Bilan

Elections: les attentes des patrons et des syndicats

EconomieSuisse, l’USAM et l’USS divergent sur les questions que devront résoudre les parlementaires fédéraux au cours de la prochaine législature.

Les 200 sièges du Conseil national à Berne seront renouvelés le 20 octobre prochain.

Crédits: Béatrice Devènes

Le 20 octobre prochain, les citoyens helvétiques sont appelés aux urnes pour élire les 246 parlementaires qui siégeront sous la Coupole fédérale pour une durée de quatre ans. Bilan a demandé à EconomieSuisse et à l’Union suisse des arts et métiers, qui représentent respectivement les intérêts des grandes entreprises et des PME, ainsi qu’à l’Union syndicale suisse, qui défend les salariés, quels seront les principaux défis que les élus devront relever entre 2019 et 2023. Voici leurs réponses.

Les trois défis principaux selon EconomieSuisse:

Mettre sous toit l’accord institutionnel

L’accès aux marchés étrangers est déterminant pour notre nation exportatrice. Nous attendons du Parlement qu’il approuve l’accord de libre-échange avec le Mercosur et donne des signaux positifs concernant les discussions en cours avec les Etats-Unis.

Il s’agit de ratifier au plus vite l’accord-cadre avec l’Union européenne (UE) – notre premier partenaire commercial, et de loin – après avoir clarifié les questions relatives aux mesures d’accompagnement et aux aides étatiques. Le temps presse. La voie bilatérale s’érode: les actuels accords sont mis à jour au compte-gouttes et aucun nouveau traité n’est envisageable tant que l’accord-cadre n’est pas sous toit. C’est dire si nos entreprises et les milieux académiques perdent en compétitivité. Hélas, nos autorités politiques et syndicats tergiversent depuis décembre passé, alors même qu’après dix ans de discussions, dont cinq de négociations, nous avons obtenu un accord de qualité et des concessions de taille. Reconnaissant la nécessité de protéger le niveau des salaires et les conditions de travail en Suisse, l’UE a fait des concessions qu’elle a sèchement refusées à ses Etats membres.

Cet accord nous permettra de défendre beaucoup mieux nos intérêts. En cas de différends ou de mesures de rétorsion disproportionnées, la Suisse pourra s’adresser à un Tribunal arbitral composé d’autant de juges helvétiques qu’européens. Aujourd’hui, aucune instance juridique ne peut trancher. Nous pourrons aussi enfin participer à l’élaboration des lois européennes nous concernant.

Quelles sont les autres possibilités? Laisser la voie bilatérale s’éteindre à petit feu? Adhérer à l’UE? S’isoler? Non merci.

Combattre l’initiative contre la libre circulation

L’UDC propose au peuple de résilier l’accord sur la libre circulation des personnes. La votation aura lieu en mai 2020. Nous mènerons une campagne déterminée avec nos membres, partis alliés et la société civile. L’enjeu est colossal: renoncer à la libre circulation c’est mettre un terme – sciemment et de notre propre chef – à l’ensemble des bilatérales 1 (clause guillotine). Une longue période d’incertitude avec notre premier partenaire commercial serait des plus dommageables. Au vu de l’«après 9 février 2014» ainsi que de la fermeté de l’UE et des capitales européennes avec la Grande-Bretagne, prétendre qu’on trouvera une solution sans essuyer de dégâts majeurs est mensonger et irresponsable. Ce d’autant que l’UDC n’a jamais proposé une autre alternative à la voie bilatérale.

De même, combattre la révision en cours de la loi sur la protection des données – à l’ère de la digitalisation –, au motif que nous pouvons nous passer de l’équivalence avec l’UE, va à l’encontre des intérêts de l’économie helvétique et des citoyens.

EconomieSuisse insiste sur l’importance de garder l’accès aux marchés étrangers. (Crédits: Samuel Golay/ti-press/Keystone)

Adopter une politique climatique efficace

La Suisse s’est engagée à diminuer ses émissions de CO2 de moitié d’ici à 2030 par rapport à 1990. Nous soutenons cet objectif très ambitieux. Les entreprises font leur part: l’industrie a diminué ses émissions de 18% depuis 1990, tandis que sa production a bondi de 70%! Nous pourrions doubler ce score si toutes les entreprises pouvaient participer au système incitatif en place. Actuellement, seule une minorité peut y accéder, alors que les résultats sont là et reconnus aussi par la gauche. La 3e révision de la loi CO2 qui est en cours doit être mise sous toit avec des mesures efficaces et à un coût supportable.

Les trois défis principaux selon l’USAM:

Lutter contre la surréglementation

L’Union suisse des arts et métiers (USAM) considère la lutte contre les coûts réglementaires inutiles comme l’un des dossiers clés de sa politique PME. Le Conseil fédéral a lui aussi reconnu le problème des coûts de la réglementation en 2012 déjà; mais l’Exécutif n’a jamais engagé de mesures concrètes. C’est précisément pour cette raison que le Parlement a transmis deux motions visant à limiter lesdites charges, en exigeant que les coûts réglementaires des projets soient évalués et analysés.

