Bilan

Economie: l'incertitude entre Trump et Biden déboussole les analystes

L'incertitude règne sur le nom du futur président des Etats-Unis, au sortir de la nuit de dépouillement qui a suivi le scrutin de l'élection présidentielle américaine. Cette situation délicate perturbe les analyses des spécialistes de l'économie et de la finance. Tour d'horizon.

Plus de 24heures après la fermeture des derniers bureaux de vote, le vainqueur de l'élection présidentielle n'était toujours pas connu.

Crédits: AFP

Dans les jours et même les heures qui ont précédé le scrutin, la plupart des analystes s'attendaient sinon à une vague bleue (démocrate), au moins à une victoire de Joe Biden. L'immense majorité des enquêtes d'opinion donnaient à l'ancien vice-président de Barrack Obama une avance substantielle. De quoi déjà se projeter dans l'ère post-Trump, avec la perspective de tensions commerciales atténuées, de cartels du type GAFA déconstruits et d'un "Green New Deal" engageant le pays dans une économie plus verte...

Et patatras! Au matin du 4 novembre, les analystes économiques se réveillent avec une tendance lourde: Donald Trump a conservé tous les Swing States et autres bastions républicains menacés et la route d'un deuxième mandat lui semble grande ouverte. Certains spécialistes changent alors leur fusil d'épaule.

Pour Adrien Pichoud, chef économiste de Syz Group, «les premiers résultats attribuent à Donald Trump une avance dans plusieurs États clés, offrant une marge au président sortant pour revendiquer la victoire». Aux yeux d'Arthur Jurus, Donald Trump fait désormais figure de grand favori: «Au vu des résultats de cette nuit, le Président Donald Trump possèderait désormais toutes les chances de sortir victorieux contrairement à nos attentes. Il possède déjà 210 grands électeurs et a un potentiel de 77 supplémentaires lui permettant de dépasser les 270 requis pour la majorité. Trump fait à nouveau la surprise, et mérite lui en revient, tant il améliore son score dans les « swing states » dans un cadre de participation massive».

Au-delà de la course à la Maison Blanche, la plupart des analystes pointent l'échec des Démocrates pour reconquérir le Sénat. Norman Villamin, CIO Wealth Management chez UBP constate ainsi que «les scores des Démocrates dans les courses clefs au contrôle du sénat semble tomber à plat, plombant la perspective d'une ‘Blue Wave’ (le contrôle par les Démocrates du Congrès en même temps que de la Maison Blanche». Même son de cloche chez Toby Nangle, Global Head of Asset Allocation chez Columbia Threadneedle Investments: «le décompte des voix dans les principales courses au Sénat est cohérent avec l'absence de contrôle global des démocrates».

L'incertitude du résultat contesté

Une perspective qui ne réjouit que peu de monde. Contrairement à d'autres pays où le partage du pouvoir amène un équilibre décisionnel, les Etats-Unis connaissent un fonctionnement qui laisse assez peu de marges de manoeuvres dans des cas de courants opposés forcés à travailler ensemble, ce qui peut inquiéter les acteurs de l'économie: «Les marchés s’appuient sur les faits tangibles. Or il y a ce que l’on sait, et ce que l’on ne sait pas. Il est d’ores et déjà certain que le blocage constitutionnel va perdurer, avec un Sénat probablement républicain, et un Congrès démocrate, forçant de nouveau à une cohabitation», avertit Franck Dixmier, Global CIO Fixed Income chez Allianz Global Investors.

Au fil des heures cependant, l'espoir revient dans le camp démocrate. La victoire de Joe Biden en Arizona, et des très bons scores dans le Minnesota et le Michigan où le décompte des voix dans les comtés urbains lui permet de doubler Donald Trump relancent le suspense. A la Maison Blanche, les équipes du président font les comptes. Et tout va se jouer sur trois Etats clefs: Nevada, Michigan et Pennsylvanie, avec la prise en compte des bulletins envoyés par la Poste. Or, comme ceux-ci sont majoritairement issus d'électrices et électeurs démocrates, le ticket Biden/Harris reprend des couleurs. Et les analystes qui ont retardé la livraison de leurs analyses se montrent plus prudents sur l'avantage du président sortant.

