Bilan

Etat islamique, ses cinq sources de financement

Puits de pétrole, fiscalité communautaire, dons, rançons et vente de biens archéologiques: l'Etat islamique s'appuie sur cinq sources essentielles pour financer ses campagnes guerrières et le système de gouvernement des territoires qu'il dirige.
  • Depuis quelques mois, les combattants de l'Etat islamique ont mis la main sur un vaste territoire au Moyen-Orient, à cheval sur l'Irak et la Syrie, et ils ont mis en place des moyens de financement propres.

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  • Les puits de pétrole du Nord et de l'Ouest de l'Irak, mais aussi de l'Est de la Syrie sont entre les mains des djihadistes.

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  • Cet été, plusieurs livraisons de pétrole issu des zones contrôlées par l'Etat islamique à des négociants peu scrupuleux basés notamment au Kurdistan irakien ou en Turquie ont été interceptées.

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  • Les combats pour les champs pétrolifères près de Mossoul ont été cruciaux cet été, notamment pour ne pas donner davantage de sources de revenus aux djihadistes.

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  • Les chrétiens, mais aussi les zoroastriens et les sabéens, s'ils décident de rester dans les zones contrôlées par l'Etat islamique sans se convertir, doivent payer un impôt spécial de plusieurs centaines de dollars par personne.

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  • Si certains otages ont été assassinés et les vidéos de ces meurtres diffusées, tel n'a pas été le sort de tous les prisonniers (américains, européens, turcs, arabes) capturés par l'Etat islamique.

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  • D'autres prisonniers ont eu plus de chance et ont été libérés par les djihadistes. Leurs pays d'origine affirment qu'aucune rançon n'a été versée mais les experts internationaux sont plus que sceptiques face à ce discours.

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  • Des sites antiques d'Irak (ici les ruines de Babylone) sont pillées par les djihadistes: certains monuments sont détruits tandis que des artefacts moins encombrants sont vendus à des collectionneurs peu regardants sur l'origine des pièces.

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  • Les pillages de sites archéologiques (et de musées) et la revente des biens au marché noir avaient déjà été observés à l'époque où les talibans gouvernaient l'Afghanistan (ici des biens confisqués et présentés à la presse en 2003).

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  • Place-forte bancaire traditionnelle pour les pays du Golfe, le Koweit serait aussi une plaque tournante pour les fonds de riches donateurs des pétromonarchies du Moyen-Orient qui soutiennent des groupes rebelles en Syrie, parmi lesquels certains se sont, officiellement ou non, affiliés à l'Etat islamique ces derniers mois.

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Nombreux sont ceux qui lui refusent le qualificatif d'état, le rangeant dans la catégorie des organisations terroristes. Cependant, depuis plusieurs mois, l'Etat islamique contrôle de larges portions des territoires de l'Irak et de la Syrie. Et aucune place n'est laissée à l'anarchie. Cité par l'AFP, Abou Youssef (nom d'emprunt d'un témoin ayant contacté l'agence) explique même que l'organisation a mis en place «des ministères pour tout ce que vous pouvez imaginer: éducation, santé, eau, électricité, affaires religieuses et défense. Tous les ministères occupent d'anciens immeubles du gouvernement».

Un autre militant basé lui à Raqqa en Syrie, Fourat al-Wafaa (nom d'emprunt), informe l'AFP que le salaire de base d'un djihadiste serait de 300$ par mois, ce qui «dans les circonstances actuelles, cela représente beaucoup d'argent». Sans compter les équipements dont disposent les combattants (quand ils ne sont pas issus du pillage de bases des armées vaincues en Irak ou en Syrie). Mais d'où vient l'argent dont dispose l'Etat islamique? Quelles sont ses sources de financement et comment arrive-t-il à trouver des fonds pour asseoir son emprise sur un territoire aussi vaste?

