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Economie de partage: une révolution se prépare

Coup de projecteur sur l’économie du partage, un secteur issu d’internet qui connaît un essor fulgurant. Des idées de business, des adresses et même des services testés pour vous.
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  • Le site Airbnb, fondé en 2008 par Joe Gebbia, Nathan Blecharczyk et Brian Chesky, permet d’accéder à quelque 600 000 hébergements chez l’habitant dans le monde.

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  • Immobilier: sharedesk.net permet de trouver un espace de travail temporaire dans les grandes villes. 

     

    Crédits: Daniel Domolky
  • Transports: Mobility (à g.) existe en Suisse depuis 1987.

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  • Consommation: Les utilisateurs de pumpipumpe.ch (à dr.)signalent sur leur boîte aux lettres les objets qu’ils veulent partager avec leurs voisins.

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  • Jeremy Rifkin

     

    Crédits: Eric Lalmand/AFP

La sharing economy ou économie du partage en français, vous en avez certainement déjà entendu parler. Il y a douze mois encore, des sites comme Airbnb et Uber étaient surtout connus des «early adopters», les curieux qui testent les premiers les nouveautés du marché. Aujourd’hui, le succès est global pour la firme de location de logement de particulier à particulier, ainsi que pour l’application qui met à disposition des véhicules avec conducteur et offre la possibilité à chacun de devenir chauffeur.

La première, avec ses plus de 500 000 chambres à louer (presque autant que Hilton!), a levé 500  millions de dollars en mai dernier. Elle pèse ainsi 10 milliards de dollars, soit plus que le leader européen de l’hôtellerie Accor. Quant à Uber, dans laquelle ont investi Google aussi bien que Fidelity, sa valeur a atteint 17 milliards en juin dernier. Ces deux réussites font passer les principes de la sharing economy dans la société de consommation. Voire un jour à la place de celle-ci?

Les principes de ce que l’on appelle aussi la consommation collaborative sont simples. Les détenteurs de biens, logements, véhicules, outils, ou de compétences, les mettent à disposition d’autrui par l’intermédiaire d’internet. Des sites web ou des applications mobiles assurent coordination et paiement en ligne.

Ils utilisent aussi l’informatique pour optimiser leurs modèles d’affaires: Uber adapte, par exemple, les prix en temps réel, en fonction de l’offre et de la demande. Et ils comptent sur les notes qu’attribuent les utilisateurs pour encadrer le système. Ces plateformes, pour la plupart, prélèvent une microcommission sur chaque transaction. Et elles comptent sur l’effet de masse.

Ces technologies mettent, en effet, en relation directe les habitants de la planète entière. Il devient facile de créer en Californie des logos pour une start-up genevoise, de lever des microfinancements sur les cinq continents, mais aussi de trouver une garde d’enfant ou un jardinier occasionnel à proximité. L’économie collaborative est par nature globale, mais elle s’applique très localement.

De consommateur à entrepreneur

A l’Université d’Innsbruck, le chercheur Kurt Matzler souligne dans une étude («Die Share-Economy, Teilen ist mehr als Haben, 2013»): «La pratique du partage a connu un énorme essor grâce à internet et à la téléphonie mobile qui optimisent les opportunités de partage simples et efficaces.»

Selon l’enquête qu’il a menée dans le Tyrol autrichien, l’utilisateur typique de la sharing economy est jeune (moins de 40 ans), bien formé (niveau maturité et plus), de culture urbaine et curieux de nature. Un profil semblable en Suisse, selon Karin Frick, coauteure de «Sharity», une enquête financée par l’Institut Gottlieb Duttweiler à Zurich. Elle ajoute: «Ce sont souvent des citoyens qui montrent une attitude critique face à une économie basée sur la croissance.»

Dans son ouvrage sur la sharing economy, La société du coût marginal zéro, qui vient d'être publié en français, le penseur américain Jeremy Rifkin explique que «pour la génération internet, la liberté ce n’est plus d’avoir une voiture. C’est la possibilité d’améliorer sa vie, en diversifiant ses expériences et en démultipliant ses relations dans les diverses communautés auxquelles on s’affilie au cours de son existence. C’est le réseau plutôt que le marché, l’accès plutôt que la propriété.»

