Bilan

En Valais, le jeu des différences

Les deux stations Crans-Montana et Verbier connaissent des trajectoires opposées en raison de leur fréquentation, de leur positionnement et de la structure de leur clientèle.

Ce sont deux des plus importants domaines skiables romands, dans les Alpes valaisannes. L’un affiche une santé florissante. L’autre cherche à sortir de la tourmente qui le secoue. Depuis plusieurs années, les remontées mécaniques de Verbier et de Crans-Montana suivent une trajectoire inverse, comme le montrent leur fréquentation et leur résultat financier. 

Dans le val de Bagnes, le nombre de journées-skieurs n’a guère évolué au cours des dix dernières années, mais dépasse néanmoins le million. Sur le Haut-Plateau, il a chuté de 39% autour de 400 000 entre 2007/2008 et 2016/2017 avant de remonter fortement en raison du Magic Pass. Comme les frais fixes des installations sont importants, leur rentabilité dépend de leur utilisation. Grâce à une fréquentation importante de son domaine, le bénéfice d’exploitation (ebitda) de Téléverbier s’élève à 14,3 millions de francs (soit une marge de 28%), alors que celui de la société Remontées mécaniques de Crans-Montana Aminona (CMA) n’atteint que 400 000 francs (soit une marge de 2,3%). «Dans un marché du ski en baisse dans toutes les Alpes, Verbier parvient à résister alors que Crans-Montana suit la pente descendante», observe le consultant Laurent Vanat.

Plusieurs éléments clés

C’est d’abord la structure et les activités de la clientèle qui sont déterminantes. «Le positionnement de Verbier est axé sur la pratique du ski et du freeride. Son image est sportive et branchée. Ce qui n’est pas le cas de Crans-Montana qui vend une palette d’activités plus large», explique Nicolas Délétroz, professeur à la Haute Ecole de gestion & tourisme de Sierre. «Le vieillissement de la population affecte beaucoup le Haut-Plateau, où l’on séjourne  moins pour skier qu’à Verbier. C’est surtout vrai pour la deuxième et troisième génération de résidents étrangers en provenance de France, d’Italie et du Benelux. On y vient désormais pour randonner ou pour profiter du soleil», observe Laurent Vanat. «Avec son domaine skiable qui est le plus étendu du pays grâce à sa liaison avec les 4-Vallées, une concentration des pistes sur les hauts de la station et l’après-ski, Verbier est beaucoup mieux positionné que Crans-Montana», estime le Genevois, qui publie chaque année un rapport consacré au marché international du ski. 

L’hébergement joue aussi un rôle clé. Axées sur la parahôtellerie, les deux stations enregistrent toutefois des performances différentes. Selon la 10e édition du «Ski Property Resort» publié par Knight Frank, Crans-Montana compte 10 600 résidences secondaires contre 6000 à Verbier. Cette étude montre surtout que le taux d’occupation des logements en propriété est plus élevé dans le val de Bagnes que sur le Haut-Plateau. «Malgré le succès d’Airbnb, seule une petite partie d’entre eux se retrouve sur le marché de la location à la semaine ou saisonnière», regrette Bruno Huggler, directeur de Crans-Montana Tourisme & Congrès. De surcroît, Crans-Montana a enregistré au cours de ces vingt dernières années la fermeture de nombreux hôtels dont la majorité a été transformée en propriétés par étage. Le nombre de nuitées hôtelières a donc fortement reculé. Ce qui a pénalisé les remontées mécaniques.

«Les projets de construction de nouveaux établissements ainsi que le Magic Pass, qui pousse les résidents à skier davantage, visent à permettre à CMA d’atteindre le million de journées-skieurs», relève Bruno Huggler. «C’est l’objectif que nous voulons atteindre avec notre stratégie Crans-Montana 2030», a indiqué Philippe Magistretti, président du conseil d’administration de CMA, lors d’une réunion avec la population le 6 décembre dernier. Et d’ajouter: «Nous devons augmenter la fréquentation de nos infrastructures qui tournent actuellement en sous-capacité. Cela passe par une amélioration de la promotion et du marketing de la station.»

Fortes tensions

La gouvernance des remontées mécanques diffère également d’une station
à l’autre. Coté en bourse depuis 1999, Téléverbier bénéficie d’un actionnariat stable avec la famille Burrus ainsi qu’avec la commune et la bourgeoisie de Bagnes qui disposent ensemble de 54% du capital-actions. «Entre 1999 et 2009, nous avons aussi pu bénéficier de la présence et des compétences de la Compagnie des Alpes pour commercialiser notre station avec davantage de rigueur et adapter notre politique marketing», relève Eric-A. Balet, administrateur-délégué de Téléverbier. En 2000, ce même acteur avait manifesté son intérêt pour investir dans CMA, mais il n’avait pas trouvé grâce auprès des acteurs locaux. «C’était probablement une bêtise qui a fait perdre beaucoup de temps aux remontées mécaniques locales» relève Eric-A. Balet.

L’arrivée de Radovan Vitek en 2013 au sein du conseil d’administration et les investissements qu’il a consentis pour recapitaliser CMA et développer ses infrastructures n’ont pas eu les effets escomptés. Au contraire, les tensions avec les communes actionnaires ont culminé avec la fermeture du domaine skiable en avril dernier et avec les menaces de plaintes liées à d’éventuelles irrégularités commises par des dirigeants de CMA. 

Des observateurs valaisans estiment aussi que cette société n’a jamais digéré les coûts de construction du Funitel vers le glacier de la Plaine-Morte et la politique du chacun-pour-soi menée par les communes du Haut-Plateau. «Avec environ
un demi-million de journées-skieurs, Tole résultat ebitda de CMA devrait s’élever autour de cinq millions de francs au lieu de 400 000 francs. C’est une nécessité pour survivre. Et si cette entreprise n’y parvient pas, c’est en raison d’une mauvaise allocation des ressources», estime Laurent Vanat.  «Le succès passe par une configuration idéale du domaine skiable, des lits marchands, une gestion permettant le renouvellement régulier des installations et un débit horaire suffisant avec un nombre limité de départs au pied de la station», conclut Eric Balet. 

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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