Toutes et tous esquissent alors l'issue que l'immense majorité des observateurs craignaient depuis des mois: un scrutin contesté dans les urnes qui va donner lieu à une intense bataille judiciaire, avec des armées d'avocats et de juristes mobilisés par les deux camps, voire des troubles sociaux. «On ne sait pas encore qui sera le prochain président des Etats-Unis, et comment va se dérouler cette période d’incertitude. Donald Trump a déjà annoncé vouloir saisir la Cour Supreme pour faire arrêter le comptage des votes. Si la contestation reste au niveau légal, les marchés devraient éviter une forte volatilité. Toutefois, si cette contestation, attisée par Trump lui-même, devait évoluer en manifestations massives et en violence, les marchés pourraient connaitre un flight to quality qui pèserait sur les actifs risqués», craint Franck Dixmier.

Le risque de dégradation de la situation est également pointé par Adrien Pichoud: «Les États-Unis entrent maintenant dans une période d'incertitude politique et peut-être d'instabilité sociale qui pourrait durer des semaines ou plus. Les États ont désormais jusqu'au 8 décembre pour régler toute controverse sur les électeurs inscrits ou la validité des bulletins de vote par la poste, et le collège électoral doit alors ratifier l'attribution des sièges à chaque parti le 14 décembre, en cédant la présidence à M. Trump ou M. Biden». Si elle n'évoque pas le risque de troubles sociaux, Katie Deal, analyste US Equity basée à Washington pour T. Rowe Price, relève qu’«étant donné que les résultats dans certains États pourraient être déterminés par une faible marge de suffrages, nous devrions nous attendre à ce que les deux partis recourent à tous les dispositifs procéduraux, politiques et juridiques nécessaires afin de garantir que chaque voix pour leur candidat soit compté».

Le précédent de 2000

Dès lors, la stabilité des marchés est en danger. Adrien Pichoud pointe ce danger qu'il redoute de voir accru avec la recrudescence de la pandémie de Covid-19 et loue la stratégie de réduction de l'exposition au marché sur les derniers mois: «La période d'incertitude qui nous attend a le potentiel de déstabiliser les marchés financiers, d'autant plus que la pandémie de Covid oblige à nouveau de nombreux pays à reprendre la distanciation sociale et à perturber les économies. Si M. Trump était finalement confirmé pour un autre mandat de quatre ans et réélu avec un Congrès divisé, nous pourrions voir les marchés boursiers reprendre leur tendance positive, mais nous pensons que cela est peu probable tant que les incertitudes et la possibilité de troubles sociaux subsistent. Étant donné que nous avons déjà réduit notre exposition au marché dans les portefeuilles clients au cours des deux derniers mois, nous ne sommes pas pressés de réduire davantage notre exposition.»

Une conjonction que pointe également Manuel Maleki, qui se réfère au seul précédent connu d'une élection ayant donné lieu à une bataille judiciaire, le duel en Floride entre Al Gore et George W. Bush en 2000: «La différence majeure avec les incertitudes de l’élection de 2000 est que les Etats-Unis font face actuellement à une des pires crises de leur histoire à cause de l’épidémie de Covid-19. Une aggravation des incertitudes autour du vainqueur de l’élection présidentielle serait une difficulté supplémentaire à laquelle l’économie américaine devrait faire face. De plus, cela pourrait aussi avoir un impact négatif sur les marchés financiers. Lors de la crise électorale de 2000, le S&P500 avait enregistré un creux de près de 8% au cours de cette période. De même, du côté du marché obligataire, le taux 10 ans avait perdu jusqu’à 57 points de base entre le 7 novembre et le 12 décembre passant de 5,87% à 5.3%. Il apparaît qu’un élément fondamental sera donc la durée de l’incertitude. Plus celle-ci sera longue, plus la nervosité des investisseurs devrait être forte. De plus, l’impact économique pourrait être d’autant plus important que la clarification se fera attendre.»