Pour le magazine économique américain Forbes, la sharing economy n’est rien de moins qu’une «révolution économique, qui transforme de manière douce des millions d’individus en entrepreneurs à temps partiel et modifie leur conception de la consommation et de la propriété». Jeremy Rifkin annonce même qu’«un nouveau système économique entre sur la scène mondiale. C’est le premier paradigme économique à prendre racine depuis l’avènement du capitalisme et du socialisme au début du XIXe  siècle.» Bigre!

La genèse: eBay

L’économie du partage et la confiance qu’elle implique entre de parfaits inconnus trouvent leur genèse chez le géant eBay, créé en 1995 par Pierre Omidyar dans la Silicon Valley. Dès ses débuts, la plateforme d’enchères en ligne mise sur l’honnêteté des utilisateurs. La start-up invente le principe de l’évaluation mutuelle entre acquéreur et vendeur, qui va devenir la clé de voûte des échanges P2P, pour peer-to-peer (de particulier à particulier). La création d’une communauté autour d’un site fait qu’il est aujourd’hui banal de laisser sa chambre à coucher à de parfaits étrangers que l’on ne connaît que par le net et ses systèmes de notes.

La seconde étape importante dans la création de la sharing economy a été l’apparition de Napster en 1999. Ce réseau de partage de fichiers P2P sur internet a soudain permis à des millions de personnes d’échanger de la musique gratuitement.

Un nouveau modèle économique s’est dessiné alors. Comme l’écrit Jeremy Rifkin, «beaucoup de vendeurs et d’acheteurs ont disparu, remplacés par des fournisseurs et des usagers. La propriété des CD a cédé la place à l’accès aux bibliothèques musicales en ligne. Une industrie à intégration verticale, contrôlée par une poignée de majors, a plié sous le poids collectif de millions de clients qui avaient opté pour la démarche collaborative pair-à-pair.» Ce n’était que le début.

Selon Rachel Botsman, une ancienne consultante pour General Electric et IBM, qui a abandonné sa carrière pour rejoindre la nouvelle économie du partage, «le web social a traversé trois phases: d’abord, les programmeurs ont partagé librement les codes; puis Facebook et Twitter ont permis aux gens de partager leur vie; après quoi, YouTube et Flickr leur ont donné les moyens de partager leur créativité. Maintenant, nous entrons dans la quatrième phase, celle où les gens se disent: «Je peux me servir de cette technologie pour partager toutes sortes de choses qui sont hors ligne, dans le monde réel.»

L’uberification de l’économie

La crise financière de 2008 a sans doute aussi servi de catalyseur à ce phénomène. «L’effondrement planétaire de l’économie de la seconde révolution industrielle à l’été 2008 a réveillé la population, affirme Rifkin. En Amérique et ailleurs, des centaines de millions de familles se sont retrouvées encombrées par une foule d’objets qu’elles utilisaient à peine et endettées jusqu’au cou pour les payer. La réalité les a dégrisées.» Force est de constater que c’est effectivement depuis 2008 que la sharing economy explose. Le modèle créé cette année-là par Airbnb dans les nuitées parahôtelières n’a eu de cesse, depuis, de s’étendre à tous les domaines en commençant par le reste de la maison.

Grâce au site campinmygarden.com, les propriétaires de parcs ou de jardins peuvent les mettre à disposition de campeurs dans toute l’Europe. Parti de Barcelone et suivi par une armée de copieurs, le site eatwith.com transforme les salles à manger familiales en restaurants pour touristes le temps d’un repas.

Le phénomène touche aussi les produits de grande consommation. Après l’échec de Ziloc qui proposait, dès 2007, le partage de tous les objets, de nouvelles start-up se sont lancées en se spécialisant marché par marché. Par exemple, sachant combien les enfants se lassent vite de leurs jouets, des sites comme BabyPlays, Rent That Toy! ou Spark Box Toys expédient à domicile entre quatre et dix jouets (désinfectés) par mois pour 25 à 60 dollars mensuels.

Les vêtements, biens pourtant généralement considérés comme très personnels, entrent aussi dans la sharing economy. Rent The Runway, I-Ella, MakeupAlley, Avelle et d’autres font partager leurs placards à des dizaines de milliers de fournisseuses utilisatrices. A Washington, Tie Society propose des centaines de cravates haut de gamme pour 11 dollars par mois.

