Bilan

Elena Rybolovleva, les confidences d’une âme russe

La Genevoise d’adoption ouvre pour la première fois ses portes à un journaliste. Avec humour et sérénité, elle revient sur son parcours, sur fond du divorce le plus cher de l’histoire.
  • Elena Rybolovleva: «Contrairement à mon mari, je vis simplement et garde les pieds sur terre». Crédits: Marc Ninghetto
  • Avec le pianiste russe Daniil Trifonov, qu’elle a accueilli cet été lors du Festival de Bellerive. Crédits: Miguel Bueno
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  • Lors du Festival de Verbier cet été. Avec notamment les deux grands musiciens Gauthier (à g.) et Renaud Capuçon. Crédits: Marc Ninghetto

Détectives privés en imper et lunettes noires postés devant la maison, filatures jusque sur son lieu de vacances, téléphone sur écoute. Ce n’est pas une parodie d’un film d’espionnage, mais bien le quotidien d’Elena Rybolovleva depuis plusieurs mois.

L’épouse du milliardaire russe Dmitry Rybolovlev est suivie en quasi permanence – ce fut le cas lors de l’une de nos rencontres dans un hôtel genevois – depuis qu’elle demande la moitié de la fortune de son futur ex-époux, soit près de 4 milliards de francs.

Ce dernier, qui a construit sa richesse en vendant Uralkali, l’un des plus grands fabricants de potassium au monde, préside aujourd’hui l’AS Monaco. Le sujet est donc sensible, car les enjeux sont énormes. Un faux pas pourrait remballer la machine judiciaire du divorce le plus cher de l’histoire.

Par ailleurs, l’acharnement médiatique dont Elena fait l’objet l’a rendue à la fois méfiante et prudente. Alors qu’un grand nombre de journalistes spéculent depuis plusieurs années sur les tenants et aboutissants de son divorce, il y a quelques semaines, Vanity Fair consacrait encore dix pages à la bataille juridique et financière à laquelle se livre le couple. Même si, depuis l’ultramédiatisation de sa rupture, elle privilégie la discrétion, Elena a accepté pour Bilan de soulever un coin du voile qui entoure sa vie. 

Chez Elena Rybolovleva, rien n’est tape à l’oeil. Quelques belles photos noir et blanc shootées par Patrick Demarchelier et Bettina Rheims aux murs et un magnifique piano à queue au milieu du salon rappellent aux invités sa passion pour l’art et la musique. «Ma fille Anna prend des cours hebdomadaires et c’est aussi l’occasion pour moi d’organiser des concerts privés à domicile.»

Ou de permettre aux artistes, qui logent parfois chez elle, de s’exercer. Ainsi, Elena a accueilli cet été, pendant trois jours, le jeune pianiste russe Daniil Trifonov, dont les deux récitals ont clôturé le Festival de Bellerive, un événement musical qu’elle sponsorise.

Une enfance studieuse 

Née à Perm, une ville industrielle de l’Oural, Elena est élevée dans le culte de l’excellence par une mère ingénieure. Seules les valeurs liées au travail sont reconnues. Fille unique, elle décrit une enfance studieuse dans un régime totalitaire où une grande partie de la population ne mange pas à sa faim.

Ainsi, pendant que ses amies jouent dans les squares de la ville, la jeune Elena Tchouprakova étudie les mathématiques «afin de pouvoir sortir un jour du carcan soviétique». Et c’est à force de travail et de discipline que l’élève assidue finit ses études secondaires avec le «diplôme rouge», soit l’équivalent de «la mention excellente».

L’idéologie du Parti communiste encourage les métiers manuels, mais Elena décide d’étudier la médecine, une faculté peu accessible pour les jeunes filles du temps de l’URSS. Sa détermination est pourtant sans faille, surtout qu’alors les intellectuels, médecins et ingénieurs sont bien moins rémunérés et considérés par le gouvernement que les ouvriers.