Lors de l'élection présidentielle contestée en 2000, le S&P 500 avait chuté de 5,6 % sur la courte période des quatre jours de cotations ayant suivi le jour du scrutin (7 novembre à l'époque). Au cours des semaines qui avaient suivi, l'indice boursier new-yorkais avait largement navigué à vue, hésitant entre pertes et gains, avant de finalement reculer de 5% entre le 7 novembre et le 13 décembre, lorsque le vice-président de Bill Clinton Al Gore avait reconnu sa défaite face à George W. Bush.

Rare voix à ne pas céder à la crainte, Nicolas Janvier, Responsable marché actions américaines, EMOA chez Columbia Threadneedle Investments, affiche sa confiance dans les institutions américaines: «Bien que ce ne soit pas idéal, ce n’est pas sans précédent et un pic potentiel de volatilité des marchés ne nous surprendrait pas pendant le décompte des voix. Cependant, les investisseurs devraient se rassurer sur le fait que les États-Unis disposent de soutiens constitutionnels qui traitent des résultats peu concluants».

Reste que les deux hypothèses de victoires sont à nouveau à envisager. Et si Joe Biden et les Démocrates avaient envisagé un durcissement de nombreuses règles pour les entreprises et notamment les grands groupes de la technologie, cela n'avait pas empêché de nombreux dirigeants de la Silicon Valley de leur apporter leur soutien. Certains observateurs redoutaient toutefois le retour d'un Etat fédéral moins conciliant. Une perspective qui semble s'éloigner, selon Toby angle: «Au moment où nous sommes, l'abolition de l'obstruction systématique, redoutée par les investisseurs en technologie méfiants face à la perspective d'un durcissement réglementaire, semble moins probable. La perspective d'un paquet budgétaire très substantiel qui stimulerait le PIB nominal - augmentant la demande de biens et de services, atténuant les craintes déflationnistes et poussant les rendements obligataires à la hausse - semble plus faible avec un Congrès divisé. Ainsi, les réactions initiales du marché qui ont vu les rendements obligataires chuter et les actions de croissance de qualité conservant leur leadership semblent raisonnables.»

Le dollar et le long-terme

Si Donald Trump venait à être reconduit, de nombreux analystes pensent que les marchés financiers verraient cela comme un gage de continuité par rapport aux quatre années écoulées. Ainsi, Arthur Jurus estime que «pour les marchés financiers, ce résultat signifie de moindres risques extrêmes. A court terme, le choix républicain signifiera un plan budgétaire moins agressif que celui promu par les démocrates. La monétisation sera moins forte, ce qui limitera les pressions baissières sur le dollar. Cette dynamique, couplée à la persistance des tensions commerciales, réduira les flux vers les actifs émergents producteurs de matières premières. Mais la concentration du secteur technologique soutiendra les entreprises chinoises. Enfin, la vague bleu ratée exclura définitivement les velléités de régulation dans les secteurs technologiques et de la santé.»

Autre point névralgique: le marché des devises, avec un billet vert qui pourrait être chahuté à la faveur de cette incertitude politique. Cependant, Adrien Pichoud n'est pas forcément de cet avis: «Bien que le dollar américain puisse se raffermir pendant la période d'incertitude politique, nous prévoyons voir des taux d'intérêt à long terme limités à la fourchette alors que les tendances structurelles de faible croissance et d'inflation restent en place, ainsi qu'une politique monétaire très accommodante de la Réserve fédérale».

Ceci dit, la période actuelle pourrait également se révéler lourde de conséquences pour le long-terme, y compris avec les répercussions éventuelles sur l'économie d'une recomposition du paysage politique américain, ainsi que l'envisage Arthur Jurus: «A plus long-terme, les maux de la société américaine persisteront, indépendamment du Président élu. La militarisation de la police et l’augmentation de la possession d‘arme initiées sous Obama, ne disparaitront pas et alimenteront la violence dans la société civile. Ainsi, une plus forte polarisation de la population est probable au cours des prochains mois et favorisera l’émergence d’une aile gauche plus forte au sein du camp Démocrate».

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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