Les neuf millions de membres de The Freecycle Network mettent, eux, en ligne les articles dont ils ne veulent plus. Les autres membres de la communauté en disposent gratuitement. Les fondateurs de cette association affirment vouloir «changer le monde cadeau par cadeau». Dans un registre voisin, Yerdle met en contact des amis Facebook qui ont des articles non utilisés qu’ils désirent vendre ou donner.

Après les biens, les services, à commencer par les services financiers, sont aussi touchés par le phénomène. Au lendemain de la débâcle bancaire, un nouveau type d’établissement de crédit est apparu sur internet. Les plateformes de peer-to-peer lending, des prêts directement entre particuliers, comme Zopa, Lending Club et Prosper se sont multipliées.

Elles facilitent des financements moins chers en taux d’intérêt pour les emprunteurs et plus rémunérateurs que ceux des livrets d’épargne pour les prêteurs en éliminant l’infrastructure bancaire. C’est aussi depuis la crise et l’assèchement des canaux classiques de financement en capital que le crowdfunding connaît un invraisemblable essor avec les succès de Kickstarter ou Indiegogo.

En fait, plus aucun secteur n’échappe à cette vague. Dans l’agriculture, Sharedearth, garten-teilen.de et yardshare.com facilitent le partage de la production de potagers de proximité. Dans la santé, des sites comme PatientsLikeMe ou Cure Together ôtent aux médecins une partie de l’activité. Dans l’immobilier, sharedesk.net permet de trouver un espace de travail temporaire dans toutes les grandes villes du monde tandis que sharemystorage.com transforme une cave ou un garage vide en lieu de stockage à louer.

Les services de proximité basculent aussi dans la sharing economy. Des sites comme PeoplePerHour ou TaskRabbit permettent de dénicher des bricoleurs compétents pour de petits travaux de plomberie ou d’électricité comme d’informatique ou de mécanique. DogVacay remplace le chenil par un panier chez un particulier.

Et il existe même un réseau, 3dhubs.com, pour dénicher les détenteurs d’imprimantes 3D les plus proches. L’annuaire mondial de ces services, collaborativeconsumption.com, gonfle ainsi comme un catalogue sans fin de nouvelles idées. Et le site thepeoplewhoshare.com fédère la masse croissante de citoyens convertis à l’économie du partage.

Dans aucun domaine pourtant, la consommation collaborative ne semble avoir un impact aussi profond que dans l’automobile. En 2012, 800 000 personnes aux Etats-Unis avaient souscrit à un service d’autopartage. Au niveau mondial, 1,7 million de personnes partagent des voitures dans 27 pays. Une étude de Frost and Sullivan, citée par Jeremy Rifkin, prévoit qu’il y aura plus de 200 entreprises d’autopartage dans l’Union européenne en 2020 et un parc de véhicules disponibles qui devrait passer de 21 000 à 240 000. 

L’adhésion à ces associations progresserait, elle, de 700 000 à 15 millions de membres en moins de sept ans, avec des recettes atteignant 2,6 milliards d’euros. Les revenus du partage de voitures devraient croître encore plus vite en Amérique du Nord, où ils dépasseraient les 3 milliards de dollars en 2016.

«Dans le monde, une grande proportion d’utilisateurs ont recours à l’économie du partage pour s’offrir des biens inaccessibles au prix coûtant, explique Karin Frick. En Suisse, vu le niveau de vie confortable, les clients sont davantage motivés par des soucis écologiques, ainsi que par l’aspect social de l’échange. A Berlin, où le revenu moyen est bien plus bas, on observe un développement beaucoup plus dynamique.»

En Suisse, le partage est culturel

Culturellement, la Suisse présente pourtant un terreau favorable à l’économie du partage en raison d’une longue tradition historique de la mise en commun de biens matériels. Des producteurs agricoles fonctionnent en coopératives depuis le XIXe siècle, une structure également privilégiée par Migros et Coop, ou les Banques Raiffeisen à leur création. 

A Zurich, des coopératives d’habitation existent depuis 1948: en échange de l’acquisition d’une participation au capital, le coopérateur bénéfice d’un loyer plancher non soumis aux aléas du marché immobilier. «La Suisse s’est montrée très pionnière dans ce domaine», affirme René Lisi, secrétaire général de l’Association Sharecon, qui rassemble une vingtaine de start-up suisses actives dans la sharing economy. «Mobility existe depuis 1987. Et, venue d’Allemagne, l’entreprise mitfahrgelegenheit.de a ouvert un site en Suisse à l’automne 2012 qui a réveillé ce marché, avec, depuis, l’apparition d’une multitude d’acteurs comme Tooxme en Suisse romande, Hitchhike en Suisse centrale ou plus récemment Sharoo portée par la Migros.»

