrétaire américain au Commerce, a suggéré ce mois-ci qu’un accord pourrait être conclu vers la fin mai. Ildefonso Guajardo, ministre mexicain de l’Economie, a confirmé mi-avril que le Mexique, le Canada et les Etats-Unis s’étaient rapprochés dans plusieurs secteurs, dont les télécommunications et l’énergie, mais que d’importantes divergences persistaient dans le secteur de l’automobile notamment.

«Nous pensons que la manière de Donald Trump de négocier l’ALENA est un bon indicateur sur sa stratégie avec la Chine, poursuit Larry Adam. Le président des Etats-Unis a menacé plusieurs fois de dénoncer l’accord. La délégation américaine négocie depuis ce moment-là et semble proche d’obtenir un nouveau cadre pour l’ALENA.»

Dans ce contexte, le chief investment strategist de Deutsche Bank aux Etats-Unis estime qu’une guerre commerciale des Etats-Unis avec la Chine est «peu probable» malgré l’imposition de taxes réciproques sur certains produits. En 2017, les importations d’acier en provenance de Chine ont atteint 1 milliard de dollars – soit 2% des importations totales d’acier aux Etats-Unis – et sont directement touchées par les taxes de Donald Trump. La plupart des mesures annoncées par Washington et Pékin ces dernières semaines n’ont en revanche pas encore été mises en pratique, laissant entrevoir la possibilité d’un accord entre les gouvernements américain et chinois.

Deux risques majeurs

Restent «deux grandes menaces» qui planent sur l’économie américaine, selon Larry Adam: «La première, c’est le risque d’une guerre technologique qui peut rendre les investisseurs nerveux. Les bénéfices (earnings) du secteur de la technologie représentent 23% de tous les revenus du S & P 500.» La seconde, c’est le risque d’une guerre financière. «Le risque est peu élevé, mais il existe, ajoute-t-il. La Chine possède 8% de nos obligations. Si elle les vendait, cela pourrait avoir des répercussions. Je ne pense pas que ça va se produire car si notre croissance était entravée par des taux d’intérêt plus élevés, cela aurait un impact direct sur notre demande d’importation chinoise.»

Le spectre d’une guerre commerciale injecte néanmoins une forte dose d’incertitude dans une économie américaine dans laquelle les principaux indicateurs sont au vert et dans laquelle les baisses d’impôt votées en fin d’année dernière ont renforcé la confiance des consommateurs. «Je crois qu’il est illusoire de partir du principe que les tensions commerciales vont baisser, nuance sur son blog Kristina Hooper, chief global market strategist chez Invesco. Le protectionnisme reste un grand risque qui préoccupe les marchés.»

A des centaines de kilomètres de Wall Street, le spectre d’une guerre commerciale inquiète aussi Brian Watkins. «Quand la Chine a annoncé qu’elle allait taxer les importations de viande de porc américaine en réponse aux taxes sur les importations chinoises dans notre pays, l’impact a été immédiat, affirme l’éleveur de porcs de l’Ohio. Les prix ont baissé car la Chine est notre troisième plus gros marché avec plus d’un milliard de dollars d’importation l’année dernière.» 

Menace sur le soja

L’Ohio, Etat à la fois industriel et agricole, incarne l’ambivalence de la politique commerciale de l’administration Trump. Une partie de cet Etat du Midwest qui produit de l’acier applaudit le protectionnisme de la Maison-Blanche. Ian Sheldon, professeur de politique agricole à l’Ohio State University, souligne en revanche le risque qui plane sur la production de soja depuis que la Chine a annoncé le 1er avril son intention d’introduire une taxe de 25% sur le soja en provenance des Etats-Unis. Les Etats-Unis sont le principal exportateur de soja du monde devant le Brésil. De son côté, la Chine importe pour 34 milliards de dollars de soja chaque année, montant qui représente deux tiers des importations mondiales.

Une récente enquête de l’Université Purdue (dans l’Indiana) estime que la démarche chinoise provoquerait une baisse de 71% des importations chinoises de soja américain. Dans les heures qui ont suivi l’annonce de Pékin, le prix du soja a perdu 4%, incitant de nombreux élus représentant des Etats agricoles à mettre la Maison-Blanche en garde contre les risques d’une guerre commerciale avec la Chine.

Aaron Putze confirme l’anxiété des agriculteurs du Midwest. Le responsable de la communication de l’Iowa Soybean Association a participé en mars à une mission commerciale en Chine avec des agriculteurs de son Etat. «Nous avons aussi ressenti la même anxiété chez nos partenaires chinois, explique-t-il. Ils veulent continuer à faire des affaires avec nous. La Chine n’a que trois fournisseurs principaux pour le soja: L’Argentine, le Brésil et les Etats-Unis. Si elle décide de freiner les importations américaines, il ne lui en restera plus que deux. Cela conduirait à une hausse des prix.»

Aaron Putze croit néanmoins en une résolution positive de la dispute commerciale avec la Chine. «Les agriculteurs sont d’éternels optimistes, conclut-il. Cette année, ils n’ont pas encore pu planter leurs récoltes à cause d’un froid inhabituel. Mais ils sont convaincus qu’ils auront des récoltes et des marchés pour les vendre.»

Jean-Cosme Delaloye

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