Bilan

Electricité verte: un équilibre difficile

Fortement dépendantes des conditions météo, les énergies solaire et éolienne créent des déséquilibres inédits entre offre et demande. Une course à la flexibilité est engagée.

Le barrage de Gries (VS), le plus haut parc de production éolien d’Europe.

Crédits: Sedrik Nemeth/Keystone

Dans les salles de marché du producteur d’électricité Alpiq, à Lausanne comme à Olten (SO), les écrans météorologiques sont omniprésents. Prévisions du vent, de températures, de luminosité restent scrutées en continu par les traders qui s’efforcent d’anticiper au mieux les écarts de production à venir. Michel Kolly, responsable des activités de trading et d’origination, détaille: «Historiquement, on gérait la production en fonction des incertitudes de la demande, des variations de quelques pourcents en général. Avec le nouveau renouvelable, on fait face à une incertitude beaucoup plus importante, et des déviations qui peuvent atteindre 50% de la production par rapport aux prévisions. Des fermes éoliennes de grande taille peuvent produire beaucoup plus ou beaucoup moins que ce qui était prévu, en fonction des évolutions de la météo.»

Trading «au quart d’heure»

Dans ce contexte, la lutte pour équilibrer offre et demande s’intensifie. Michel Kolly estime ainsi que «le marché se dessine dans les 1 à 2 heures avant la livraison contre 24 heures à l’avance il y a encore quelques années». Le trading intraday (un maximum de transactions de petite taille sur une journée) explose avec des tranches d’un quart d’heure vendues jusqu’à 5 minutes avant la distribution effective, en particulier sur la bourse européenne Epex-Spot. Avec pour conséquence parfois une incapacité à fournir l’électricité attendue par le client. Dans ce cas, afin d’éviter le black-out, le réseau active des réserves (l’énergie dite «d’ajustement»), qui permettent d’assurer la continuité du service. Swissgrid, société nationale du réseau, relève toutefois que «la responsabilité de la fourniture incombe en premier lieu aux fournisseurs d’énergie. En cas de déséquilibre, Swissgrid dispose de puissance de réglage mais celle-ci est toutefois limitée et couvre au maximum la perte du plus grand bloc de production de Suisse.»

Afin de décourager les déséquilibres, une pénalité est appliquée. Une situation connue de Lionel Grandjean, trader chez la startup lausannoise Wind Energy Trading – rachetée par BKW – qui gère une puissance installée de 3500 mégawatts d’éolien et 1600 mégawatts de solaire en Allemagne: «Parfois, le surcoût est minime, mais il est arrivé qu’on paie 20 000 euros le mégawattheure manquant au lieu d’environ 50 euros en temps normal.» Si le manque d’énergie pose problème, l’excès également, l’électricité ne pouvant être dispersée dans la nature. Lionel Grandjean rappelle ainsi «qu’arrêter une éolienne a un coût d’environ 70 euros par mégawatt de puissance.»

La Suisse, pile de l’Europe

Les déséquilibres devraient s’accentuer en Europe. Engagée dans des plans d’envergure en vue de la transition énergétique, tel le Clean Energy Package, l’Union européenne prévoit près de 450 milliards d’investissements d’ici à 2030 pour atteindre l’objectif de 32% de nouveau renouvelable. L’arrêt du nucléaire dès 2022 en Allemagne, suivi du charbon vers la fin de la décennie, interroge Lionel Grandjean, qui relève que «le renouvelable nécessite en parallèle des solutions de production flexible pour équilibrer offre et demande».

Avec 60% de production hydraulique, dont 30% stockables grâce aux barrages, la Suisse est bien positionnée pour répondre à ce besoin. A la différence d’une centrale nucléaire, qui peut prendre plusieurs jours pour monter ou baisser sa production, une centrale hydroélectrique met 2 à 3 minutes pour injecter de l’électricité dans le réseau. La centrale de Nant-de-Drance, détenue notamment par Alpiq, permettra le pompage-turbinage: en cas d’excès de courant, l’eau est pompée (en absorbant le surplus d’électricité) pour être turbinée lorsque le courant vient à manquer. Hervé Robert, responsable du trading des actifs de production chez Alpiq, relève que «nous vendons la flexibilité des barrages à nos voisins européens qui ont besoin de nos capacités de stockage pour faire face au caractère aléatoire de leur production renouvelable».

Swissgrid dispose d’une puissance de réglage limitée. (Crédits: Swissgrid)

Solution chez les consommateurs?

Les possibilités d’équilibrage au niveau européen restent toutefois limitées par la capacité de transport. Swissgrid poursuit divers projets d’expansion du réseau. Toutefois, faute d’accord-cadre avec l’UE, Swissgrid déplore que «la Suisse n’est pas prise en compte dans le calcul des capacités transfrontalières mises à disposition des marchés de l’électricité». Ce qui entraîne des surcharges imprévues et fait parfois friser la saturation.

Face aux limites des échanges transfrontaliers, la flexibilité est aussi recherchée en local. En vigueur depuis 2018, une loi sur les groupements permet à des propriétaires d’immeubles d’installer des panneaux solaires et de revendre la production aux locataires, généralement à un prix incitatif. Nicolas Vodoz, fondateur de la startup Climkit, a déjà installé 3000 compteurs intelligents permettant un pilotage optimal de la consommation dans un groupement: «On préférera charger un ballon d’eau chaude à midi ou piloter la charge d’un véhicule électrique en fonction de la production solaire. Des startups réfléchissent à mettre ces points de stockage en local à disposition du marché, des traders ou des distributeurs comme solution d’ajustement.»

De fait, chez Romande Energie, on affirme encourager la production propre et l’optimisation de la consommation, à l’image d’Arnaud Stoquet, gestionnaire de portefeuille: «Toute l’industrie est engagée dans une course à la flexibilité qui va impliquer aussi les particuliers. On pourrait voir des situations où des consommateurs seraient payés à certains moments pour consommer de l’électricité! Nous soutenons les microréseaux et l’économie d’énergie, ce qui peut laisser à penser que nous agissons contre notre propre intérêt en tant que distributeur. Mais il s’agit de répondre tant aux exigences de flexibilité qu’aux attentes des jeunes générations sur la question écologique et climatique.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

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