Bilan

En Europe, il y a l'Allemagne et les autres

Pour les experts réunis au WEF à Davos, l'Europe n'est pas sortie de la crise. A l'exception d'une Allemagne en bonne santé, les autres pays traînent trop de handicaps.

Axel Weber, président du conseil d'administration d'UBS, au World Economic Forum à Davos.

Crédits: AFP

Les signaux de reprise entrevus ces derniers mois en Europe seraient-ils trompeurs? Pas forcément, mais il ne faut pas exagérer leur portée, le chemin reste long pour sortir l'Europe du marasme économique, selon un panel d'entrepreneurs et d'universitaires réunis au WEF à Davos.

Pour Kenneth Rogoff, ancien économiste en chef du FMI, «on ne peut pas parler de reprise en Europe: en dehors de l'Allemagne, les autres pays traînent de gros problèmes et ils sont très divers». Poids de la dette, zone euro plombée par la politique de la BCE, rigidité du marché du travail, fragilité des banques, chômage élevé chez les jeunes... Les handicaps ne manquent pas selon le chercheur et ses confrères.

«Le problème majeur de plusieurs grands pays européens c'est la rigidité du marché du travail: comment convaincre les entreprises d'investir quand on ne leur donne pas assez de marges de manoeuvres en cas de fluctuations du marché ?», interroge Martin Sorrell, CEO de WPP Group. Dans son viseur: la plupart des pays latins, y compris la France. «La situation de la France continue à fléchir. Nous verrons ce que ça donne avec les annonces de Hollande», ajoute-t-il.

Les réformes ne viennent-elles pas trop tard?

Le virage annoncé voici quelques jours par le président français suscite l'attention des observateurs. Mais ces annonces interviennent-elles à temps? «La question sera de savoir à quelle vitesse et à quelle échelle les réformes seront faites», pose Pierre Nanterme, CEO d'Accenture. Et de citer d'autres pays, aussi bien en Europe du Nord (Allemagne, Grande-Bretagne) qu'en Europe du Sud (Italie, Espagne) où des réformes difficiles mais de grande ampleur ont été menées ou amorcées. L'Allemagne est notamment vue comme le pays de la zone Euro qui a osé engager les réformes les plus courageuses. Et où les signes de reprise sont les plus tangibles ces derniers mois.

Le problème du calendrier se pose de manière d'autant plus cruciale qu'une échéance importante attend l'Europe à la fin 2014: la publication des résultats des stress tests des banques en novembre. Les résultats pourraient pousser les spéculateurs à attaquer le secteur bancaire européen, qui a déjà souffert lors de la crise de 2009. Mais les Etats sont-ils aujourd'hui en mesure de venir en aide aux établissements financiers? Rien n'est moins sûr, glisse Axel A. Weber, économiste allemand membre du board d'UBS. «Surtout que certains spéculateurs pourraient être tentés d'anticiper ces résultats et de miser sur les vainqueurs et les perdants, forçant les Etats à aider les seconds préventivement», poursuit-il.

La dette va empêcher l'investissement public

Par rapport à 2009, la dette de nombreux Etats européens s'est encore creusée. De quoi rendre une aide aux banques plus ardue. Mais le poids exorbitant de ces dettes va aussi pénaliser durablement l'économie de ces pays en les empêchant d'investir massivement dans les secteurs clefs. «Lorsque le remboursement de la dette et de ses intérêts est le premier poste budgétaire d'un pays, celui-ci ne peut investir dans l'éducation et la technologie. Il met donc son avenir en danger», prévient Pierre Nanterme.

L'éducation: clef du redressement économique européen. «On nous a fait croire pendant des années que si nous allions à l'université, nous pourrions sortir diplômés et choisir le métier de nos rêves. C'est illusoire, car le marché a des besoins qui ne sont pas pourvus et des étudiants suivent des cursus qui ne les mèneront pas vers un emploi», rappelle Giuseppe Recchi, président du conseil d'administration d'Eni. Or, «les gens qui sortent de l'université et qui ne trouvent pas de travail pendant 3-4 ans sont perdus pour l'emploi, ajoute-t-il, car ils atteignent les 30 ans sont remplacés dans l'esprit des recruteurs par ceux de 25 ans».

L'Euro et les taux plombent la reprise

Autre handicap de l'Europe: sa monnaie. «L'euro a été introduit trop tôt: il aurait fallu d'abord mettre en place les organismes et les conditions pour qu'il ne constitue pas un frein pour ces pays», estime Kenneth Rogoff. Et d'appeler à la mise en place rapide d'une union bancaire et d'une union fiscale. Et de la monnaie unique à la Banque centrale européenne, il n'y a qu'un pas. «La Fed aux Etats-Unis annonce qu'elle maintiendra des taux bas tant que le chômage ne passera pas sous la barre de 8%. En Europe, le chômage n'est pas une variable dont la Banque centrale tient compte. Cette différence de missions porte préjudice à la reprise en Europe», analyse Pierre Nanterme.

Là aussi, l'Allemagne se distingue. Mais pour une fois elle est dans le viseur des économistes et des entrepreneurs. S'ils conçoivent la peur de l'inflation qui a poussé l'Allemagne à fixer le niveau des prix comme credo de la BCE, ils souhaiteraient un peu plus de souplesse. Afin notamment de voir les taux baisser. «Les taux sont-ils trop bas aux USA? Ou sont-ils trop hauts en Europe? En tout cas ce déséquilibre est dangereux sur le long terme», selon Pierre Nanterme.

Des changements d'orientations politiques: voilà ce qu'attendent les acteurs et observateurs de l'économie. «Si l'Europe, Allemagne exceptée, n'engage pas au plus vite des réformes, elle va perdre son rôle clef dans le monde», avertit Kenneth Rogoff. Pierre Nanterme va plus loin encore: «Si aucune réforme radicale et courageuse n'est entreprise rapidement, ce n'est pas pour 4 ou 5 ans de crise que nous sommes partis, mais pour 20 à 25 ans supplémentaires au moins».

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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