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DSK et l'affaire du Sofitel: la genèse d'un film à scandale

"Welcome to New York", le film signé Abel Ferrara sur l'affaire du Sofitel impliquant Dominique Strauss-Kahn, a tout pour créer le buzz alors que le festival de Cannes bat son plein.
  • Welcome to New York sera diffusé mondialement dans la nuit de samedi à dimanche.

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  • Abel Ferrara s'est emparé de l'affaire du Sofitel et livre une vision très personnelle d'un couple qui se déchire sur fond de déviances sexuelles.

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  • Isabelle Adjani avait accepté dans un premier temps d'interpréter Simone, mais elle a renoncé après la lecture du script définitif.

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  • Après le retrait d'Isabelle Adjani, c'est Jacqueline Bisset qui a repris le rôle de Simone, inspiré par Anne Sinclair.

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  • Française installée en Suisse, Pascale Perez est proche de Gérard Depardieu: elle l'a aidé à trouver les financements pour le film.

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  • Selon les propos des producteurs et réalisateur du film, l'ancien couple DSK/Anne Sinclair aurait tenté de faire obstacle au projet et à sa sortie.

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Il ne manque finalement que la religion et un petit blasphème pour couronner la recette. Mais tous les ingrédients sont là pour le scandale: réalisateur, casting, sujet, personnalités évoquées, mode de sortie, financement, mystère, procédures judiciaires... Welcome to New York n'a été choisi pour aucune sélection officielle ou parallèle du festival de Cannes, mais il pourrait bien éclipser toutes les projections de la 67e édition qui s'est ouverte mercredi sur la Croisette.

Le sujet tout d'abord: l'affaire du Sofitel, ou la relation sexuelle mystérieuse entre un dirigeant du FMI et une femme de chambre d'un hôtel de New York. Evidemment, même si les noms ont été changés (le directeur français du FMI s'appelle Devereaux), tout le monde reconnaît Dominique Strauss-Kahn et Nafissatou Diallo. Or, DSK n'a pas été condamné par la justice américaine après avoir pourtant été accusé de viol.

Le film relate donc une version volontairement subjective et assumée (Ce film est inspiré d'une affaire judiciaire dont les phases publiques ont été filmées, retransmises et commentées par les médias du monde entier. Mais les personnages du film et les séquences les représentant dans leur vie privée relèvent de la fiction, avertit la production au début du film).

Abel Ferrara et les scènes de viol

Le réalisateur ensuite: Abel Ferrara. Depuis ses débuts dans le cinéma au milieu des années 1970, peu de réalisateurs auront autant flirté avec le scandale. Pas le scandale facile et bien pensant: Abel Ferrara s'est toujours tenu à l'écart du système hollywoodien et des majors. Mais, entre la violence exercée par la justicière muette de L'Ange de la vengeance et la relation entre Jésus et Marie-Madeleine dans Mary, Abel Ferrara aime le soufre. Et qui mieux que lui pouvait s'emparer du sujet? Qui mieux que cet enfant italo-irlandais du Bronx, qui situe tous ses films à New York, qui a multipliée les scènes et évocations de viols (L'Ange de la vengeance; New York, deux heures du matin; Nos funérailles), qui avait même tournée des scènes de New Rose Hotel en 1998 dans la suite 2806 du Sofitel de New York, pouvait se retrouver derrière la caméra?

Le mode de sortie ensuite: directement en vente sur le web. Sa première diffusion publique sera proposée samedi soir à Cannes, en marge du festival. Et trois heures après, il sera accessible aux internautes du monde entier pour 7€. Une première mondiale pour un film de cette envergure. Pourquoi n'est-il pas diffusé dans les salles de cinéma? Abel Ferrara garde volontairement le mystère.

Certains évoquent le refus des distributeurs par craintes de poursuites judiciaires des personnes évoquées. D'autres la volonté d'une diffusion planétaire au même moment. D'autres encore la peur de le voir faire un flop. Mais Abel Ferrara et ses producteurs pourraient très bien avoir fait un choix destiné à assurer la diffusion du film, même si les plateformes légales venaient à devoir le retirer sous la pression de la justice: des copies pirates auraient déjà pu être réalisées et assurer la postérité de l'oeuvre.

Devereaux, pantin accro au sexe

L'angle choisi ensuite: loin du story-telling convenu sur cet épisode depuis 2011. Sous la direction d'Abel Ferrara, Simone (jouée par Jacqueline Bisset et inspirée par Anne Sinclair) est loin d'être la femme bafouée et digne qui a été présentée au public depuis le lendemain de l'arrestation du directeur du FMI. Le réalisateur la montre sous un visage ambitieux, machiavélique, prête à user de toute son influence, de toute sa fortune et de tous ses réseaux pour atteindre les sommets. Devereaux, lui, ne serait qu'un jouet entre ses mains. Un pantin dont l'addiction au sexe le maintient sous la coupe de sa femme.