Lancée en mai dernier en Suisse alémanique, avec une extension romande prévue d’ici à la fin de l’année, Sharoo a même développé une solution qui a permis à ses 4000 premiers clients de débloquer les portières afin de récupérer, dans la boîte à gants, les clés des 200 véhicules – déjà — à disposition. Le caractère pionnier de la Suisse dans le carsharing a aussi abouti à la création, par l’Académie de la mobilité, de la première conférence mondiale entièrement consacrée au domaine de la mobilité partagée: Wocomoco, en 2012, à Lucerne.

Parallèlement au développement de la consommation collaborative dans le domaine des transports, diverses start-up helvétiques explorent d’autres modèles d’affaires et d’autres secteurs d’activité. C’est par exemple le cas de Mila à Zurich. Cette entreprise sert de plateforme pour mettre en relation offreurs et demandeurs de services de proximité. Les transactions sont de l’ordre de la centaine de francs sur laquelle elle prélève une commission de 8%.

En novembre 2013, elle a réussi à décrocher la clientèle de Swisscom pour créer les Swisscom Friends. La plateforme met en relation des clients de l’opérateur dans le voisinage pour qu’ils s’entraident. Au lieu d’appeler le call center ou un technicien, n’importe quel client de Swisscom peut trouver un voisin qui saura comment paramétrer sa box pour y relier plusieurs TV ou étendre le rayon d’action de sa connexion wi-fi. «Notre capacité à créer de telles communautés collaboratives intéresse beaucoup les entreprises, en particulier pour le lancement de produits qui demandent du support», confie Manuel Grenacher, le cofondateur de Mila.

Parallèlement, mais à Bâle cette fois, Dennis Teichmann et Matthias Falk créent eux jacando.com. Leur plateforme de microjobs met en relation des personnes cherchant de l’aide dans certains domaines (les sponsors) avec des personnes offrant leurs compétences (les jobbers). Comme Mila, elle a l’idée de créer une version entreprise. Les CFF s’en servent pour recruter des testeurs pour des nouveaux services tels que le transport de courrier par des voyageurs.

Un leader mondial Swiss made

La Suisse abrite ainsi une kyrielle de nouveaux services de consommation collaborative. Certains sont des copies de ceux que l’on trouve ailleurs, comme le site de partage de vélos électriques publibike.ch ou sharely.ch. Ce dernier se profile comme la principale plateforme suisse de partage d’outils, d’appareils photo ou encore d’instruments de musique. Depuis la mise en ligne de la plateforme en décembre 2013, un millier d’utilisateurs zurichois y échangent ainsi quelque 700 objets loués entre 3 et 5% de leur valeur à neuf.

A l’inverse, certains jouent la carte des spécificités helvétiques. Kuhleasing.ch permet de louer des vaches et un séjour à l’alpage auprès de fermiers, notamment dans l’Oberland bernois. On peut aussi acheter du fromage artisanal. Rent a rentner se sert, lui, de notre démographie vieillissante pour mettre en relations des retraités qui souhaitent exercer un petit boulot avec des actifs qui cherchent une garde d’enfant ou un jardinier occasionnel.

De même, pumpipumpe.ch a réinterprété notre habitude de coller un sticker «Pas de publicité» sur nos boîtes aux lettres en développant une batterie d’autocollants signalant les appareils ménagers, les outils ou le matériel de loisirs que l’on est prêt à partager avec ses voisins.

D’autres sont une adaptation helvétique de ce qui se fait ailleurs. En 2013, Stella Schieffer a, par exemple, lancé BringBee, une start-up qui travaille notamment avec Ikea et organise des livraisons communes d’achats pour économiser sur les trajets, dans un souci écologique et de prix. Surtout active en Suisse alémanique, la société emploie quatre collaborateurs et réunit 1500 membres. De même, cookeat.ch, qui est encore en version beta, veut donner la possibilité à tout un chacun de servir chez lui des repas, non pas à des touristes mais à ceux qui travaillent, avec une cuisine de tous les jours saine et bon marché.