Pour l’USS, il faut favoriser les conventions collectives de travail de force obligatoire. (Crédits: Gaetan Bally/Keystone)

Bien que ces motions aient été adoptées par les Chambres fédérales voilà des années, le Conseil fédéral ne les a toujours pas mises en œuvre. Après avoir critiqué cette inaction à plusieurs reprises, l’USAM a lancé un frein aux coûts réglementaires, définitivement adopté par le Parlement lors de la session de mars 2019. Tout projet de loi entraînant des coûts supérieurs à un certain montant ou touchant plus de 10 000 entreprises doit ainsi obtenir la majorité qualifiée lors du vote d’ensemble au Parlement. Le Conseil fédéral présentera l’année prochaine un projet de mise en œuvre du frein aux coûts réglementaires.

Limiter les prestations sociales

La politique sociale reste un chantier majeur. Le risque de voir les coûts échapper à tout contrôle est élevé. Pour l’économie, il est primordial que la politique en matière de sécurité sociale se limite enfin aux prestations absolument indispensables et durablement finançables.

L’AVS fait face au défi démographique du vieillissement de la population: de plus en plus de retraités touchent une rente de plus en plus longtemps. L’USAM préconise d’assainir l’assurance par le relèvement à 65 ans de l’âge de la retraite des femmes; mais elle refuse que le Conseil fédéral consacre une bonne moitié des économies réalisées à des mesures compensatoires.

La démographie n’est pas le seul problème posé à la prévoyance professionnelle; s’y ajoutent les sombres perspectives de rendement des marchés financiers, dont le rôle de troisième cotisant menace de totalement disparaître. Il faut donc d’urgence abaisser le taux de conversion minimal des rentes. Comme cela entraînera automatiquement une baisse des rentes, des compensations s’imposent. L’augmentation des bonifications de vieillesse et des mesures en faveur de la génération de transition permettrait de contrebalancer les pertes dans une large mesure, avec des coûts supplémentaires supportables.

Assouplir la durée du travail

Les fondements de l’actuelle loi fédérale sur le travail remontent à la première moitié du XXe siècle, où ils ont été pleinement axés sur l’industrie. Conçus pour répondre aux besoins des processus de production industriels, les temps de travail hebdomadaires rigides fixés dans la loi ne sont pas adaptés à notre société de services et favorisent la délocalisation des emplois à l’étranger.

Forte de ce constat, l’USAM soutient les interventions visant à assouplir le droit du travail. Et notamment la mise en œuvre de l’initiative parlementaire de Konrad Graber demandant, en ce qui concerne le temps de travail, d’adapter le droit à notre époque et aux conditions de vie actuelles.

Les trois défis principaux selon l’USS:

Restaurer la confiance par la justice sociale!

Les trois thèmes les plus brûlants de la prochaine législature seront sans doute la question du climat et de l’environnement, celle des retraites, de l’égalité et de la protection sociale face au choc démographique et celle de la relation avec l’Union européenne et des conditions du libre-échange en général. Chacun de ces thèmes a ses spécificités. Mais chacun devra être abordé avec la conscience de cette profonde crise de la répartition des richesses qui met en péril le développement économique global et l’avenir de nos démocraties.

Les risques qu’affrontent nos sociétés ne pourront déboucher sur des solutions qu’à une condition: que les peuples cessent de craindre le déclin, la baisse de leur revenu, l’érosion de leur sécurité sociale. C’est la confiance en l’avenir, fondée sur un sentiment restauré de justice, qui permettra d’affronter les enjeux cruciaux qui sont devant nous.

Aujourd’hui, la Confédération et les Cantons font ensemble des bénéfices de plusieurs milliards par an. Pour les assureurs maladie, c’était plus d’un milliard l’an passé. La Banque nationale suisse a triplé ses fonds propres, qui se montent désormais à environ 150 milliards. Une somme équivalente s’est accumulée dans les caisses de pension ces quatre dernières années. Du côté des grandes entreprises et des actionnaires également, tout va bien. Les bénéfices et les dividendes atteignent des niveaux records.

Et au milieu de toutes ces bonnes nouvelles, où en sont les salariés, les retraité-e-s, les familles?

Les salaires ont baissé ces deux dernières années en termes réels. Les rentières et rentiers qui arrivaient il y a dix ans à compenser en moyenne 62% de leur dernier salaire avec l’AVS et le 2e pilier n’en sont plus qu’à 55%, parce que les nouvelles rentes LPP chutent de façon vertigineuse. Les primes d’assurance maladie ont de nouveau augmenté fortement et les loyers ne baissent toujours pas, alors que les taux hypothécaires sont plus bas que jamais.

L’argent s’accumule et ne circule plus assez. Ça n’est pas un problème que pour les gens ordinaires. C’est devenu un problème pour les investisseurs et les entreprises partout dans le monde, qui craignent un effondrement économique parce que la consommation stagne. On entend tous les jours d’éminents économistes réfléchir à comment distribuer l’argent directement aux populations, «par hélicoptère»…

Il y a une solution plus simple: que l’Etat fédéral et la Banque nationale suisse s’engagent dans une stratégie économique orientée vers la redistribution et l’investissement durable. Il faut cesser d’accumuler des réserves quand la population n’arrive plus à finir le mois. Il faut soutenir les salaires par la conclusion plus facile de conventions collectives de travail de force obligatoire. Il faut soutenir l’AVS avec les moyens de l’institut d’émission et faire baisser le poids des primes de l’assurance maladie de base en augmentant les subsides et en maîtrisant mieux les tarifs médicaux excessifs.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

Du même auteur:

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