Bilan

Escape games: la lumière au bout du tunnel?

Fermés durant plusieurs mois, les espaces de jeu romands ont rouvert au public fin avril. Mais leurs propriétaires croulent sous les dettes.

Doryan-Emmanuel Rappaz, fondateur du Lasered d’Etoy.

Crédits: François Wavre/lundi13

Un petit groupe de personnes rassemblées dans un lieu clos pour s’en évader, résoudre une énigme ou accomplir une mission... Voilà le principe de l’escape game, ce jeu de rôle grandeur nature inventé par le Japonais Toshimitsu Takagi en 2005. Le concept s’exporte en Europe en 2013 et rencontre, depuis, un franc succès. En quelques années, les entreprises et les espaces de jeu se sont multipliés sur tout le continent. Le Groupement des escape games suisse (GEGS) ne recensait pas moins de 90 enseignes actives et 300 salles ouvertes en Suisse romande avant l’arrivée du Covid-19, en mars 2020.

Usman Saleem a ouvert sa première salle de jeu à Montreux en 2015. Ce sommelier de formation s’est lancé dans l’aventure avec sa femme, bibliothécaire, après un voyage en Pologne. «Mon beau-frère travaillait comme maître de jeu dans un centre à Cracovie: ce concept ludique, accessible à tous, nous a tout de suite séduits!», se souvient-il. Le public est rapidement conquis lui aussi, alors le couple ouvre deux autres espaces à Vevey, fin 2015, et à Etoy, en 2017. «Avant la crise, le marché des escape rooms fonctionnait très bien, raconte Usman Saleem. On avait beaucoup de demandes pour les anniversaires ou pour des activités de team-building, notamment.» Fort de ce succès, le jeune entrepreneur décide de développer son entreprise en rachetant l’enseigne Mind Escape à Genève, en décembre 2019, trois mois avant le déclenchement de la pandémie en Suisse... Aujourd’hui, ses pertes se chiffrent à plus d’un million de francs.

Des aides tardives et insuffisantes

Entre mars 2020 et juin 2021, les salles de jeu ont été fermées plus des deux tiers du temps et les mois durant lesquels ils ont pu rouvrir (de juin à octobre) sont des mois creux pour ce type d’activité. En janvier, les escape rooms ont été éligibles aux aides fédérales pour les cas de rigueur et le plafond des indemnités à fonds perdu a été relevé de 10 à 20% du chiffre d’affaires moyen. Mais pour le président du GEGS, Benoît Eberlé, ces aides sont arrivées trop tard et restent insuffisantes: «Elles couvrent cinq à six mois d’activité au mieux, alors que nous avons été fermés presque neuf mois au total. Selon les retours de nos membres, les indemnités représentent autour de 10% du chiffre d’affaires moyen, donc la moitié seulement de ce que la Confédération a prévu au maximum!»

«Une soirée avec la reine vaudoue» au Trip Trap à Genève. Photo: Julien Gaspoz,


Pour recevoir ces aides, les entreprises devaient remplir des critères bien précis. Doryan-Emmanuel Rappaz l’a appris à ses dépens... Il y a quatre ans, ce compositeur de musique classique a inventé Lasered, un concept de jeu vidéo grandeur nature, à mi-chemin entre escape game et laser game qui était en pleine expansion, en Suisse comme à l’international. Mais en mars 2020, tous ses projets s’effondrent à cause du Covid. Pendant plus d’un an, le jeune homme s’est battu pour minimiser les pertes et sauver son entreprise. Sur les quatre espaces qu’il possède dans les cantons de Vaud et de Genève, seul le centre d’Etoy, ouvert en 2018, remplissait les critères d’éligibilité pour les cas de rigueur: «La plupart de nos sociétés ont commencé à exploiter à partir de fin 2019 ou début 2020, donc nous n’étions pas en mesure de produire les bilans comptables pour les années 2018-2019 requis pour faire une demande d’aide à fonds perdu», explique-t-il avec amertume.