Enfin, la Suisse a aussi donné naissance à un leader mondial. Le site de partage d’appartements HouseTrip, créé en 2009 par deux élèves de l’Ecole hôtelière de Lausanne, Arnaud Bertrand et son épouse Junjun Chen, a une base de 350 000 propriétés dans le monde.

Cela lui a permis d’écouler plus de neuf millions de réservations. HouseTrip est cependant largement basé à Londres aujourd’hui, faute d’avoir pu trouver assez vite en Suisse suffisamment d’informaticiens et aussi parce que c’est ce qu’ont souhaité les bailleurs de fonds qui lui ont permis de grandir vite pour prendre le marché. 

Levée de boucliers corporatiste

René Lisi considère que la Suisse reste, en effet, un marché difficile pour la sharing economy, dans la mesure où «le grand public n’a pas encore pris la mesure de ces nouvelles opportunités et que les fonds de capital-risque, qui permettraient de faire le marketing de ces nouveaux services, manquent».

Ce ne sont toutefois pas les seuls obstacles. Ici comme ailleurs dans le monde, la consommation collaborative et la concurrence qu’elle commence à faire aux industries traditionnelles – quand ce n’est pas aux rentes de situation – soulève des levées de boucliers. Certaines sont d’ordre politique, voire carrément corporatistes. D’autres ont une nature plus profondément économique.

Largement médiatisé, le mouvement de grève européen des taxis en juin dernier contre les activités d’Uber a fait remonter la question de la régulation de cette nouvelle économie à la surface. Les professionnels de l’hôtellerie mènent aussi des actions de plus en plus radicales pour faire interdire Airbnb, dont les offres ne sont soumises ni à la fiscalité ni aux réglementations en vigueur (hygiène, sécurité, droit social…).

Airbnb est ainsi impliquée dans un procès avec la ville de New York, qui a assigné les données des 225 000 hôtes Airbnb actifs dans la ville. Ils seraient en violation d’une loi de 2011 relative à la location à court terme. 

En Suisse même, les hôteliers dénoncent le fait que les locataires qui accueillent des touristes ne s’acquittent quasi jamais de la taxe de séjour avec Airbnb. En conséquence, la Ville de Berne a établi un nouveau règlement sur les nuitées, entré en vigueur le 1er  juin, exigeant que les personnes «louant des chambres ou des appartements dans un but touristique» paient les taxes de séjour.

Genève, Zurich et Bâle ont entrepris la même démarche. Quant au canton de Vaud, le quotidien 24 heures rapportait il y a peu la disparité des taxes de séjour que les autorités commencent à vouloir appliquer aux loueurs utilisant Airbnb.

«Dans le cas d’Uber, l’Association des taxis zurichois a adopté une position d’attente», explique René Lisi. Mais il ajoute aussi que «la Ville de Zurich, qui tente de limiter la circulation, n’est pas très contente de voir se développer des services de location de places de parking privées comme Parku ou park.it.» La question d’une législation adaptée à l’économie du partage n’est probablement plus de savoir «si» mais «quand». Et, plus encore, comment?

Car, fondamentalement, la sharing economy pose la question de l’organisation même de l’économie et de son socle depuis des décennies: la croissance. Dès l’instant où l’on partage des biens de consommation, on n’a plus besoin d’en acheter autant. Et dans le cas des services, il y a une zone grise qui ouvre la possibilité d’encourager le travail au noir.

Dans le cas des biens, l’automobile sera sans doute la première à tester les limites économiques de la sharing economy. Dès lors que la propriété d’une voiture passe à l’arrière-plan de la possibilité d’accéder à un moyen de transport, l’industrie automobile a forcément un problème.

Car c’est bien ce qui se passe, y compris en Suisse. Une enquête récente, citée par Jeremy Rifkin, indique que 46% des conducteurs américains âgés de 18 à 24 ans déclarent qu’accéder à internet est plus important pour eux que de posséder une voiture. Et il enfonce le clou en affirmant qu’aux Etats-Unis, «en 2008, 46,3% des jeunes de moins de 19 ans en âge de conduire avaient le permis, contre 64,4% en 1998».

En Suisse, l’Office fédéral de la statistique confirme cette tendance. La part des détenteurs d’un permis de conduire chez les 18-24  ans est passée de 71% en 1994 à 59% en 2010. «Chez les jeunes, posséder une voiture n’est plus statutaire», affirme Eva Lüthi, cofondatrice de Sharoo.

