Bilan

Etat islamique: au cœur du business du pétrole

La coalition internationale a mis plus d’un an avant de bombarder les longues files de camions citernes qui s’approvisionnent quotidiennement dans les champs de pétrole tenus par l’Etat islamique. Reportage.
  • Un panneau indiquant Mossoul à la frontière avec l’Etat islamique. 

  • Un poste tenu par les peshmergas, l’EI est à moins de 200 mètres.

Le 29 septembre dernier, Alain Juppé, ancien Premier ministre français, et ancien ministre de la Défense, est l’invité de l’Institut des hautes études de Défense nationale (IHEDN), à l’Ecole militaire de Paris. « Cela ne m’étonnerait pas si, dans le réservoir de votre voiture, vous roulez avec de l’essence provenant des puits de pétrole de Daech », déclare-t-il calmement. Avant d’ajouter que si les frappes aériennes de la coalition peuvent « bloquer l’avancée des djihadistes, nous ne devons pas nous leurrer, cela ne nous permettra pas de remporter la guerre. La victoire militaire ne se gagnera qu’au sol. Mais je suis hostile à ce que l’armée française s’engage sur le terrain en Syrie et en Irak. Ce serait se fourrer dans un guêpier ».

Un mois plus tard, en compagnie du général Waleed Kattan à la terrasse du Barista, un café un peu kitsch installé dans la même rue que le consulat américain, à An Kawah, une banlieue d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien. Médecin militaire irakien, formé à Vienne et à Londres, ancien patron de l’hôpital militaire de Bagdad, il était l’un des rares officiers supérieurs chrétiens de l’armée de Saddam Hussein. « Je côtoyais la crème du parti Baas, au pouvoir avant 2003. Même si j’étais chrétien, j’entretenais avec les officiers supérieurs une vraie solidarité. C’étaient des frères d’armes. Nous étions des laïcs. Depuis, beaucoup d’entre eux sont devenus des cadres de Daech. Je vais sans doute vous choquer, mais l’Etat islamique s’est créé avec la bénédiction des Américains », lâche cet ophtalmologue, réfugié aujourd’hui au Kurdistan irakien. Pure affabulation de la part d’un homme de 66 ans, qui a échappé à deux tentatives d’assassinat, et dont le frère a été enlevé et tué à Bagdad ?      

Pas tout à fait. Un rapport d’information de la Defense Intelligence Agency (DIA), les services de renseignements du Pentagone, datant du 5 août 2012, diffusé par le site Judicial Watch, évoque déjà à cette date le possible établissement d’un « Etat islamique ».

Ce document déclassifié, obtenu en faisant jouer la Freedom of Information Act (Loi pour la liberté d’information), constate que « les salafistes, les Frères musulmans et Al-Qaïda en Irak sont les forces principales conduisant l’insurrection en Syrie ». La DIA ne se contente pas de décrire avec une précision étonnante, dès 2012, tout ce qui allait arriver dans la région. Elle laisse entendre que les pays qui soutiennent l’opposition syrienne (comprenez les Etats du Golfe et la Turquie) ne verraient pas d’un mauvais œil l’installation de cette future principauté salafiste. Ce scénario n’a pas l’air de déplaire non plus aux Américains…

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Un baril vendu entre 20 et 25 dollars  

Depuis Erbil, il faut moins d’une heure, malgré plusieurs check-points, pour atteindre Makhmur et le front. Les djihadistes sont parfois à moins de deux cents mètres des talus tenus par les peshmergas, les combattants kurdes. Les lignes électriques ne s’arrêtent pas à la frontière, elles se prolongent dans les territoires colonisés par l’Etat islamique.

« Nous tenons le barrage de Mossoul, le plus grand barrage d’Irak. Nous pourrions aisément assécher leurs zones agricoles. Mais nous ne le ferons pas. Mossoul compte deux millions d’habitants. Nous n’allons pas les empêcher de vivre en leur coupant l’eau et l’électricité. 90 % d’entre eux ne sont pas des partisans de Daesh », lâche le général Aziz Weysi, blessé à deux reprises dans les combats contre les djihadistes.

En clair, la région autonome du Kurdistan irakien reconnaît qu’elle doit parfois négocier avec son pire ennemi. « L’Etat islamique n’est pas qu’une organisation terroriste. C’est presque un pays, plus grand que la Grande-Bretagne et peuplé de huit millions d’habitants. Nous partageons avec lui 1050 kilomètres de frontières », déclare Amir A Grgies, membre du bureau politique du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), la formation politique qui domine la vie politique locale. La chaîne Arte a rediffusé récemment un documentaire, « Daech, naissance d’un Etat terroriste », montrant un va-et-vient continu de voyageurs entrant et sortant de l’Etat islamique. Certains louaient même, devant les caméras, le calme de Mossoul.    

Trafic clandestin

Mais ce business entre voisins va-t-il plus loin ? « Le prix du baril a chuté sous les 45 dollars. C’est une catastrophe pour les Etats de la région, dont les budgets reposaient sur un baril à 100 dollars. Ils ne peuvent plus payer ni leurs fonctionnaires ni les sociétés pétrolières. Comment voulez-vous éviter un trafic clandestin venant de l’Etat islamique, qui brade son or noir entre 20 et 25 dollars ? », commente un diplomate en poste à Erbil.