«Les aides couvrent cinq à six mois d’activité au mieux, alors que nous avons été fermés presque neuf mois»
Benoît Eberlé, président du GEGS

En tout, Doryan-Emmanuel Rappaz a reçu 40 000 francs d’indemnités pour ses charges incompressibles (loyers, assurances, téléphones...), auxquels s’ajoutent 20 000 francs accordés par la commune de Nyon. Sur un total annuel de 350 000 francs de frais fixes, cette aide qui ne couvre qu’«à peine deux mois de charge» est «dérisoire», affirme le jeune chef d’entreprise qui a vivement dénoncé l’inertie des autorités publiques et le manque de compréhension des régies immobilières durant cette longue période de fermeture et d’inactivité. Pour pouvoir payer ses loyers et éviter la faillite, il a donc décidé de mettre en place un crowdfunding qui lui a permis de récolter 15 000 francs supplémentaires, juste avant la réouverture des salles le 19 avril.

Grâce au soutien de ses investisseurs privés et de ses clients qui reviennent progressivement, l’heure est aujourd’hui à l’optimisme chez Lasered: «les personnes sont au rendez-vous pour la réouverture, ce qui est plutôt prometteur. Elles sont très contentes de retrouver des activités, donc nous sommes ravis.»

Redémarrage prometteur

Gian Cla Pinösch aussi veut croire en la reprise: «Nous sommes plutôt contents de voir que les clients reviennent et respectent sans aucun problème les plans de protection. Pour être honnête, je pense que la météo pluvieuse nous aide beaucoup au redémarrage!» Avant le Covid, Gian Cla Pinösch exploitait une dizaine de salles réparties sur trois sites à Genève. Après quatre années d’investissements soutenus, 2020 était censée marquer le début des retours sur investissements pour son entreprise, Trip Trap, lancée en mai 2015. Mais lui aussi a dû dire adieu à ses ambitions de croissance... «Le chiffre le plus éloquent est probablement celui du manque à gagner qui approche le million et demi de francs, déplore-t-il. A titre de comparaison, cela représente 20% de plus que la moyenne de nos chiffres d’affaires 2018-2019, ce qui souligne la forte dynamique de croissance dans laquelle nous nous trouvions avant la crise.»

Gian Cla Pinösch a pu toucher les indemnités pour les cas de rigueur et souscrire au prêt Covid. Même si ces aides n’ont – de loin – pas couvert l’ensemble de ses charges, il estime que «l’avenir de son entreprise n’est pas menacé à moyen terme» et il veut rester optimiste pour l’après-Covid: «Nous avons la conviction que les gens sont toujours avides d’expériences qualitatives et aujourd’hui notre défi consiste à répondre à leurs attentes!» Pour ce faire, il a d’ailleurs mis à profit les mois de confinement pour développer de nouveaux projets, dont une expérience immersive dans un magasin d’antiquités dans ses locaux de Montbrillant, et il espère aussi ouvrir un nouvel espace avec une aventure d’envergure à Carouge d’ici à la fin de l’année... Si les salles restent bien ouvertes d’ici-là!


Evade Escape Game à Lausanne. Photo: DR

Le marché suisse

200 enseignes d’escape game, dont 90 en Suisse romande (plus de 300 salles).
450 personnes employées à temps plein.
Fermeture des espaces entre mi-mars 2020 et début juin 2020 et entre fin octobre 2020 et mi-avril 2021.
Janvier 2021: les escape games sont éligibles aux aides de la Confédération pour les cas de rigueur.

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Laure Wagner

Journaliste

Lui écrire

Laure Wagner est correspondante indépendante à Genève pour les médias francophones. Elle a travaillé pendant six années en tant que journaliste rédactrice et reporter au sein de la rédaction de France 24 à Paris.

Pour le service politique, elle a couvert tous les grands événements de ces dernières années et notamment les élections présidentielles et législatives françaises de 2012 et 2017. Elle a également réalisé de nombreux reportages sur des sujets d'économie et de société pour les différents magazines de la chaîne internationale.

Elle est titulaire d'une double licence en Histoire et en Science Politique et d'un master en Histoire des relations internationales (Université Paris 1 - Panthéon Sorbonne).

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