Dès lors, que se passera-t-il si le carsharing s’étend? Lawrence Burns, vice-président de la recherche-développement et de la planification chez General Motors jusqu’en 2009 et actuellement professeur d’ingénierie à l’Université du Michigan, a fait le calcul. «Si l’on remplaçait les voitures personnelles par des voitures partagées et coordonnées en réduisant d’environ 80% le nombre de véhicules, on aurait exactement le même niveau de mobilité, pour un investissement moindre», affirme-t-il.

Les constructeurs automobiles ont pris la mesure du problème. Mais plutôt que de lutter contre la vague, ils tentent de surfer dessus. General Motors participe au programme de carsharing Relay Rides. Le loueur de voitures Avis a acquis le site de carsharing Zipcar pour 491  millions de dollars. Enfin, l’allemand Daimler s’est associé avec le loueur Europcar pour exploiter Car2go.

Ces tentatives seront-elles suffisantes pour enrayer le phénomène de diminution des ventes d’automobiles – ou de tous biens et services – par les acteurs classiques? Il y aura forcément des perdants et des gagnants. Comme le remarque le fondateur d’HouseTrip, Arnaud Bertrand, «l’une des vertus de la sharing economy, c’est qu’elle rend l’économie beaucoup plus efficace. Quel besoin avez-vous d’acheter une perceuse ou n’importe quel bien utilisé de manière occasionnelle si vous pouvez le louer facilement et bon marché? Fondamentalement, ce qui se passe, c’est qu’internet met en relation des offreurs qui cherchent à rentabiliser leurs biens avec des utilisateurs qui cherchent à diminuer leurs coûts. C’est irrésistible.»

Pour autant, la sharing economy reste dépendante de l’économie classique avec laquelle elle doit collaborer. Nombre d’acteurs l’ont compris. Faute de trouver assurances à leur pied, des plateformes comme Uber, Airbnb ou HouseTrip ont développé leurs propres systèmes d’assurances dommages et personnes internes. 

A l’inverse, Sharoo, le site d’autopartage de Migros, s’est associé avec La Mobilière pour assurer véhicules et passagers occasionnels. «La Mobilière est actionnaire minoritaire de Sharoo, explique la cofondatrice du service Eva Luethi. C’est important pour les utilisateurs qui mettent leurs voitures à disposition de savoir qu’en cas de dommages, nous pouvons nous tourner vers un partenaire solide.»

Le flou juridique qui entoure la sharing economy a aussi été identifié par d’autres start-up comme une opportunité d’affaires. Par exemple, Jumio s’est développée pour certifier les offreurs de services afin que les utilisateurs puissent y avoir recours en toute confiance. Dans le même ordre d’idées, la start-up genevoise services@home, qui met en relation clients et employés domestiques, se sert de quitt.ch. Cette application propose un service qui se charge de mettre en conformité légale et sociale les employés temporaires dans les 26 cantons suisses. 

Une économie hyperefficiente

Les acteurs traditionnels se rassurent aussi sur le potentiel concurrentiel de l’économie du partage à cause de sa taille encore relativement modeste. Neal Gorenflo, rédacteur en chef de la revue Shareable, une publication en ligne sur les derniers événements dans l’économie de consommation collaborative, indique qu’aux Etats-Unis les ventes au détail ont représenté 4700 milliards de dollars en 2011. Cette année-là, la consommation collaborative aurait fait un chiffre d’affaires d’environ 100 milliards de dollars.

Le magazine Forbes estimait qu’en 2013 ce secteur allait cependant enregistrer une croissance de 35%. La même année, le nombre d’utilisateurs d’Airbnb est passé de 4 à 10 millions tandis que celui de Lyft, le principal concurrent d’Uber, était multiplié par quatre. Et tout indique que ce n’est que le début.

Porté par internet, relayé du point de vue marketing par les réseaux sociaux et les astuces logicielles des start-up, la sharing economy se développe à une vitesse d’autant plus fulgurante qu’elle rend l’économie plus efficace. «La beauté, c’est que si l’on pousse la logique à son terme, le résultat sera très positif pour la société, relève Arnaud Bertrand. Dès lors qu’il y a une alternative, combien de temps les gens vont-ils continuer à avoir des voitures garées 95% du temps ou aux trois quarts vides quand elles circulent dans un monde où les ressources sont de plus en plus précieuses?»