D’autant que ce trafic clandestin n’est pas né avec l’Etat islamique. Il s’est mis en place du temps de Saddam Hussein, afin de détourner le plan « Pétrole contre nourriture », qui devait subvenir aux besoins humanitaires des Irakiens. En quelque sorte, Daech n’a fait que redynamiser les circuits parallèles, passant principalement par la Turquie, via le Kurdistan irakien. Les propriétaires de camions, turcs, irakiens et kurdes irakiens, sont (presque) toujours les mêmes.

Pour s’en rendre compte visuellement, il suffit de suivre la méchante route menant à Dohuk, la grande ville du Nord, et à la frontière turque. Tout au long, des panneaux indiquent la direction de Mossoul. Le taxi croise en permanence une noria de camions citernes et de gros bahuts chargés de conteneurs.

Quelques-uns de ces imposants véhicules, qui freinent la circulation, se permettent de n’afficher sur leur carrosserie aucun logo, aucun lieu de provenance. Des “détails“ qui laissent supposer que les douaniers locaux ne sont pas trop regardants. La presse évoque « un commerce de fourmis où l’on paie en cash ». Le moins que l’on puisse constater, c’est qu’il s’agit d’une très grosse fourmilière, particulièrement besogneuse.

Dans un sens, les camions citernes sortent le pétrole brut des champs pétroliers de l’Etat islamique, dans l’autre sens, ils y apportent du carburant permettant aux automobiles comme aux engins militaires (chars lourds et blindés légers) de tourner. Car Daech, selon certains spécialistes, n’a ni les moyens ni la compétence pour raffiner le carburant (essence et fuel).

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A la nuit tombée, de retour de l’immense camp de Kabarto, qui abrite la minorité yazidie ayant échappé aux massacres, le trafic n’a pas diminué d’intensité. Les chauffeurs, qui vont chercher le pétrole à la source, aux pieds même des puits, reçoivent un document estampillé par l’Etat islamique. Celui-ci aurait mis sur pied une vraie administration, parfois même très tatillonne en ce qui concerne le détail des transactions, afin d’éviter toute corruption… Nous ne verrons pas un tel document. En revanche, Cheikmous Ali, président de la protection de l’archéologie syrienne, nous produira à Paris des autorisations de fouilles archéologiques, signés par Daech.            

Pas de salaires, pas de pétrole  

Francis Perrin, président de Stratégies et Politiques énergétiques, et directeur du magazine « Pétrole et gaz arabes », évalue la production pétrolière de l’EI de 40 000 à 50 000 barils par jour, ce qui ne lui rapporterait qu’un million de dollars.

Pierre Terzian, directeur de la revue « Petrostratégies » estime même que les exportations de Daech seraient tombées à 25 000 barils par jour. Des chiffres très inférieurs à ceux avancés habituellement. Le Centre d’analyse du terrorisme n’évoque-t-il pas un revenu annuel théorique de trois milliards de dollars et des réserves estimées à plus de 2 000 milliards de dollars ? Les djihadistes, qui subissent des revers militaires, sont de plus en plus contraints d’utiliser le carburant pour leurs propres besoins. Pour se défendre contre les coups de butoir des peshmergas. Ceux-ci ont repris récemment la petite ville de Sinjar (20 000 habitants), coupant la route reliant Rakka, la “capitale“ du califat, situé en Syrie, à Mossoul, l’agglomération principale, en Irak. De plus, avec l’hiver, le carburant est indispensable pour le chauffage.

« Le Monde », dans son édition du 27 septembre 2015, avançait qu’une partie de la production de Daech était peut-être aussi « mélangée au pétrole kurde venant des champs de Kirkouk circulant dans l’oléoduc turc aboutissant au port de Ceyhan ». Motif ? Le Kurdistan, qui n’est qu’une région autonome, traite directement avec les compagnies pétrolières, ce que lui interdit Bagdad. Il a ainsi vendu au Français Total, le 31 juillet dernier, une participation de 35 % dans les blocs de Harir et Safen, au Kurdistan irakien.

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Fin octobre, Fayçal Abdallah, le porte-parole de Hussein al-Chahristani, vice-Premier ministre en charge de l’énergie a exigé que Total « gèle et annule son contrat avec la région kurde et respecte la loi irakienne ». En clair, à Erbil, personne ne souhaite que l’on vienne mettre son nez de trop près dans la production d’or noir. « De son côté Bagdad ne nous verse pas les salaires des fonctionnaires, en particulier ceux des peshmergas qui défendent plus de mille kilomètres de frontières ! En revanche, jusqu’à ces dernières semaines, Bagdad continuait à payer les salaires des fonctionnaires habitant à Mossoul. Alors que le gouvernement irakien savait pertinemment que l’Etat islamique ponctionnait de 20 à 30 % de ces revenus ! », révèle Dara Barawy, en charge des relations étrangères au sein du Parti démocratique du Kurdistan.  

Rien n’a jamais été simple dans l’Orient compliqué. Si la coalition a effectivement freiné la production de pétrole de Daech, en bombardant les puits, pourquoi a-t-il fallu attendre ces dernières semaines pour que l’aviation s’en prenne (enfin) aux files interminables de camions citernes ? Et qu’attend-t-elle pour mettre la pression sur la Turquie (et accessoirement sur la Jordanie) pour qu’elles n’accueillent plus à bras ouverts le brut de contrebande ? Certaines mauvaises langues penseront peut-être que la stratégie de certaines grandes puissances était d’empêcher l’Etat islamique de croître, mais pas de l’éliminer.     

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