Bilan

Didier Burkhalter, jamais sans sa femme

Toujours main dans la main. L’image qu’offrent le conseiller fédéral et son épouse fait jaser la Berne fédérale. Enquête.

Commençons par une colle: quel président, de France ou de Navarre, rendrait-il compte aux médias de son pays de ses cent jours à l’exécutif le nonante-neuvième déjà, au prétexte que la date butoir tombe sur l’anniversaire de son épouse? Ne cherchez plus, l’exception est helvète.

Au bal des couples de pouvoir, c’est le Neuchâtelois Didier Burkhalter qui, en Suisse, danse le plus serré, formant avec Friedrun Sabine une paire tendre et glamour pour les uns, un aveu de dépendance affective pour les autres. En un temps où les «femmes de» sont à la mode, où Michelle Obama crève l’écran par son intelligence politique, sa force manifeste et son charme, où la concubine Valérie Trierweiler met à mal la sobriété annoncée de François Hollande par une manifestation de jalousie dégradante, où Ann Romney, icône de la mère au foyer américaine (5 garçons et 18 petits-enfants) fait un tabac à la convention républicaine, notre ministre des Affaires étrangères offre l’image attendrissante d’un homme qui de la main de son épouse ne saurait se passer. Mme  Burkhalter est en effet de tous les voyages officiels, de tous les dîners, même des assemblées des délégués du parti, main dans la main, épaule contre épaule.

C’est en tout cas ce que notent nombre d’observateurs, diplomates ou parlementaires, de droite comme de gauche, d’un œil mi-touché, mi-agacé. «A Berne, le couple Burkhalter est un sujet de rigolade, résume une conseillère nationale romande, car on se demande qui tient l’autre par la main! On a l’impression que Didier Burkhalter a besoin d’être rassuré par son épouse et qu’il est perdu sans elle.»

Un côté fusionnel qui attendrirait plutôt la conseillère nationale socialiste Maria Roth-Bernasconi: «C’est plutôt mignon! Didier Burkhalter montre ainsi qu’un conseiller fédéral est aussi un homme qui a besoin de partager avec sa femme. C’est peut-être le reflet de la nouvelle génération d’hommes au pouvoir.» Et la socialiste de rappeler que les hommes forts du Conseil fédéral sont aujourd’hui des femmes, qui, elles, ne s’accordent pas les mêmes libertés. Verrait-on Eveline Widmer-Schlumpf au bras de son époux?  Non. Quand Doris Leuthard se montre en couple, c’est uniquement lors de concerts ou d’expositions décontractées.

Pareil pour Simonetta Sommaruga. Quant à l’ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, pourtant mariée, mère et grand-mère, elle a soigné son image de boss seul aux commandes. Autrement dit, se montrer au bras de son épouse serait un luxe que les hommes seuls pourraient se permettre, sans que leur leadership ne soit remis en cause.

Pour autant que leurs moitiés ne fassent que tapisserie. «Il est dommage qu’en Suisse les épouses de conseillers fédéraux ne fassent pas entendre leur voix, regrette Claudine Esseiva, secrétaire générale des femmes du PLR. Sans toucher aux thèmes politiques, elles pourraient s’engager davantage pour une cause ou une autre, et reléguer l’attitude de potiche au passé. Notez que c’est aussi valable pour les époux des conseillères fédérales.» Ironie de l’histoire, c’est Silvia Blocher qui aura été pionnière, considérée comme l’éminence grise de Christoph, qui, lui, ne passait pourtant pas pour un garçon féministe et sans poigne.

La famille d’abord

D’où vient-il alors que la proximité des époux Burkhalter fasse jaser? Conseiller en communication, Marc Comina tente une réponse: «Les hommes politiques modernes ont à leurs côtés des femmes actives, des femmes de tête, comme une Michelle Obama, intelligente, brillante, qui donne l’image d’un couple contemporain et égalitaire, ou d’une Carla Bruni artiste, faisant contrepoids. Mais dans le cas Burkhalter, on a affaire à un homme plutôt effacé et à une épouse sans véritable profil.»

