Bilan

Des Chinois s’offrent les palaces suisses

Le Mirador au Mont-Pèlerin, le RoyAlp à Villars, le Palace à Lucerne et le Titlis à Engelberg (OW) sont déjà en mains chinoises. Pékin tente désormais de freiner la fuite des capitaux.
  • Le Mirador Resort & Spa à Chardonne (VD) appartient depuis 2016 à un financier de Hongkong.

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  • Le Golf de la Gruyère à Pont-la-Ville (FR) serait dans le collimateur d’un groupe chinois.

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Hon Kwok Lung, 64 ans, est depuis avril  2016 le propriétaire du Mirador Resort & Spa au Mont-Pèlerin. Perché sur les hauts de Vevey, il est situé à côté d’un centre de moines tibétains! Résidant à Hongkong, ce financier de la province du Fujian a créé deux compagnies horlogères chinoises cotées en bourse. Au passage, il a racheté les montres suisses Corum et Eterna, à Granges (SO), les montres Rotary Watches à Londres du groupe Dreyfuss créées à La Chaux-de-Fonds en 1895 et une banque privée au Liechtenstein, la Bendura Bank (ex-Valartis Bank).

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«Il parle mandarin et quelques mots d’anglais. Il est tombé amoureux du Mont-Pèlerin lorsqu’il est venu au Salon de l’auto et que Genève n’avait plus une chambre d’hôtel», raconte la directrice Yvette Thüring. Que le cinq-étoiles comprenne aussi un petit centre médical lui a plu: on y pratique la détox et le bien-être médical, mais pas la médecine chinoise. Il veut que l’hôtel soit un palace de top niveau avec ses 63 chambres actuelles et ses deux restaurants, dont un japonais: «Les riches Chinois rêvent de posséder un cinq-étoiles en Suisse. Avec des synergies entre Corum et l’hôtellerie de luxe, il peut y convier ses clients. Il va investir dans l’agrandissement du centre médical et de l’espace hôtelier.» 

Tout près de là, un autre groupe chinois – BT Gestion, à Hongkong – a racheté en 2014 le Baron Tavernier, à Chexbres, à son propriétaire grec. 

Au RoyAlp à Villars-sur-Ollon (VD), le tout nouveau propriétaire est un grand groupe chinois de la fintech, actif également dans l’hôtellerie, le golf et les vins du Bordelais et de Bourgogne: «C’est leur neuvième projet après d’autres hôtels en Angleterre et en Irlande, mais c’est leur premier palace en Suisse, où ils prévoient d’autres acquisitions», confie le directeur général Philippe Attia. Selon leur site, ils sont aussi présents dans la santé, l’aviation d’affaires et la location de voitures. Les vendeurs étaient des privés suisses associés à un fonds d’investissement anglais.

«Après avoir sillonné les grandes villes européennes, les touristes chinois apprécient les stations de montagne et leur air pur qui contraste avec l’atmosphère polluée des villes chinoises, commente le directeur. Les Chinois se mettent aussi au ski et la perspective des prochains JO d’hiver de Pékin en 2022 devrait les pousser sur les pistes. Le nombre de skieurs en Chine est passé de 10'000 en 1996 à 12,5 millions. L’Ecole de ski de Villars a du reste accueilli des moniteurs de ski chinois.»

 Coïncidence, l’Hôtel du Golf et Spa a aussi été racheté par un Chinois. C’est un privé de la province du Yunan qui a eu un coup de cœur pour le quatre-étoiles proche de la gare.

Une fortune estimée à 890  millions

Comme le Mirador et le RoyAlp, d’autres fleurons de l’hôtellerie suisse tomberont-ils dans le nid chinois? Ainsi, le financier Yunfeng Gao, qui a glissé dans son portefeuille le Grand Hotel Titlis Palace à Engelberg (OW), mise sur la Suisse centrale. Jusqu’à l’ouverture du nouvel établissement fin 2019, 100  millions de francs y seront investis. L’entrepreneur de Shenzhen est diplômé en aérospatiale de l’Université de Pékin.

Selon Forbes, il fait partie des 400 Chinois les plus riches avec une fortune estimée à 890  millions de dollars. En 2015, il a encore acquis l’Hotel Palace à Lucerne, un cinq-étoiles cédé par le fonds immobilier Credit Suisse Hospitality, qui est géré par la holding fribourgeoise Aevis Victoria.

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La Lex Koller sur l’acquisition d’immeubles par des étrangers fait qu’un Chinois ne peut pas acheter un bien immobilier comme habitation, mais cela ne concerne pas l’exploitation professionnelle. Si les hôteliers ne sont pas heureux d’assister à la disparition de l’hôtellerie familiale au profit de groupes financiers, au moins les Chinois ne peuvent pas délocaliser l’hôtellerie. Tout comme les casinos (Lucerne) ou les golfs – celui de la Gruyère à Pont-la-Ville (FR) – qui sont aussi dans leur collimateur.

Mise en place de restrictions 

Les montagnes ne vont pas jusqu’au ciel, dit le proverbe chinois, et Pékin entend endiguer l’hémorragie de capitaux. Les autorités de régulation ont commencé à imposer des restrictions aux entreprises partiellement étatiques, mettant en garde contre des investissements irrationnels. Deux groupes sont visés: HNA, qui a acquis le quart des hôtels Hilton pour 6,25 milliards de dollars, et Jin Jiang, poids lourd du tourisme et du voyage en Chine qui a acheté à Starwood Capital le Louvre Hotels Group. Avec ce groupe créé par la famille Taittinger, Jin Jiang Louvre Asia compte 2500 hôtels dans 52 pays.

Mais d’autres mammouths ont fait la une des médias: l’achat du studio hollywoodien Legendary Entertainment (Batman et Jurassic World) pour 3,5 milliards de dollars, celui du club de l’AC Milan vendu par Berlusconi au consortium Rossoneri Sport, ou l’emblématique Club Med racheté par Fosun Group

Après l’achat au printemps 2016 de1400 hôtels en mains de Carlson, propriétaire notamment de la chaîne Radisson, les Chinois sont devenus les plus importants acquéreurs de biens immobiliers commerciaux aux Etats-Unis. Certains achats ont étonné les observateurs, comme celui du Waldorf Astoria par l’assureur chinois Anbang pour 2 milliards en 2015. Jusque-là, Pékin avait encouragé les entreprises à investir à l’étranger afin de conquérir de nouveaux marchés et d’accéder aux nouvelles technologies, mais les Chinois ont dû inverser la tendance pour freiner la fuite des capitaux et l’affaiblissement du yuan. Face à l’explosion de la dette, le gouvernement chinois entend désormais endiguer l’octroi de prêts.

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Olivier Grivat

JOURNALISTE

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Olivier Grivat est journaliste indépendant après avoir été rédacteur en chef adjoint de 24 Heures et travaillé 30 ans chez Edipresse. Licencié en droit, il s’est spécialisé dans les reportages et les sujets économiques (transports, énergie, tourisme et hôtellerie). Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment sur la jeunesse suisse du roi de Thaïlande et la marine suisse de haute mer.

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