Bilan

Enchères, un marché en déséquilibre

Si le secteur reste prospère en Suisse, il traverse une conjoncture délicate: les ventes attirent toujours plus d’acheteurs, quand les vendeurs peinent à se séparer de leurs biens.
  • Eveline de Proyart, vice-présidente de Christie’s. 

    Crédits: Guillaume Mégevand
  • Les trois associés de Genève Enchères: Olivier Fichot, Bertrand de Marignac (assis), et Cyril Duval.

    Crédits: Dr

L’année 2016 a bien commencé pour Christie’s. La maison de vente aux enchères a annoncé pour le premier semestre une augmentation de 49% de ses ventes en Suisse de joaillerie, horlogerie, vins et art helvétique, pour un total de 170  millions de francs. Sa concurrente Sotheby’s affiche, elle aussi, une belle santé. L’an dernier, la maison anglaise a réalisé un chiffre d’affaires total de 311,5 millions de francs, atteignant même son meilleur résultat global annuel.

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Le premier semestre 2016 se révèle tout aussi positif: les ventes du département de Haute Joaillerie, pour plus de 171 millions de francs, sont supérieures à celles de la même période 2015. David Bennett, président de la division joaillerie chez Sotheby’s, se réjouit de ces chiffres. Il rappelle que Genève est la ville où se déroulent les plus grandes ventes de bijoux au monde. Les Ports Francs n’y sont pas pour rien: ils permettent, notamment, de faciliter les expertises sans devoir importer les objets précieux.

Mais derrière ces performances et des records de vente régulièrement battus, le marché des ventes aux enchères cache une réalité complexe. Alors que les acheteurs sont toujours plus nombreux à vouloir acquérir des œuvres d’art, des bijoux, des montres, des meubles ou encore du vin, les vendeurs, eux, sont depuis quelque temps un peu moins enclins à se séparer de leurs objets de valeur.

«L’environnement économique, et notamment les faibles taux d’intérêt, ne pousse pas nos clients à détenir des liquidités en banque», explique Eveline de Proyart, vice-présidente de Christie’s. Ainsi, même si la maison privée appartenant à François Pinault affiche de très bons résultats, elle a vendu, ce début d’année, 30% de lots en moins que l’an dernier.

«Les propriétaires préfèrent garder leurs biens plutôt que d’avoir des liquidités qui leur coûtent cher ou des titres en bourse qui risquent de baisser», confirme Bernard Piguet, directeur de l’Hôtel des Ventes. «Quant aux acquéreurs, malgré le ralentissement économique, c’est l’inverse: ils continuent à se faire plaisir ou à vouloir placer leurs économies lors d’enchères.»

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De plus, les changements politiques, économiques et sécuritaires de ces six derniers mois ont eu des répercussions mondiales dans tous les secteurs économiques, estime Victoria Rey-de Rudder, directrice de Bonhams à Genève. «Cependant, après une analyse semestrielle, nous remarquons que le monde des enchères résiste et que les pièces de bonne qualité, quel que soit le domaine d’expertise, continuent d’obtenir des prix records.»

Les ventes se démocratisent

En Suisse, en dehors des deux mastodontes que sont Christie’s et Sotheby’s, il existe une quinzaine de maisons de vente aux enchères, la plupart étant spécialisées dans des domaines tels que l’horlogerie, le vin ou l’art contemporain. A l’instar des deux géants, quelques maisons se sont lancées dans les ventes généralistes. L’Hôtel des Ventes fait partie de celles-ci.

En rachetant l’enseigne il y a une dizaine d’années, le Vaudois Bernard Piguet a souhaité démocratiser les ventes aux enchères pour acquérir une nouvelle clientèle provenant de toutes les catégories socioprofessionnelles. Ainsi, le commissaire-priseur a développé sa maison à un niveau international. Il organise chaque année quatre ventes généralistes comportant toutes entre 600 et 800 lots de 300 francs et moins (sur 4000 lots par vente).

A chaque adjudication, entre 80 et 90% des objets trouvent preneur. Ce créneau des ventes à l’encan proposant des lots à petits prix attire de plus en plus. Même les grandes structures organisent régulièrement des ventes d’objets ne valant pas plus que quelques centaines de francs. Ainsi, même si elle ne communique en principe que sur ses records, Christie’s orchestre chaque année depuis cinq ans une centaine de ventes en ligne comprenant des lots qui démarrent à moins de 1000 francs.

Grâce à cette nouvelle tendance, tout un chacun peut miser lors d’une vente publique ou d’une adjudication sur internet. Car, outre des prix abordables, les encans ont surtout été facilités ces dernières années par le web. Non seulement l’arrivée de sites tels qu’eBay ou Ricardo ont rendu le public sensible à la magie des enchères, mais des maisons spécialisées ont parallèlement simplifié l’accès en ligne, offrant une description et une estimation très détaillées des objets mis en vente.

Aujourd’hui, les clients qui se sont enregistrés préalablement peuvent miser en direct – live bid – depuis leur téléphone portable, sans se déplacer. «Cette innovation a permis de simplifier et de démocratiser les ventes aux enchères», souligne Bernard Piguet.

Jeune public et maison ancienne 

L’an dernier, un nouvel acteur a vu le jour dans la Cité de Calvin : Genève Enchères. «Nous souhaitons dépoussiérer l’image des maisons de vente aux enchères traditionnelles», indique Bertrand de Marignac, l’un des trois associés avec Cyril Duval et Olivier Fichot. «Il existe un nouveau public de jeunes collectionneurs qui s’intéressent aux objets accessibles.»

Pour le jeune commissaire-priseur Olivier Fichot, le marché des enchères se divise en deux catégories: ceux qui achètent pour se faire plaisir et ceux qui cherchent à investir. Après quatre ventes généralistes, leurs résultats au marteau sont passés de 700 000 francs à 1,9 million pour la vente de décembre 2015. La maison Koller, plus grande maison suisse d’encans mais également très active au niveau international, fêtera quant à elle ses 60 ans en 2018.

L’institution zurichoise entend aussi démocratiser les ventes aux enchères à travers son entité Koller West, qui gère de nombreuses successions. Cyril Koller, CEO de l’entreprise familiale, est optimiste sur l’avenir du secteur. Koller Auctions, qui organise une cinquantaine de ventes par année, gère 15 départements spécialisés, de l’argenterie aux tableaux anciens. Elle collabore depuis peu avec Artmyn.

Cette start-up de l’EPFL/LCAV a développé une technologie révolutionnaire pour numériser en très haute qualité des œuvres d’art, permettant une visualisation interactive très réaliste sur des appareils mobiles. Au travers de son application, les répliques numériques peuvent être examinées comme si l’original était entre les mains de l’utilisateur.

«La collaboration avec Artmyn n’est qu’un exemple de notre ouverture vers le marché international et les nouvelles technologies», précise le porte-parole de la maison Koller. Enfin, troisième plus grande maison d’enchères internationales après Christie’s et Sotheby’s, Bonhams est aussi présente en Suisse, même si elle n’y organise pas de ventes.

Basée à Londres, elle a ouvert un bureau genevois en 2012, puis à Zurich en 2015, devenu le plus important bureau de représentants en Europe. Dirigé en Suisse par Victoria Rey-de Rudder, Bonhams vend 40 types de biens, des voitures anciennes à l’art chinois en passant par la haute joaillerie et le vin.

Chantal Mathez

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