Et pour cause: le Neuchâtelois rencontre sa future femme lors d’un voyage à Londres. Il a 23 ans, elle en a 16, née en 1967 dans un petit village du Vorarlberg en Autriche, neuvième enfant de la famille Schuchter. Rapidement, Friedrun Sabine quitte la ferme familiale pour la Suisse, où elle consacrera l’essentiel de son temps à élever leurs trois fils.

Si elle donne aujourd’hui des cours d’allemand dans une école privée, son parcours demeure aux antipodes de ceux des épouses carriéristes qui font la une des magazines. Marc Comina conclut: «Les Burkhalter renvoient l’image d’un couple intimiste et traditionaliste, un peu à contre-courant de la tendance actuelle.» A contre-courant peut-être, mais authentique certainement. Car les époux Burkhalter ne l’ont jamais caché: la famille d’abord.

Après son élection au Conseil fédéral, Didier Burkhalter déclarait dans le magazine de l’Eglise protestante Bonne Nouvelle: «Pour moi, la famille joue un rôle essentiel. Sans sa présence constante dans mon cœur, je n’aurais pas la même force de faire de la politique.»  Et s’il fallait une preuve supplémentaire de son attachement aux liens du sang, la voici: lorsqu’il était conseiller aux Etats, c’est à ses fils qu’il a offert l’accréditation de visiteurs permanents au Parlement, et non pas, comme il est d’usage, à des lobbyistes ou des relations politiques.

 Un protocole rigide

«C’est vrai, Didier Burkhalter a toujours fonctionné sur le mode famille avant tout, note le conseiller national libéral-radical genevois Hugues Hiltpold. Et derrière chaque homme politique se cache une femme qui met le couple en relief. Souvenez-vous de Shawn Fielding, l’épouse de l’ambassadeur Thomas Borer! Dans le cas des Burkhalter, madame démontre la complémentarité et la stabilité.» En effet, rien de commun entre la flamboyante et presque scandaleuse reine de beauté texane et l’élégance un brin «porcelaine de Saxe» de Mme Burkhalter. Si ce n’est une signature individuelle, une vitrine des valeurs chères aux couples respectifs.

Manifestement, celles véhiculées par les Burkhalter plaisent aux libéraux-radicaux: «Sabine Burkhalter est une excellente publicité pour notre pays, estime Christian Lüscher. Elle est collée à son mari, certes, mais intelligente, plurilingue et elle a beaucoup d’allure.» Et le conseiller national de se souvenir du moins chanceux Joseph Deiss aux prises avec les bourdes de son inénarrable Babette.

A ce chapitre, Sabine en serait-elle quitte avec les félicitations du jury? Certaines voix, en privé, ne se privent pas de mentionner les entorses que feraient subir au protocole les mains jointes du couple Burkhalter. Non pas lors de manifestations culturelles ou sportives, comme l’inauguration du Salon du livre à Genève, le soutien à Fabian Cancellara lors du contre-la-montre à Hampton Court ou encore l’assemblée générale d’Helvetas, mais lors d’événements politiques, rencontres présidentielles ou ministérielles, voire entretiens avec les chefs de service, où la garde rapprochée exercée par Sabine Burkhalter susciterait le malaise.

Des critiques balayées par Jean-Marc Crevoisier, porte-parole du conseiller fédéral: «Mme Burkhalter ne participe jamais aux séances de travail. Elle est très peu présente au département et, lors des voyages officiels, suit en général le programme spécial pour les épouses qu’elle enrichit parfois de certaines rencontres . Quant au protocole, assez rigide, il en instruit les épouses, puis chaque ministre l’interprète à sa manière, avec une certaine marge de manœuvre.»

Alors, Didier Burkhalter, à l’avant-garde ou démodé? Lui dont certains déplorent le manque d’éclat aura réussi à faire parler de lui sur un thème pour lequel les plus grands engagent des bataillons de communicants. Mais il y a fort à parier que le Neuchâtelois, pour sa part, ne se soucie guère de ce que sa romance pastorale fasse sourire les moutons.

Crédits photos: Keystone

Laure Lugon

Aucun titre

Lui écrire

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."