Pas de mécène comme Oussama ben Laden

Contrairement à Al-Qaeda, l'Etat islamique ne peut pas compter sur la fortune d'un riche «mécène»: Oussama ben Laden était issu d'une des familles les plus riches d'Arabie saoudite et, avant que ses proches ne lui coupent les fonds à l'aube des années 2000, il avait réussi à mettre de côté un pactole suffisant pour financer nombre d'actions (cours de pilotage pour les pirates de l'air du 11-septembre, téléphones mobiles des terroristes de Madrid, matériel de télévision déguisé des assassins du Commandant Massoud) à travers le monde.

Abou Bakr al-Baghdadi n'est de loin pas aussi riche: le «calife» autoproclamé serait issu d'une famille de la classe moyenne irakienne et ses activités d'imam au début des années 2000 ne sont pas de nature à l'avoir enrichi au point qu'il pourrait financer sur ses fonds propres des actions terroristes de grande ampleur.

Certes, la nébuleuse djihadiste ne manque pas de partisans et sympathisants dans la péninsule arabique, mais aussi dans l'ensemble du monde arabe et jusqu'en Occident (un sondage, certes discuté, révélait récemment le taux d'opinions positives vis-à-vis de l'EI dans plusieurs pays). Mais de là à acheminer suffisamment de dons et de fonds jusqu'aux zones contrôlées par les djihadistes ou jusqu'à leurs avoirs bancaires pour faire fonctionner un tel territoire, c'est difficilement envisageable au vu de la mobilisation internationale contre ces terroristes.

Cependant, certains dons arrivent par voies détournées. Les pays du Golfe, via leurs dirigeants politiques et les appareils d'état ou avec des fortunes privées, soutiennent depuis le début l'insurrection syrienne contre Bachar al Assad. Or, si les occidentaux ont pris fait et cause pour les groupes laïcs et modérés, les rebelles islamistes sont largement aidés par de l'argent venant du Qatar, des Emirats arabes unis, d'Oman, d'Arabie saoudite ou du Koweit.

C'est d'ailleurs souvent par ce pays, place-forte bancaire, que transitent les fonds, comme l'expliquait récemment Michael Stephens, directeur du Royal United Service Institute au Qatar au micro de la BBC. Or, certains des groupes bénéficiaires se sont alliés, officiellement ou non, à l'Etat islamique. Ils jouent donc le rôle de façade pour l'EI et peuvent recevoir des fonds de mécènes du Golfe sans que ceux-ci ne soient menacés de représailles par leurs gouvernements ou les pays occidentaux.

Drapeau noir et or noir 

C'est donc dans les territoires contrôlés par ses hommes que l'Etat islamique et son drapeau noir doit trouver des ressources. Or il se trouve justement que c'est en territoire sunnite, entre Bagdad, Mossoul et la frontière syrienne que les gisements de pétrole sont les plus importants. Là aussi que les installations d'extraction et les raffineries ont été le plus développées sous Saddam Hussein (lui aussi originaire de cette région, de Tikrit, et qui s'est appuyé sur ces populations pour maintenir son régime).

 Or, aucun embargo réellement efficace n'est appliqué sur le pétrole extrait dans les territoires contrôlés par l'Etat islamique. Le 2 septembre, comme le relate Mediapart, l'ambassadrice de l'Union européenne en Irak, dénonçait clairement des pays européens d'avoir acheté l'or noir des terroristes: «Malheureusement, des États membres de l'UE achètent ce pétrole», a affirmé Jana Hybaskova, diplomate tchèque, lors d'une intervention devant la commission des affaires étrangères du parlement, à Bruxelles.

Pas d'achat direct évidemment. Mais des intermédiaires peu scrupuleux qui voient là une belle occasion de s'enrichir rapidement. Car le pétrole extrait dans les territoires des djihadistes est vendu par eux à des prix défiant toute concurrence: autour de 35$ le baril selon les experts des énergies. Pour ne pas se faire attraper, ces intermédiaires mélangent ensuite ce pétrole à des hydrocarbures bruts issus d'autres origines et le proposent aux industriels d'Occident, mais aussi de Turquie ou de Syrie, comme l'explique Francis Perrin, président du groupe Média Stratégies et Politiques Energétiques, pour France Info.