CEO de M-Way, la filiale mobilité de la Migros dont Sharoo est un spin-off, Hans-Jörg Dohrmann a une vision claire de l’avenir: «Le véhicule doit être synchronisé à une place de stationnement. Bientôt, les voitures prendront la route avec une place de parc garantie sur le lieu d’arrivée. Au moment où un véhicule libère une place, un autre prendra sa place suite à une réservation effectuée en amont. Et une fois le conducteur arrivé à destination, un autre pourra utiliser l’auto depuis ce point de départ, pour rejoindre un nouvel objectif. Autant d’aménagements qui doivent optimiser l’utilisation de l’espace à disposition, de même que le moyen de locomotion.»

Ajoutez à cela les voitures sans pilote type Google Car et le système de transport partagé pourrait devenir d’une efficience renversante, transformant le gaspillage pétrolier et l’obsolescence programmée en souvenirs.

L’évolution technologique a aussi le potentiel d’étendre cette logique d’efficacité logistique à l’ensemble des biens. Comme le relève Karin Frick, «l’émergence de l’internet des objets, qui rendra visibles tous les équipements inutilisés d’un foyer, va donner un nouveau coup de fouet à la sharing economy. 

On peut imaginer que je puisse bientôt vérifier sur Facebook si mes voisins utilisent ou non leur matériel de camping pour le week-end, et si je peux le leur louer.»

Bien sûr, toutes les nouvelles entreprises de ce secteur ne réussiront pas. Il y aura des faillites, des consolidations et des déceptions. Les entreprises privées de la sharing economy et leurs dizaines de millions de dollars investis en marketing l’emporteront-elles vis-à-vis des modèles plus associatifs – comme Airbnb et HouseTrip l’ont fait vis-à-vis de l’ancêtre couchsurfing? La question de savoir est aussi ouverte.

Une chose est sûre cependant: une transformation radicale de la consommation a commencé. Particuliers comme entreprises n’ont déjà plus d’autres choix que de s’y adapter.

Jeremy Rifkin: «La sharing economy privilégie l’expérience à la propriété»

L’essayiste américain analyse l’économie du partage dans son dernier livre «La nouvelle société du coût marginal zéro». Interview.

Pourquoi la sharing economy explose-t-elle actuellement?

A cause de ce que j’appelle le coût marginal zéro ou voisin zéro. Avec internet et d’autres infrastructures comme le GPS, des technologies toujours plus économes dopent la productivité jusqu’au point optimal où chaque unité supplémentaire mise en vente approche d’un coût – au-delà des coûts fixes – «quasi nul».

Cela signifie que ces produits deviennent quasi gratuits. C’est ce qui s’est passé dans la musique ou pour les journaux et d’autres biens immatériels. Cela devient maintenant la norme pour les biens physiques grâce à l’efficience maximale que prennent ces biens au travers des plateformes de partage. 

Certes, mais dans le monde physique il reste des problèmes de logistique importants…

C’est vrai. Et c’est là qu’entre en jeu une nouvelle révolution que l’on appelle l’internet des objets et aussi celle de la production d’énergie renouvelable décentralisée et de l’impression 3D. Ces technologies convergent pour rendre possible cette sharing economy. En outre, les consommateurs de la jeune génération préfèrent de plus en plus l’expérience à la propriété, l’utilisation à la consommation, le capital social au capital financier.

Dans votre livre, vous présentez la sharing economy comme une menace pour le capitalisme classique, pourquoi?

Ce n’est pas une menace mais une transformation fondamentale, un changement de paradigme. L’émergence de la consommation collaborative est un événement historique qui accompagne une révolution industrielle, la troisième. On n’en est encore qu’au tout début et l’on verra pendant un certain temps l’organisation classique du capitalisme et la sharing economy avancer de concert. Mais il y a aussi les germes d’une compétition à termes. Et elle ne sera pas pacifique.

Les entreprises existantes qui ont des modèles basés sur la croissance ou l’obsolescence programmée tenteront d’agir au travers de la régulation. Et, parmi les nouveaux acteurs, certains tendront à vouloir établir de nouveaux monopoles tandis que d’autres prôneront la démocratisation des technologies qui rendent possible la sharing economy…

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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