Bilan

Services énergétiques: Les PME dénoncent une concurrence inégale

Les petites et moyennes entreprises romandes sont en colère. Elles soupçonnent les grands groupes de profiter de leur position pour devenir des acteurs clés du marché. Explications.

Centrale éolienne de Mont-Crosin. Depuis 2013, le groupe bernois BKW a racheté 70 sociétés privées et leurs 3400 employés.

Crédits: BKW

«Nous ne luttons pas à armes égales», s’indigne André Berdoz. Directeur d’Electro-Techniques AZ à Grandvaux (VD) et vice-président de l’USAM (Union suisse des arts et métiers) qui défend les intérêts des PME, il dénonce la concurrence de Romande Energie, Groupe E et BKW dans les services énergétiques en Suisse occidentale. Comprenant les installations électriques, le chauffage, la ventilation, etc., ce marché est en pleine expansion en raison des investissements nécessaires pour répondre aux nouvelles exigences environnementales. Parmi les tendances fortes: le contracting énergétique dans le domaine des énergies renouvelables. Autrement dit, le financement, la réalisation et l’exploitation d’une installation pour le compte d’un client. «Les producteurs et distributeurs d’électricité disposent d’une capacité financière considérable et de solutions globales pour remporter des appels d’offres, en particulier auprès des entreprises générales de construction. Face à leur puissance de frappe, les PME ne peuvent rien faire. La situation est dramatique», affirme André Berdoz.

Ce qui met surtout en colère les PME de la branche, c’est que des sociétés majoritairement ou partiellement en mains étatiques concurrencent des acteurs privés avec des comportements qu’ils jugent déloyaux. D’abord, ils les soupçonnent de procéder à des rachats de PME grâce aux recettes tirées de la vente de courant à une clientèle captive (ménages et petites entreprises) et d’avoir accès à leurs données pour mieux pénétrer le marché. Puis ils les accusent de dumping. «Leurs prix sont nettement inférieurs aux recommandations de la branche», constate une PME qui préfère rester anonyme.

Parc solaire à Yvonand. Romande Energie Services a racheté 10 entreprises depuis fin 2016. Photo: Swiss-Fly Boris Bron/Romande Energie


C’est surtout le groupe bernois BKW qui est dans leur viseur. Depuis 2013, ce dernier a repris 70 sociétés privées et leurs 3400 employés pour devenir un fournisseur majeur de services globaux dans le bâtiment et les infrastructures. En été 2018, cette société a ouvert un siège romand à Bulle (FR) afin de mieux desservir la région francophone. Et elle ne compte pas en rester là. Le développement de Groupe E est beaucoup plus modeste, avec 14 acquisitions au cours des huit dernières années. Comme cette société est historiquement présente dans les services énergétiques, elle croît plutôt sur le plan organique que via des acquisitions.

De son côté, Romande Energie Services a racheté 10 entreprises depuis son entrée sur ce marché fin 2016. «Nous comptons encore procéder à un ou deux rachats, puis nous miserons sur une croissance organique et sur une collaboration avec des partenaires locaux», indique son directeur Oliviero Iubatti. L’objectif est d’atteindre un chiffre d’affaires de quelque 150 millions de francs en 2024, soit environ 50% de plus qu’en 2020. Avec 94 millions, celui-ci est plus faible que les recettes encaissées par le Groupe E (202 millions) et par BKW (1,4 milliard). Mais ces chiffres sont difficilement comparables car leur consolidation regroupe des activités parfois différentes.

Plusieurs raisons

Pour ces trois entreprises, les activités dans les services énergétiques visent à compenser les risques liés à la production et à la distribution d’électricité dont les revenus ont tendance à reculer. Il y a aussi une autre motivation à ces acquisitions. «Les entreprises électriques helvétiques rachètent des PME non seulement pour croître mais surtout pour répondre aux attentes d’une clientèle qui recherche des solutions énergétiques globales. Si elles ne le font pas, ces dernières tomberont dans l’escarcelle d’investisseurs étrangers. Pour preuve, l’acquisition des activités de services et d’ingénierie d’Alpiq par le groupe français Bouygues», explique Jacques Mauron, directeur général de Groupe E.

Pour une PME, la tentation de céder est grande en raison des conditions offertes qui sont souvent très alléchantes. Mais le phénomène de concentration en cours réduit la concurrence sur les différents marchés locaux. «Comme les acteurs indépendants disparaissent, nous recevons de moins en moins de réponses lorsque nous lançons des appels d’offres pour réaliser nos mandats», constate François Bauer, directeur et copropriétaire de Planair, bureau d’ingénieurs-conseils en énergies et environnement. Egalement actif en France, Planair constate que la législation européenne impose aux entreprises de production et de services énergétiques d’être juridiquement séparées de la distribution d’électricité relevant du monopole. «La Suisse pourrait suivre ce modèle», affirme François Bauer.


Ni subvention, ni dumping

BKW ainsi que Romande-Energie et Groupe E rejettent fermement les accusations formulées à leur encontre par les PME. «Les subventions croisées sont explicitement interdites. Notre groupe s’y conforme. Il ne peut tirer aucun avantage de la participation du canton ou de son implication dans les marchés réglementés. C’est finalement le client qui décide à qui il attribue un mandat», insiste Markus Ehinger-Camenisch, porte-parole de BKW. Les trois entreprises récusent aussi tout dumping dans leur pratique commerciale.

Photo: Philippe Joner/Groupe E
Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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