L'angle c'est aussi le choix très subjectif d'Abel Ferrara qui dépasse les décisions judiciaires américaines: pour lui, il y a peu de place pour le doute: il y a eu viol dans la suite newyorkaise. Les cris entendus dans le film ont été évoqués pendant la procédure judiciaire. Mais le traitement est tel que le spectateur ne peut penser que le rapport sexuel a été librement consenti.

Mais que serait le film sans Gérard Depardieu? Loin d'Obélix, de Boudu ou de Christophe Colomb, l'acteur de 65 ans a presque tout fait pour ce film. Dès 2012, quelques mois à peine après l'affaire du Sofitel, il évoquait face à Darius Rochebin pour la RTS son intention d'incarner Dominique Strauss-Kahn, car il «ne l'aime pas»: «il est arrogant, suffisant, jouable».

Mais Gérard Depardieu, dont le départ vers la Belgique avait été jugé «assez minable» par l'ancien premier ministre français Jean-Marc Ayrault en 2012, n'est pas que l'interprète de Devereaux. C'est le moteur du film. Si Vincent Maraval, qui a notamment travaillé sur La Cité de Dieu, The Wrestler ou La Vie d'Adèle, est le producteur, il a largement pu s'appuyer sur Gérard Depardieu. Pour permettre de boucler le budget, l'acteur s'est investi personnellement: un cachet revu à la baisse à 100'000€ («Je le fais pour rien», avait annoncé l'acteur) mais surtout un entregent qui a permis de dépasser les craintes et les frilosités des financeurs traditionnels.

Et c'est notamment du côté de la Suisse que le citoyen russe trouve les soutiens nécessaires. Chez ceux qui comme lui se sont exilés déjà. Ainsi, Pascale Perez, ancienne directrice générale de Derichebourg France, a monté à Genève une société de traitement des déchets toxiques. Proche de l'UMP, elle gère aussi les fortunes de plusieurs footballeurs français. Elle a pris pied dans le cinéma en participant au financement d'un film sur l'histoire de la Fédération internationale de football (FIFA), dans lequel le fondateur de l'organisation, Jules Rimet, est interprété par... Gérard Depardieu et qui sera projeté à Cannes.

Financeurs à Genève

Selon le magazine français Le Nouvel Observateur, Pascale Perez contacte ses amis genevois et Vartan Sirmakes, patron de Cvstos, accepte de mettre des billes dans la production. D'autres financeurs helvétiques seraient partie prenante dans l'aventure. Alors même que les nouvelles affaires de DSK ont pris pied au bord du Léman.

Le reste du casting n'est pas anodin. Et le casting fantôme a fait autant de bruit que la distribution définitive. Ainsi, la rumeur a couru un temps que Nafissatou Diallo devait jouer son propre rôle. Ce n'est pas le cas finalement. Pas de rumeur concernant l'interprète de Simone: Isabelle Adjani a bien été sollicitée et elle avait accepté dans un premier temps. Mais la lecture du script définitif l'a poussée à renoncer. Après avoir envisagé Juliette Binoche et Kristin Scott-Thomas, c'est finalement Jacqueline Bisset qui a été choisie (sur proposition de Gérard Depardieu).

Le mystère enveloppe aussi l'attitude des personnalités évoquées par le film. Officiellement, ni Anne Sinclair, ni Dominique Strauss-Kahn, ni Nafissatou Diallo, ni aucun autre personnage présent dans le long-métrage n'ont lancé d'action visant à empêcher la sortie du film. Pourtant, Abel Ferrara comme Vincent Maraval dénoncent des pressions, des menaces voire des tentatives d'intimidation de la part des principaux protagonistes ou de leur entourage.

Des critiques élogieuses pour Depardieu

Les éventuelles poursuites ne devraient intervenir qu'après la diffusion du film. Celui-ci n'a pour le moment été vu que par une poignée de privilégiés: des diffuseurs et organisateurs de festival (Cannes, Mostra de Venise) à New York, et quelques réalisateurs et critiques triés sur le volet. Et les échos sont dithyrambiques. Sur le traitement de l'affaire et la réalisation signées Abel Ferrara. Mais aussi et surtout sur l'incarnation de DSK par Depardieu.

Milos Forman salue ainsi «l'énorme performance de Depardieu». Scott Foundas, critique du magazine Variety, loue quant à lui «le talent viscéral de Depardieu, dont la performance audacieuse est indéniablement le point d'orgue du film». Et d'autres embrayent, voyant dans ce rôle l'accomplissement de Depardieu, un rôle fait sur mesure, qu'il a senti dès le départ et pour lequel il s'est investi sans compter.

Au final, la justice américaine n'a pas condamné Dominique Strauss-Kahn suite à la plainte que Nafissatou Diallo avait déposée. Lui se dit donc innocent en s'appuyant sur les décisions judiciaires. Chacun reste donc libre d'avoir son avis sur l'affaire. Et dès la nuit de samedi à dimanche, chacun sera libre d'avoir son avis sur le film d'Abel Ferrara.

En attendant, la production a déjà dévoilé une première bande-annonce qui dévoile la teneur du film sans trop en dire...

Et, voici quelques jours, un trailer plus long a été mis en ligne, qui dévoile des scènes plus chaudes et des dialogues percutants.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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