Et puis, à côté des études, il y a les amis et son grand amour, Dmitry Rybolovlev. Jeune étudiant en médecine comme elle, l’homme lui fait la cour dès le premier jour. Ils se marient en 1987, quelques mois après le 20e anniversaire de la brillante et séduisante blonde aux yeux bleus. Trois ans plus tard naîtra leur première fille, Ekaterina. «Nous avons vécu une très belle histoire d’amour. Une relation fusionnelle digne des plus beaux romans russes», commente celle qui dit n’avoir aucun regret aujourd’hui. La suite, on la connaît: ils vécurent vingt ans ensemble avant de se déchirer.

Revenons à Perm, ses usines, son froid, son austérité. Elena rêve d’ailleurs. Car à l’époque la jeune fille voyage malgré la rigueur du régime. Grâce à ses études et au travail de sa mère, elle visite l’URSS et ses pays alentour. «Pour moi, les républiques baltes, c’était Hollywood. Les rues étaient propres, il y avait du pain frais, du fromage, du lait et les gens étaient bien habillés», se souvient la jeune femme.

En 1995, le rêve devient réalité. Après quelques heurts professionnels, le couple choisit de s’installer en Suisse, sur les bords du Léman. Brièvement évoquée, la «case prison» de Dmitry (accusé d’avoir commandité un meurtre, puis disculpé), onze mois dans les geôles de Perm entre 1996 et 1997, marquera profondément les deux époux. Et sera l’une des causes de l’idylle brisée.

L’eldorado suisse

Après cette épreuve, la Suisse, c’est assurément l’eldorado, l’endroit idéal pour retrouver tranquillité, paix et sérénité. Et par chance, ce fut le coup de foudre. «Je me suis tout de suite sentie comme chez moi.» Telle un poisson dans l’eau, au point que son mari s’amuse à lui chercher des ancêtres helvétiques.

«Mon âme reste russe, mais j’apprécie le côté réglementé, fiable et civique de la Suisse», rajoute celle qui affectionne tout particulièrement l’ordre et la discrétion, deux caractéristiques bien helvétiques.

«La Russie m’a appris le goût de la culture. J’ai encore, aujourd’hui, soif de connaissances, et peu importe les disciplines.» De son pays, elle a également gardé le sens de l’amitié, la générosité et le goût de la fête.

Aujourd’hui, très bien intégrée dans la vie genevoise, la Russe côtoie un cercle d’amis provenant de milieux et d’origines différents. «Avec le recul, je réalise que ma bonne intégration en Suisse a peut-être été le coup fatal porté à mon couple. Alors que j’adoptais le mode de vie helvétique, mon mari refusait de s’occidentaliser. Il n’a jamais participé à la vie sociale et culturelle de la ville. Nous n’étions plus du même monde», commente Elena. Quant à cette dernière, elle s’est fait une multitude d’amies, notamment parce qu’elle est restée elle-même, «fiable et loyale». 

Ce qui ressort des discussions, c’est qu’elle est extrêmement bienveillante et qu’elle aime s’occuper des autres et rendre service. «C’est quelqu’un qui a beaucoup de valeurs, qui est franche, directe, mais aussi sensible», dira d’elle une amie genevoise. Il s’agit d’une personne «solaire, positive et pétillante», selon une autre source. Quoi qu’on en dise, son entourage est d’accord sur un point: Elena est une personne généreuse, qui a la tête sur les épaules et un grand sens de l’humour.

Ainsi, alors qu’à son arrivée dans la Cité de Calvin elle craignait la barrière de la langue, elle s’aperçoit que les Suisses sont des personnes accessibles, ouvertes et surtout discrètes comme elle. Sa volonté de fer la mène à apprendre rapidement la langue de Molière, qu’elle maîtrise parfaitement aujourd’hui. Tout comme l’anglais, et bien évidemment sa langue maternelle, le russe.

La jeune femme, qui vit sans excès, n’oublie jamais son passé ni d’où elle vient. «J’apprécie tous les jours chaque moment de la vie. Contrairement à mon mari, je vis simplement et garde les pieds sur terre».