Des volumes certes réduits par rapport à ceux produits avant les conflits en Irak et en Syrie, mais qui restent très lucratifs. «Entre 40'000 et 60'000 barils de pétrole sortent des puits contrôlés par Daesh (acronyme d'Etat islamique en arabe). Un trafic qui a généré en 2013 entre 500 et 800 millions de dollars pour les contrebandiers», estime Samuel Laurent, expert du monde arabe et auteur de Sahelistan, de la Libye au Mali, au coeur du nouveau jihad, au micro de RMC.

Sur les deux milliards de dollars de budget annuel de l'Etat islamique (selon l'estimation de Samuel Laurent), le pétrole représente donc de 25 à 40% des revenus. Mais les raffineries présentes sur place permettent aussi aux islamistes de disposer de carburant à très bas prix pour leurs véhicules. Ce qui a notamment facilité la mobilité des attaques en Irak et contre les troupes de Bachar al Assad ou les autres groupes rebelles en Syrie.

Des otages libérés, quelles rançons?

L'or noir ne suffit toutefois pas à subvenir à tous les besoins d'un tel territoire, de sa population et des importantes troupes, avec notamment les achats d'armes et l'entraînement des combattants. Pour compléter les rentrées financières, les djihadistes ont rapidement pensé à un ressort habituel chez les terroristes depuis des décennies: les rançons pour les otages. S'ils ont exécuté certains otages occidentaux en médiatisant ces assassinats, d'autres personnes capturées peuvent servir de source de revenus.

Plusieurs libérations d'individus isolés ou de groupes se sont ainsi produites ces dernières semaines, dont un Allemand, un Américain (ce dernier certes détenu par le Front Al Nosra et non l'Etat islamique) et 46 Turcs. Si les états dont sont originaires les prisonniers ayant échappé à un sort funeste nient avoir versé la moindre rançon, certains experts sont sceptiques.

Or, des rançons sont demandées. Pour James Foley, l'otage américain égorgé en août, la somme de 100 millions de dollars a été confirmée par Philip Balboni, CEO de GlobalPost et employeur du photoreporter assassiné.

Parfois, il semble que des pressions empêchent le versement de rançons, notamment dans des pays clairement engagés dans la lutte contre l'Etat islamique comme les Etats-Unis. Mais d'autres pays n'ont pas la même législation drastique contre le versement de rançons à des organisations terroristes. Ou des circuits parallèles existent comme la France qui aurait eu recours par le passé aux fonds de l'Emir du Qatar pour faire libérer des otages, comme l'ont d'ailleurs fait d'autres pays européens, ainsi que l'explique le New York Times dans une longue enquête publiée le 29 juillet.

Difficile à chiffrer pour l'Etat islamique en particulier, en raison de l'émergence récente de ce groupe, ce business pourrait s'élever à des dizaines de millions de dollars. Rien que sur la période 2008-2013, le New York Times estime qu'Al Qaeda au Maghreb Islamique, filiale de l'organisation terroriste en Afrique du Nord, aurait récolté 91,5 millions de dollars.

Si des rançons sont exigées auprès des entreprises et des gouvernements étrangers pour sauver la vie de leurs ressortissants, une politique comparable est appliquée avec certains habitants des zones conquises. Mais sous forme fiscale et au nom de la religion. Les minorités non sunnites (chrétiens notamment) sont forcées à fuir, à se convertir ou à subir le statut de dhimmi («protégés»). S'ils optent pour cette solution, ils doivent s'acquitter d'un impôt spécial, la «djizya».

