Bilan

Des ingénieurs romands trop chers?

Difficile d’être compétitifs en termes de prix à l’heure où des entreprises tessinoises débarquent en cassant les honoraires grâce à du personnel italien. Tour d’horizon.
  • Le bureau Ingeni compte 80 collaborateurs entre Genève, Lausanne et Fribourg.

    Crédits: Dr
  • Parmi les mandats remportés par le bureau Perreten  & Milleret, la gare des Eaux-Vives et la tranchée couverte de Vésenaz.

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Qui a dit que le savoir-faire suisse ne s’exporte plus? Associé à Arcadis via le groupement Artelia, Bonnard & Gardel (BG) s’est vu attribuer voilà deux ans déjà la conduite d’opérations relatives à la réalisation de la ligne 15 Sud du Grand Paris Express. Ce marché de maîtrise d’œuvre s’étend sur seize ans et couvre la conception et le suivi de la réalisation du futur métro automatique pour un montant de 300 millions d’euros environ. Un immense contrat qui sera partagé avec deux groupements d’architectes. 

Autre exemple de succès d’un groupe suisse, toujours à Paris: le SYCTOM et le Groupement IP13, dont BG Ingénieurs Conseils fait partie, ont signé en début d’année le contrat de conception, construction, exploitation du centre de valorisation des déchets d’Ivry-Paris-XIII. Le montant global de ce contrat s’élève à 1,8 milliard d’euros sur vingt-trois ans.

La plupart des bureaux d’ingénieurs-conseils en Suisse n’exportent pas leurs services. Mais, outre BG, on peut citer aussi le bureau genevois T Ingénierie. Il est en train de réaliser un troisième pont sur le Bosphore afin de soulager le trafic de la mégapole d’Istanbul. 

Le marché suisse est suffisamment grand pour «nourrir» un millier de bureaux d’ingénieurs-conseils. Prenons l’exemple des récents mandats décrochés par Perreten  &  Milleret: la gare des Eaux-Vives, la tranchée couverte de Vésenaz, les ponts de l’Ile, le campus genevois de la haute horlogerie, ou encore l’extension de la maternité des HUG. Autre exemple, avec Ingeni, implanté sur deux cantons: la gare de Cornavin, la surélévation du siège mondial de Rolex, le centre administratif Kudelski, Aquatis à Lausanne-Vennes,
ou encore le tout récent siège mondial de Japan Tobacco International.

Appels d’offres

Leur tâche principale est de concevoir les ouvrages d’art, des ponts, des routes, des gares, des aéroports. Autant d’objets qui dépendent des grands donneurs d’ordre que sont les collectivités publiques. Or, en Suisse, les marchés publics font depuis 1995 l’objet d’appels d’offres. Il s’agit généralement de concours pluridisciplinaires qui ne sont pas dédiés spécifiquement aux ingénieurs. Les bureaux d’ingénieurs sont alors contactés par des architectes pour intégrer des pools.

«Lorsque le prix est le critère principal, cela ne va pas sans poser de sérieux problèmes», relève Yves Tournier, ingénieur civil EPFZ et administrateur au sein du bureau Ingeni.
A ce propos, Erik Langlo, ingénieur EPFZ et président du bureau Perreten &  Milleret, est très critique: «Ce système n’existe pas partout, notamment aux Etats-Unis. Et il a pour conséquence de renchérir d’environ 15% le prix des ouvrages pour les communes.» 

Lorsque le critère prix représente 30% et davantage, cela devient très difficile pour les acteurs locaux de rivaliser avec certaines offres en provenance du Tessin. «On assiste effectivement à l’arrivée massive d’offres de bureaux établis au Tessin et qui emploient de nombreux ingénieurs italiens payés moitié moins cher qu’un ingénieur suisse. Dès lors, ils parviennent à faire des offres à moins de 90 francs de l’heure pour leurs honoraires, alors que nous travaillons à perte en dessous de 100 francs de l’heure», constate Pierre Epars, à la tête du département bâtiments et énergie chez Bonnard & Gardel.

Ce dernier relève que l’on assiste à un phénomène de banalisation des prestations d’ingénieurs, à une baisse des prix, alors que le marché manque d’ingénieurs et surtout de dessinateurs, ce qui pousse les salaires à la hausse. «Nous réfléchissons à sous-traiter dans des pays à bas coût», confie ce dirigeant. 

Certains bureaux sous-traitent d’ores et déjà certaines tâches à des dessinateurs établis en Asie. Comme le relève Gabriele Guscetti, ingénieur et administrateur chez Ingeni: «Ceux qui gagnent ne fournissent pas toujours la totalité des prestations. Par exemple, au lieu d’analyser comme prévu trois solutions intéressantes, ils n’en choisissent qu’une seule qu’ils imposent. C’est aussi une forme de paresse intellectuelle car ils ne veulent pas engager davantage de moyens.»

Ce dernier regrette cette fuite en avant: «Alors que nous gérons 20 à 25% du coût des travaux, nous ne représentons que 2% du coût total. De plus, nous pouvons amener de meilleures solutions pour le projet et le maître d’ouvrage. Nous avons déjà réussi à apporter des solutions permettant de diminuer les coûts de plusieurs millions.» 

Les défis du BIM

Enfin, il faut aussi citer un autre enjeu, technologique celui-là: BIM (Building Information Modeling) ou dans sa transcription française «modélisation des données du bâtiment». Il s’agit d’un ensemble d’outils visant à orienter la mise en œuvre vers certains procédés et à faciliter la communication autour d’un projet de construction. «En fait, cela permet de tout gérer, jusqu’aux interrupteurs», décrit Marc Lachenal, ingénieur EPFL et administrateur chez Perreten &  Milleret.

«Cela nécessite un gros effort de formation interne, mais c’est devenu un prérequis», ajoute Jérôme Pochat, d’Ingeni. Ce dernier a remporté le concours pour la rénovation du Palais des Nations aux côtés du bureau d’architectes Burckhardt + Partner et s’est associé au géant américain SOM.

«Même si l’on dit toujours que la taille ne compte pas, le fait d’être passé de 27 (Guscetti & Tournier) à 80 (avec la fusion avec Fellrath & Bosso à Lausanne) nous a permis d’être choisis par SOM pour son mandat du siège mondial de Japan Tobacco International.» Gageons que, à l’instar de la Suisse alémanique, le processus de consolidation va aussi se poursuivre en Suisse romande.   

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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