Celle qui «déteste l’avidité et l’arrogance» raconte: «La Russie a été l’un des premiers pays à voir apparaître des grosses fortunes après la chute du communisme. Le pays ne connaissait ni la richesse ni la culture de l’argent. D’où la folie et l’exubérance de ceux qui sont d’un seul coup devenus excessivement riches et puissants. C’est tout le contraire de la Suisse, un pays habitué aux milliardaires, où les gens sont discrets et bien élevés. On peut vivre simplement ici, sans artifice, sans excès.» Ainsi, elle se le promet, l’argent ne prendra jamais le dessus sur elle.

La Suisse, donc, terre d’accueil d’Elena qui a vu naître sa seconde fille, Anna. Une ravissante et brillante adolescente, férue de musique et de dessin. Anna, qui lors de ses visites chez son père à Monaco vit dans un luxe extrême, est éduquée à Genève sans faste.

«Ici, elle vit comme n’importe quelle fille de son âge». Elena rajoute: «En bonne mère russe, je suis très fière de mes enfants et je pense leur avoir inculqué de vraies valeurs, malgré le milieu privilégié dans lequel elles vivent et qui pourrait leur faire perdre le sens des réalités.» De sa fille aînée, la maman se dira très fière de ses exploits équestres tout en craignant, malgré elle, des accidents liés à ce sport.

Tout pour la musique

Aujourd’hui, Elena se consacre à sa famille, à ses amis et aux artistes qu’elle soutient. Elle supervise aussi toutes les procédures liées à son divorce. Car la perfectionniste ne laisse rien au hasard et délègue uniquement si elle a une confiance aveugle en ses interlocuteurs.

«Elle est tellement exigeante avec elle-même qu’elle attend la même chose des autres», commente l’une de ses proches. Elena sait que, comme toutes les bonnes et mauvaises choses dans la vie, son divorce prendra fin un jour. En attendant, elle s’occupe également de sa fondation, créée en 2007, dont le dessein est de soutenir l’art dans sa globalité.

Elle a eu la première vraie occasion de concrétiser sa passion lorsqu’elle a constitué la collection de tableaux de maîtres impressionnistes et modernes destinée au domicile conjugal de Cologny. La musique et les arts, c’est donc son dada. Ils ont toujours été très importants dans sa vie. «A Perm, nous allions chaque semaine admirer les ballets de l’opéra, visiter des musées et assister aux pièces de théâtre.»

Aujourd’hui, «elle adore se retrouver au milieu des artistes», confie Lesley Takacs-Nagy, l’organisatrice du Festival de Bellerive. Interrogé, le directeur du Verbier Festival Martin Engstroem, dira: «C’est l’amour de la musique qui nous a réunis.» Cet été, Elena participe pour la première fois au Verbier Festival. «Elle a gentiment organisé une soirée russe chez elle. Un dîner où musiciens et amis du festival se sont retrouvés pour faire la fête et jouer de la musique.»

Curieuse de la vie en général, Elena apprécie les voyages (son séjour cet été en Thaïlande est un souvenir mémorable), la photographie, le tango (elle prend des cours avec un professeur argentin) et l’aviron: «Je vais régulièrement ramer sur le lac vers 6 heures du matin.»

L’occasion d’admirer la beauté du rivage au lever du soleil. Mais Elena est également une épicurienne qui apprécie la bonne nourriture et les bons crus. Elle nous l’apprend avec fierté: «J’ai fait des cours d’œnologie pour mieux comprendre le domaine complexe du vin.»

Pour l’heure, toutes les questions liées aux biens du couple sont sans réponse. On ose discrètement demander ce qu’il adviendra du «trou de Cologny»? «Il sera réglé avec le divorce, comme tout le reste.» Et que ferez-vous de votre temps une fois le divorce prononcé? «J’aurai encore plus de temps pour moi. Je voyagerai, je m’occuperai de ma fille, de mon family office et de ma fondation.»

Une dernière question: «Comment fait-on pour vivre simplement quand on est milliardaire?» – «Ah, ça, je pourrai vous le dire une fois que je le deviendrai», répond-elle dans un éclat de rire. Avant de conclure: «J’espère que mon divorce se terminera de manière civilisée.» 

Chantal Mathez

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