Si les membres de certaines communautés n'ont pas cette option (chiites, alaouites, yézidis, sont considérés comme des hérétiques et doivent fuir, se convertir au sunnisme ou être tués), plusieurs milliers de zoroastriens, sabéens et chrétiens sont ponctionnés ainsi sur des sommes s'élevant à plusieurs milliers de dollars. Le chiffre de 250$ pour une personne seule et 500$ pour un couple, mais plus encore pour des familles entières avec ascendants et descendants a été avancé par des chrétiens de Mossoul ayant fui l'avancée de l'Etat islamique cet été.

Ainsi, la ville de Mossoul, qui comptait plus de 5000 chrétiens avant l'arrivée des djihadistes aurait pu contribuer par ce biais à hauteur de plusieurs millions de dollars au budget de l'Etat islamique. Et des communautés chrétiennes, même si elles ont été affaiblies ces dernières années par les conflits, la Syrie et l'Irak en comptent beaucoup encore, d'Alep à Bagdad, où Babylone a été l'un des foyers du christianisme oriental voici 2000 ans.

Des trésors archéologiques revendus

Babylone, justement, est l'un de ces nombreux sites prestigieux pour l'histoire et l'archéologie que compte la région. Fondamentalement hostiles à tout ce qui ne relève pas de leu vision de l'Islam, les membres de l'Etat islamique ont détruit de nombreux sites archéologiques, comme le tombeau du prophète Jonas (Younès en arabe), datant de plusieurs siècles avant notre ère et sur lequel avait été bâtie une mosquée.

Cette haine de tout ce qui s'apparente, selon les chefs religieux de l'Etat islamique, à du paganisme ou de l'idolâtrie connaît toutefois quelques entorses: les biens ne sont pas tous détruits. Certains seraient préservés pour être monnayés. Lundi 29 septembre à l'Unesco, Qais Hussein Rasheed, directeur du musée de Bagdad, a dénoncé des pillages réalisés sur les sites archéologiques par les djihadistes et leurs alliés locaux ou étrangers: «C'est une mafia internationale des antiquités. Ils identifient les objets et disent ce qu'ils peuvent vendre. Des tablettes asyriennes ont été volées et retrouvées dans des villes européennes. Certains des objets sont découpés et vendus en pièces», a-t-il notamment raconté.

Un diplomate occidental cité par Le Nouvel Observateur explique ainsi que l'«on a vu apparaître des pièces syriennes pour des centaines de millions de dollars après le pillage de leurs sites, donc il n'est pas déraisonnable de s'attendre à la même chose (pour l'Irak)». Au-delà de la perte inestimable pour les pays touchés, pour qui le tourisme culturel, archéologique et historique représentait une source majeure de recettes avant les conflits, c'est une ressource majeure de revenus à court terme pour l'Etat islamique qui est ainsi mise en place, grâce à des mafias et des collectionneurs peu regardants sur l'origine des pièces qu'ils achètent sous le manteau.

Sam Hardy, chercheur auprès de l'Institut d'archéologie UCL à Londres, décrypte ainsi dans ses billets la prédation des djihadistes et de leurs complices sur les sites archéologiques du Moyen-Orient dans le but de financer la cause de l'Etat islamique, notamment en analysant la stratégie de ventes de biens archéologiques, ou encore en comparant les gains de ces ventes et les coûts d'entretien et d'armement d'un combattant. C'est ainsi qu'il a calculé, sur la base d'estimations tirées des prises de biens archéologiques frauduleusement vendus, que 36 millions de dollars avaient déjà été récupérés par ce biais par l'Etat islamique et que cela avait permis d'armer et de faire vivre 5000 combattants.

 Ces multiples sources de revenus permettent donc à l'Etat islamique de donner aux populations sunnites sous son contrôle l'image d'une autorité puissante militairement et soucieuse du bien-être des plus démunis, notamment via l'organisation de soupes populaires et des distributions de nourriture aux plus pauvres.

 

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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