Bilan

Donald Trump aura-t-il la peau de l’OMC?

La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine marginalise l’OMC. Sa principale réalisation, la résolution des disputes, risque de devenir une coquille vide.
  • L’OMC est ressortie affaiblie de l’interminable enterrement du Cycle de Doha.

    Crédits: WTO
  • L’OMC est ressortie affaiblie de l’interminable enterrement du Cycle de Doha.

    Crédits: Jonathan Ernst/reuters

L’Organisation mondiale du commerce (OMC) est-elle morte le 8 mars dernier, jour où le président américain Donald Trump a lancé ses tarifs de 10% sur l’importation d’aluminium et de 25% sur celle d’acier? C’est probable. Car cet épisode de la guerre commerciale entre Washington et Pékin, renforcée ensuite par les mesures spécifiques contre les produits chinois, torpille la raison d’être même de l’organisation basée à Genève: son organisme multilatéral de résolution des conflits, sorte de tribunal du commerce mondial.

Le directeur général de l’organisation, Roberto Azevêdo, l’a pressenti. Le 5 mars, il tentait encore de prévenir l’inévitable après la démission de Gary Cohn, conseiller économique et garde-fou entre Trump et le Rubicon protectionniste. «Il est clair que nous voyons un risque plus élevé de lancer une escalade de barrières tarifaires à travers le monde… La politique de l’œil pour œil nous rendra tous aveugles et conduira le monde dans une récession profonde», avertissait Roberto Azevêdo.

Que peuvent ces paroles diplomatiques face aux tweets d’un président qui dit que «les guerres commerciales sont faciles à gagner» et renvoie son ministre des Affaires étrangères, Rex Tillerson, lui aussi opposé au protectionnisme? Rien, et c’est depuis silence radio à l’OMC. Les conseillers de Trump ont le champ libre.

Architecte de la politique «America First», le directeur du bureau pour la politique commerciale de Trump, l’économiste Peter Navarro, était derrière les mesures sur l’acier et l’aluminium avec
le secrétaire au Commerce Wilbur Ross. Navarro est l’auteur d’un livre, Death by China, qui explique comment la Chine détruit l’industrie américaine. Lobbyiste historique des aciéries et conseiller du président en matière commerciale, Robert Lighthizer a préparé, lui, les mesures protectionnistes contre la Chine. Contre-employés donc par Trump, qui cherche d’abord à obtenir du levier afin de faire ce qu’il préfère: des deals.

Après les tarifs sur l’acier et l’aluminium, beaucoup de commentateurs ont exhumé le Smoot-Hawley Act qui a déclenché la guerre commerciale des années 1930 et est tenue pour une des causes de la Seconde Guerre mondiale. Toutefois, comme l’observe Cédric Dupont, professeur au Graduate Institute de Genève, il y a une différence fondamentale. «Contrairement au Smoot-Hawley Act, les tarifs sur l’acier et l’aluminium sont accompagnés de possibilités d’exemption.» De deals, autrement dit.

Cela en a fait une arme puissante déjà vis-à-vis du Mexique et du Canada dans le cadre de la renégociation du Traité de l’Alena. L’Australie et d’autres ont aussi vu l’occasion de deals. Dernière défenseuse du multilatéralisme, l’Union européenne a, certes, évoqué la possibilité d’une plainte devant les panels de résolution des conflits de l’OMC. Mais sans y croire.

Le choix de créer un tarif sur l’aluminium, alors que c’est justement à propos de ce métal que l’administration Obama avait lancé un recours à l’OMC en janvier 2017, est un message clair que Trump
n’a aucune confiance dans l’institution. L’UE a d’ailleurs aussi brandi la menace de représailles ciblées sur certains produits américains. Manière de dire qu’elle est ouverte aux deals.

La bombe atomique de la sécurité nationale

Les Européens ont vu le piège tendu par Trump et/ou ses conseillers qui ont transformé ce que l’OMC pensait être sa force en une faiblesse potentiellement fatale. «Toutes les administrations américaines ont eu recours à des mesures protectionnistes, rappelle Cédric Dupont. Elles savaient qu’elles seraient jugées illégales mais cela donnait du temps pour une élection. La différence cette fois, c’est le prétexte invoqué: pas le dumping mais la sécurité nationale.»

C’est fondamental, comme l’a remarqué Edward Alden, chercheur au Council on Foreign Relations à Washington. «Si l’OMC juge la sécurité nationale comme un prétexte recevable pour les tarifs sur l’acier et l’aluminium, il deviendra de facto une excuse pour le protectionnisme de n’importe quel pays. Si les Etats-Unis perdent, Trump ne se dédira pas en prétextant que finalement la sécurité nationale est moins importante qu’un jugement de l’OMC.» D’autant moins que Trump, qui n’a toujours pas nommé d’ambassadeur à l’OMC, méprise cette institution symbole du multilatéralisme.

Le ballet diplomatique qui a commencé pour négocier des exemptions suggère que les autres pays ont pris conscience de la nouvelle réalité. Trump s’en sert pour trouver des alliés contre ce qui est son véritable objectif, à savoir la Chine, qui représente près de la moitié du déficit commercial de 800 milliards des Etats-Unis. Le président américain se sent en force. Il a demandé à ses conseillers de doubler la facture tarifaire applicable à l’Empire du Milieu de 30 à 50 milliards de dollars. Sans évoquer cependant cette fois la sécurité nationale. Car bien sûr l’objectif avec Pékin est aussi d’obtenir un deal.

La principale victime des tarifs de Trump n’est donc pas le libre-échange mais l’OMC. Affaiblie par l’interminable enterrement du Cycle de Doha, l’organisation voit sa principale réussite – le mécanisme de résolution des conflits – marginalisée. En devenant une organisation plus juridique que politique, l’OMC s’était elle-même enfermée dans cette impasse.

Bien qu’ils aient été à l’origine de l’OMC, les Américains constatent, en effet, que le juridisme ne limite pas l’expansionnisme commercial chinois. Dans le meilleur des cas pour Genève, on revendrait à l’ancien GATT. Autrement, le risque est que plus personne ne vienne consulter l’OMC et son armée de juristes.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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